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L’activisme tue la politique

10/07/2019 | par Stanislas Chaillou | dans Politique | 6 commentaires

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BILLET : Architecte à Boston tout juste sorti d’Harvard, Stanislas Chaillou déplore la progression d’un militantisme sectaire outre-Atlantique. Dans une variation philosophique empreinte de conservatisme, il dénonce cet activisme radical, déraciné, abstrait et moralisant et défend une plus grande tempérance en politique pour prendre le temps des choses et tenir compte vraiment de la pluralité des cultures. 


Diplômé de l’université d’Harvard (2019) et de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lauzanne (2014), Stanislas Chaillou est architecte et data scientist à Boston aux États-Unis. Menant des recherches à l’intersection de l’architecture et de l’intelligence artificielle, il est par ailleurs directeur du think-tank CitiX.


«On est de son enfance comme on est d’un pays.»
Antoine de Saint-Exupéry [1]

Il est des pays dont les racines sont invisibles. On les suppose, au détour d’un livre ou d’une ruelle. Il en est d’autres où elles s’imposent à l’homme, rémanence permanente du passé. Mais il n’est pas de pays où l’enracinement des sociétés soit inexistant. Les racines sont un état de fait. L’homme s’en détourne ou s’en empare, mais il ne peut nier leur existence première.

Lire aussi : La culture n’est-elle qu’un masque ? (Philippe Granarolo)

Du rejet ou du respect des racines et des origines, dépend un clivage au sein de l’engagement politique. Activisme ou politique : deux versions d’une même volonté de s’engager dans la vie de la cité, deux pratiques pour autant profondément divergentes.

L’activisme se veut partout et maintenant. Transnational, il traverse les frontières et les cultures. Souhaitant l’universel, il s’appuie sur des lois elles-mêmes «universelles» : loi naturelle, droits fondamentaux, droits de l’homme, etc. En cela, l’activisme traduit une aspiration à un idéal global. Il rejette la pesanteur de la politique, sa supposée lenteur, et son intéressement. À l’ancrage local et l’attachement culturel de la politique, il préfère la fluidité d’un monde sans frontières.

L’activisme s’exprime immédiatement, se condamnant à l’exploit ou au coup de poing de chaque instant. Là où la politique prend le temps de son action, l’activisme s’impatiente. Leur relation au temps est ici profondément différente : la politique embrasse le passé, en y puisant idéologies et légitimités, et rumine le présent. L’activisme, lui, rejettera le passé, comme carcan qui condamnerait le changement, et hâtera le présent. Quant au futur, il est un simple projet pour l’homme politique, mais est une valeur d’ordre moral pour l’activiste. L’un espère un meilleur lendemain, quand l’autre exige un futur idéal.

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Aux différences dans l’espace et le temps, s’ajoute une divergence des approches : la politique pense transversalement, elle est pluridisciplinaire, horizontale. L’activisme emprunte des verticales en choisissant ses causes, pour délaisser la vue d’ensemble. Il mène des batailles, peu importe l’avancement de la guerre. La politique, elle, embrasse la complexité du monde, là où l’activisme cherche la simplification. L’homme politique analyse, l’activiste idéalise. En somme, entre tempérance et radicalité, leurs positions sont antagoniques : la politique est pragmatisme sur fond d’idéaux, quand l’activisme est radicalisme empreint de morale. La politique milite, quand l’activiste s ‘indigne: “I tell you” contre “I dare you”.

Au cœur de la fièvre activiste, la soif d’absolu rencontre l’absence de racines. Et arrivant au carrefour de l’engagement, le déraciné suivra son penchant naturel : l’activisme. C’est que le choix des causes se dissout au contact du vide intérieur des individus. Pour choisir la politique, et accepter le travail qu’elle implique, faut-il encore comprendre la singularité d’une culture, éprouver sa spécificité, peut-être même aimer cette culture ? Car la politique est un métier : devant les enjeux de la cité, la politique bâtit des solutions. Patience devant la complexité : là est son ressort. L’activiste, lui hors-sol, ne perçoit pas cette complexité. En ignorant la singularité des cultures, le doute du politique ne l’embarrasse pas. Dès lors, les raccourcis, la simplification, le jugement global emportent avec eux les liens imperceptibles que la politique voulait tisser avec la société. L’activisme, abstrait et désinhibé, aplatit les nuances et englobe les cultures d’un même lasso d’universalité.

