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Philippe Granarolo : « Nous sommes tombés dans le piège du terrorisme »

24/11/2017 | par Philippe Granarolo | dans Politique | 4 commentaires

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ENTRETIEN – Dans un essai publié cette année, Le manifeste des esprits libres, le philosophe Philippe Granarolo, spécilialiste de Nietzsche, explique comment le danger djihadiste a façonné un monde qui n’est pas vraiment le nôtre. Ce monde où le religieux serait omniprésent serait la « victoire posthume d’Oussama Ben Laden ». 


Docteur d’Etat ès Lettres et agrégé de philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d’Urville de Toulon et membre de l’Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014), Le manifeste des esprits libres (L’Harmattan, 2017) et prochainement Les carnets méditerranéens de Friedrich Nietzsche. Nous vous conseillons son site internet. Suivre surTwitter : @PGranarolo


iPHILO. – Vous avez publié il y a quelques mois un essai original et osé, Le manifeste des esprits libres. Vous critiquez un effet d’optique du djihadisme contemporain qui tendrait à faire croire que notre monde est devenu religieux. Sommes-nous tombés dans le piège du terrorisme ?

Philippe GRANAROLO. – Nous sommes tombés doublement dans le piège du terrorisme. Une première fois en sombrant dans une idéologie sécuritaire absurde. Je cite en exergue de mon premier chapitre une formule d’Hubert Védrine à laquelle je souscris totalement : «Le fait qu’on se soit convaincus que le terrorisme était la menace principale a fait beaucoup de mal à nos sociétés». Amener nos gouvernants à supposer que l’unique parade au terrorisme serait de nous mettre tous sous surveillance, de nous filmer 24 heures sur 24, n’est-ce pas là, comme l’écrit Jacques Follorou dans un essai brillant et trop peu remarqué, «la victoire posthume d’Oussama Ben Laden» ? (1)

Et nous sommes tombés une seconde fois dans le piège parce que les terroristes ont fini par nous imposer une fiction : la fable selon laquelle Dieu serait redevenu notre principale préoccupation, alors que tout le monde s’en fout ! Quelles que soient les convictions religieuses qu’une minorité de nos concitoyens partage, c’est dans l’absence du divin, dans la mise entre parenthèses du religieux, que nous avons appris depuis bien longtemps à faire société. Ne renversons pas l’ordre des choses : ce n’est pas l’absence du divin qui menace notre société, c’est la barbarie des intégristes religieux.

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«Ces incroyants veulent lancer avec moi un ‘Laissez-nous en paix’», écrivez-vous en préambule. Mais on ne choisit pas ses ennemis… Difficile de refuser le combat ?

J’admets parfaitement le fait que les islamistes nous ont déclaré la guerre, et qu’en ce sens la mission régalienne de l’État est de nous protéger. Il doit le faire essentiellement sur le plan du renseignement, en évitant soigneusement de porter atteinte à nos libertés fondamentales.

Mais je ne suis pas ministre de l’Intérieur ! Le combat que je revendique est un combat intellectuel. Habitués que nous sommes à vivre dans des sociétés pacifiées, les attentats commis par les djihadistes nous «sidèrent», ils nous «tétanisent», et ils le font avec la complicité des médias. En effet un attentat ne peut nous terroriser que s’il est amplifié par la caisse de résonance médiatique. Il appartient donc aux intellectuels de nous arracher à cet état de tétanisation.

Les lecteurs d’iPhilo connaissent votre admiration pour Nietzsche. Vous citez le philosophe allemand : «Si le tambour est de tous les instruments de musique le plus bruyant, c’est parce qu’il est creux». Qu’est-ce à dire aujourd’hui ?

Méfions-nous comme de la peste du «bruit» que font les médias. Quand on s’étonnait devant le philosophe Heidegger du fait qu’il ne possédait ni poste de radio, ni poste de télévision, et qu’on lui demandait : «Comment pouvez-vous dans ces conditions savoir ce qu’il se passe ?», Heidegger faisait cette superbe réponse : «Je sais parfaitement ce qu’il se passe. Cela passe».

La principale faiblesse de nos médias est de nous installer dans une échelle de temps compressée, ce à quoi ils ne sauraient échapper, car en s’installant dans une autre échelle temporelle le journalisme disparaîtrait en tant que tel. Nietzsche dénommait cette faute, qu’il repérait chez tous les intellectuels de son époque, le «péché originel des philosophes».