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L’activisme est souvent perçu comme parti prenant du paysage politique. Il est cependant étranger à ce qui constitue l’essence même de la politique. En rejetant la nécessité de l’enracinement et l’attachement culturel, il ouvre une nouvelle dimension : la bienfaisance universelle. Celle-ci n’a pas de limites spatiales, possède un rapport moral à l’histoire, et préfère des causes, à l’avancement de la société dans son ensemble. Pourtant, comprendre l’importance de nos racines, saisir qu’elles fondent l’individu, serait réenchanter nos existences. C’est surtout rendre aux déracinés de notre génération une base saine, depuis laquelle renouveler leur engagement politique, et plus encore, leur vie intérieure. Et d’en conclure avec Aristote :

“Et puisque la politique se sert des autres sciences pratiques et qu’en outre elle légifère sur ce qu’il faut faire et sur ce dont il faut s’abstenir, la fin de cette science englobera les fins des autres sciences ; d’où il résulte que la fin de la politique sera le bien proprement humain. Même si, en effet, il y a identité entre le bien de l’individu et celui de la cité, de toute façon c’est une tâche manifestement plus importante et plus parfaite d’appréhender et de sauvegarder le bien de la cité : car le bien est assurément aimable même pour un individu isolé, mais il est plus beau et plus divin appliqué à une nation ou à des cités. Voilà donc les buts de notre enquête, qui constitue une forme de politique.”
Aristote [2]

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes, 1939.
[2] Aristote, Ethique à Nicomaque.

 

Stanislas Chaillou

Diplômé de l’université d’Harvard (2019) et de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lauzanne (2014), Stanislas Chaillou est architecte et data scientist à Boston aux États-Unis. Il est par ailleurs directeur du think-tank CitiX.

 

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Commentaires

C’est courageux de dire que l’activisme est l’opposé de la politique (et effectivement vrai) quand les activistes se font passer pour des rénovateurs de la politique (ou ses fossoyeurs).
La tyrannie de l’urgence est la distinction et la limite de l’activisme. C’est bien également de rappeler que la lenteur, l’opiniâtreté est une qualité centrale de la politique. La vraie, celle (comme Aristote) qui construit la cité.
Bravo ! Courageux. On en a besoin par ces temps de dépression sociale …

par Jean D - le 10 juillet, 2019


François-Xavier Bellamy, sortez de ce corps.
Bon, en vrai, c’est un bel article. Et disons aussi que ça fait du bien le pluralisme chez les intellos. Merci !

par Je ris donc je suis - le 10 juillet, 2019


J’ai du mal à saisir la distinction que vous opérez entre activisme et politique. Prenons deux exemples concrets dans l’actualité. Des militantes mènent une offensive en burkinis contre des piscines municipales : activisme ou politique ? La maire de Rennes accepte des fillettes voilées à une cérémonie qu’elle préside : activisme ou politique ?

par Philippe Le Corroller - le 11 juillet, 2019


En revanche, là où je vous suis c’est sur la différence de rapport au temps. Mais pour moi elle oppose le « progressiste » au « conservateur ».Ce dernier est plutôt réformateur : il veut seulement améliorer un présent qu’il reconnaît comme l’aboutissement du passé. Le « progressiste » vit dans un futur qui sera forcément meilleur. Et il est prêt, s’il le faut ,à la « révolution « . Du « progressiste », je l’avoue, je me tiens à l’écart !

par Philippe Le Corroller - le 11 juillet, 2019


Point de vue argumenté mais visiblement orienté dans le sens où ce qui est issu de personnes déterminées dans leur action est critiquable et donc regroupé sous le vocable « activisme », de même que tout ce qui est mouvement d’opinion populaire est qualifiée de « populisme ». De fait ce point de vue ne fait que prôner le rejet de ce qui ne respecte pas les procédures et le pouvoir délégué à quelques uns par ce qui est notre « système politique » dit démocratique et toutes ses variations basées sur le vote. Le dit vote majoritaire avec un avantage de quelques pour cent condamnant au silence et à une acceptation quasi tyrannique des décisions des délégués de la dite majorité. Faut il s’étonner alors de ces « contestataires », de ces lanceurs d’alertes, de ces « dégoutés » des hommes politiques, de ceux qui préfèrent l’action fut elle violente à l’apathie qu’il faudrait observer faute de consensus ?

par Abate G. - le 11 juillet, 2019


Je reste sur ma faim, là.
Il y a activisme, et activisme, et on ne peut pas opposer si simplement la temporalité de la « politique » à celle de l’activisme. Exemple : les actions d’Amnesty International contre la peine de mort dans le monde : un projet universel, mais qui s’inscrit bel et bien dans le temps, et un temps fort long, d’ailleurs.

On peut dire qu’un idéal universel (à moins que ce ne soit un.. idole…) qui cherche à mobiliser les coeurs et les esprits au delà des frontières nationales va forcément porter atteinte à des appartenances nationales, par exemple, ainsi qu’à l’organisation des appartenances variées qui fédèrent les personnes vivant sur un sol.

J’encourage ceux qui s’intéressent à l’activisme américain des U.S. de se plonger dans les livres de Christopher Lasch, grand historien des idées d’origine américaine, pour se faire une idée nuancée et complexe sur l’effritement de la nation et ses conséquences aux U.S. Lasch est mort en 1996, mais ce qu’il dit sur la société américaine reste d’actualité en 2019.
Ses livres donnent à méditer pour notre avenir en France…

par Debra - le 14 juillet, 2019



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