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Il appartient donc aux intellectuels de nous installer dans une autre échelle temporelle, celle qui nous permet de raisonner à l’échelle des millénaires. C’est en disciple de Nietzsche que j’ai peu à peu appris à situer mes réflexions à cette échelle, et c’est à cette échelle que sont conduites toutes les analyses du Manifeste des esprits libres.

Que pensez-vous du «choc des civilisations» d’Huntington ?

Comment ne pas observer que ce «choc» est précisément le piège dans lequel voudrait nous enfermer l’islamisme radical ? Comment ne pas s’étonner de la parenté qui unit les prophéties d’Huntington avec les écrits théoriques de l’islamo-fascisme ? Le dernier chapitre de mon essai a pour titre «Nous les pacificateurs» : je tente de démontrer comment c’est notre distance par rapport au religieux qui peut nous sauver. Nul ne parviendra à me convaincre que l’avenir est aux guerres de religions. Certes il arrive à l’histoire de bégayer. Mais l’évolution de notre civilisation a aussi sa logique, et tout notre parcours tend à écarter la sinistre hypothèse d’un retour des affrontements que nous avons connus il y a plusieurs siècles.

 «Notre catholicisme devenu ‘zombie’ a fait sortir de notre mémoire la violence inhérente au monothéisme», écrivez-vous en utilisant la formule d’Emmanuel Todd. Qu’entendez-vous par là ?

J’ai intitulé le quatrième chapitre de mon essai «La fin d’une longue amnésie». En Europe, le fanatisme religieux n’avait cessé de reculer depuis trois ou quatre siècles au moins, et les massacres de la Saint-Barthélemy nous apparaissaient se situer à des années-lumière derrière nous. Il nous arrivait aussi d’oublier un autre fanatisme, celui qui avait pris le relais au XXe siècle : le fanatisme propre à ces religions laïcisées que furent le fascisme brun et le fascisme rouge, le nazisme et le communisme. Il convient peut-être sur ce plan de remercier les islamistes de nous avoir arrachés à cet oubli. Je cite en exergue de l’un de mes chapitres cette superbe remarque de Boualem Sansal, l’auteur de 2084 (3) : «La religion fait peut-être aimer Dieu, mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité». Je ne saurais ajouter quoi que ce soit à cette affirmation.

Ne peut-on pas penser avec René Girard que le judaïsme puis le christianisme ont révélé la violence du religieux, mais que les hommes n’ont guère été à la hauteur de cette révélation ?

Comment pourrais-je revendiquer le statut de philosophe si j’étais à ce point aveugle aux multiples dimensions du judaïsme et du christianisme ? Je pose seulement deux hypothèses à ce propos. La première est qu’à moins de pratiquer l’uchronie et d’imaginer une autre histoire, nous sommes dans l’incapacité définitive de savoir quel est le véritable apport des monothéismes sur le plan que vous indiquez.

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Les monothéismes étaient-ils la seule voie possible pour nous arracher à notre sauvagerie primitive ? Ont existé en Orient et en Grèce d’admirables sagesses, de très belles éthiques : quels effets auraient-elles produits si le monothéisme n’avait jamais vu le jour ? Nous n’en saurons jamais rien. Mais ce que nous observons, c’est le gigantesque cortège de massacres que les monothéismes ont entraîné. Et cette observation, elle, est incontestable.

Ne pensez-vous pas que nous sommes les enfants du christianisme, des enfants certes turbulents et rebelles ?

Tel n’est pas mon propos. La question de savoir ce que nous devons au christianisme est une immense question philosophique, mais ce n’est pas à elle que j’ai consacré Le manifeste des esprits libres. Et peut-être suis-je assez peu compétent pour m’emparer de cette question que j’abandonne à d’autres penseurs. Mon essai porte seulement sur les massacres que véhicule aujourd’hui le plus dynamique des trois monothéismes : l’islam sous sa forme radicale. Il y a urgence à cesser de faire les autruches. Si l’islam n’est pas l’islamisme, l’islamisme est bien une dimension de l’islam.

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Je dénonce à de multiples reprises dans mon essai cette ritournelle absurde entendue aux lendemains de chaque attentat : «Ils ne sont pas musulmans». Et je réponds tout particulièrement à cette sornette dans mon chapitre trois «Mais oui, ils sont musulmans».

Vous prophétisez la défaite de l’islamisme. Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

Tout laisse supposer que cette défaite est inéluctable. D’abord l’émancipation des femmes dans les pays musulmans. Je cite tout au long de mon essai des femmes que j’admire profondément, en regrettant notre timidité à les soutenir de toutes nos forces : la journaliste Mona Eltahawy, auteure de Foulards et hymens (4), Chahdortt Djavann, l’auteure de Bas les voiles ! (5) et bien d’autres encore. Ce qui m’amène à écrire que «la femme est l’avenir de l’islam». Ensuite la contradiction insurmontable entre les objets techniques utilisés par les djihadistes et le paradigme médiéval auquel ils prétendent adhérer. Je rejoins sur ce point les démonstrations trop vite oubliées de Daryush Shayegan qui évoquait à ce propos il y a presque trente ans la «schizophrénie culturelle» de l’islamisme radical (6). Enfin les «leçons de l’histoire», qui nous montrent comment l’expansion extraordinaire de l’islam il y a plus d’un millénaire entraîna presque aussi rapidement son déclin, des populations multiples et diverses rompant avec la religion qui leur avait été imposée parce qu’elles n’avaient été «converties» que superficiellement. On s’en doute, cette liste n’a rien d’exhaustif.

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De façon plus générale, vous semblez penser que le monde des incroyants qui est le vôtre aura le dernier mot. D’où vous vient votre optimisme ?

Mon neuvième chapitre a en effet pour titre «Une défaite programmée». Cette confiance (que d’aucuns jugeront naïve) me vient de la thèse que m’a communiquée il y a bien longtemps déjà Friedrich Nietzsche. Je la résumerai ainsi, tout en étant conscient de la difficulté à la présenter de façon aussi elliptique (7). Ma lecture de Nietzsche m’a amené à considérer que ce qui s’est produit sur le sol grec il y a environ vingt-six siècles, la venue au monde d’êtres humains aptes à rompre avec les croyances du troupeau, ne concernait pas la seule civilisation hellénique. Il s’est agi d’une mutation de l’espèce. Je m’étonne aujourd’hui encore d’être le seul interprète de Nietzsche à citer cette phrase majeure : «La morale de l’individu, défiant la communauté et ses principes, commence avec Socrate» (8). L’anti-socratisme souvent professé par Nietzsche a rendu les interprètes aveugles au caractère décisif de cette affirmation. L’humanité a subi sur le sol grec une mutation qui, comme toutes les mutations biologiques, n’a commencé par affecter qu’un petit nombre d’individus, mais qui finira par transformer en quelques millénaires (que sont quelques millénaires à l’échelle de l’histoire de la vie ?) tous les membres de notre espèce. Fort de cette conviction, comment pourrais-je imaginer un seul instant la victoire de l’instinct grégaire qui caractérise les fanatiques religieux, instinct grégaire avec lequel nous avons su rompre depuis si longtemps ?

(1) Jacques Follorou, Démocraties sous contrôle / La victoire posthume d’Oussama Ben Laden, Paris, CNRS Éditions, 2014.
(2) Boualem Sansal, 2084 / La fin du monde, Paris, Gallimard, 2015.
(3) Mona Eltahawy, Foulards et hymens, Paris, Belfond, 2015.
(4) Chahdortt Djavann, Bas les voiles !, Paris, Gallimard, 2003.
(5) Daryush Shayegan, Le regard mutilé / Schizophrénie culturelle : pays traditionnels face à la modernité, Paris, Albin Michel, 1989.
(6) Pour une présentation beaucoup plus complète de cette interprétation de Nietzsche, cf. Philippe Granarolo, Nietzsche et les voies du Surhumain, Éditions SCEREN, CNDP-CRDP, 2013 ainsi que Nietzsche : cinq scénarios pour le futur, Paris, Les Belles Lettres, 2014.
(7) Nietzsche, F.P 4 [77], été 1880, in Aurore, Œuvres philosophiques complètes, tome IV, Paris Gallimard, 1970, p. 399.
n

Pour aller plus loin : Philippe Granarolo, Le manifeste des esprits libres, éd. L’Harmattan, 2017. 

 

Philippe Granarolo

Docteur d’Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d’Urville de Toulon et membre de l’Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014) . Nous vous conseillons son site internet : http://www.granarolo.fr/. Suivre surTwitter : @PGranarolo

 

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Commentaires

Bonjour,

Il est exact que les médias relaient,abusivement les actes du terrorisme,en affichant en boucle une »publicité »redondante,morbide;au-delà même de ce qu’aurait peut-être rêvé les fanatiques religieux!

Ce n’est pas anodin!

Pour autant faire silence excite la curiosité. Il s’agirait de relater les faits au plus juste de la plus simple expression.Nous sommes travaillés à devenir les otages d’une dépendance.Ce serait un refuge qui agirait comme un condensé des peurs,qui n’aurait pas davantage sa raison d’être.

Au reste,on ne saurait ne pas s’interroger de la passivité factuelle des musulmans de bon aloi,qui pourrait laisser accroire à des représentations qui alimente la controverse.

Peut-être le même ressentiment d’une communauté de peurs qui occupe tous les esprits.

« De dieu tout le monde ne s’en fout pas ». La formule est mal choisie pour être lapidaire,simpliste,inexacte! La laïcité affirme la règles fondamentales de la séparation de l’état et du religieux,de la neutralité,et du respect de la liberté de conscience dans le respect des lois de la République.

Des gens meurent tous les jours,de catastrophes naturelles,de faim,de maladies,de mal-traitements,de guerres,sur la route,du tabac,de l’alcool et de la dogue.

La peur(habituation)appréhendée de ces morts,n’empêche en rien ces autres actes mortifères!

Il s’agirait du curseur de la chosification qui n’aurait pas les mêmes retentissements,mais qui pour autant constitue malheureusement les mêmes fins.

par philo'ofser - le 24 novembre, 2017


 » Dieu (…) tout le monde s’en fout  » , écrivez-vous . Permettez-moi d’être un athée plus nuancé : je suis infiniment reconnaissant à la chrétienté d’avoir façonné notre société pendant plus de quinze siècles. Marcel Gauchet a lumineusement expliqué , il y a trente ans , dans Le désenchantement du monde , comment la chrétienté était la religion qui avait permis …la sortie de la religion ! En disant à l’homme  » Tu es responsable du mal que tu fais et surtout du bien que tu ne fais pas « , elle lui a permis d’acquérir son autonomie et donc, notamment, la capacité de n’avoir plus besoin de la religion comme idée régulatrice . Ce processus a pris cinq siècles . L’Islam mettra-t-il autant de temps à se sortir du piège de la « soumission »à Dieu , qui fabrique les fanatiques ? C’est la question, non ? Elle est d’ailleurs posée…par les élites françaises de tradition musulmane elles-mêmes , d’Abdennour Bidar à Mohamed Sifaoui, de Leila Slimani à Jeannette Bougrab ! Et bien d’autres, en particulier nombre d’imams éclairés. Que disent toutes ces personnes ? Que l’Islam doit se réformer en profondeur pour s’adapter sereinement à la République française. Et d’abord respecter ces valeurs cardinales que sont la liberté de conscience et l’égalité hommes-femmes. Notre devoir c’est de soutenir ces personnes, car elles risquent leur vie en affrontant le conformisme de leur communauté d’origine . Mais comment serons-nous légitimes à les défendre si nous-mêmes nous passons notre temps à brocarder notre propre identité ? Ne pas reconnaître les racines chrétiennes de la France , mépriser l’Histoire en somme, vilipender « la crispation identitaire » de ceux qui tiennent au respect de leur façon d’être, est-ce vraiment opportun ?

par Philippe Le Corroller - le 24 novembre, 2017


Permettez-moi également de ne pas partager votre condamnation des médias. J’imagine que vous visez d’abord les médias audiovisuels . Bien sûr que le fameux « choc des photos » , le poids de l’image suscitent un effet grossissant des événements qu’ils couvrent. Mais personne n’est obligé d’en rester là . D’abord certaines émissions sont nettement plus ambitieuses que d’autres. Ensuite, pour qui tient à en savoir plus , la presse écrite offre une contextualisation de l’événement et donc le recul nécessaire pour l’apprécier, non ?

par Philippe Le Corroller - le 24 novembre, 2017


Il est assez drôle de lire que nous avons rompu avec l’esprit grégaire dans la même phrase qui explique que la « mutation » qui a eu lieu en Grèce dans un lointain passé serait en passe de faire disparaître toutes les formes de vie humaine, que l’on nomme « cultures » et qui nous annonce triomphalement que seuls ne vont rester : les mêmes avec les mêmes : nous-mêmes !
Détruire l’humanité dans sa vitalité, sa diversité, son inventivité : quel beau projet …

par gerard.pierre.champion - le 25 novembre, 2017



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