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Gilbert Simondon et le malentendu de l’encyclopédisme

17/11/2020 | par Jean-Hugues Barthélémy | dans Philo Contemporaine

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ANALYSE : Le projet de l’Encyclopédie était de totaliser les savoirs. Le philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) entendait par encyclopédisme une maîtrise non scientifique mais philosophique de ces savoirs, indissociable de l’acte de «penser par soi-même», raconte dans iPhilo Jean-Hugues Barthélémy dans un texte difficile mais puissant.


Docteur habilité à diriger des recherches en Philosophie, Jean-Hugues Barthélémy est professeur agrégé de philosophie et chercheur associé à l’Université Paris-Nanterre. Spécialiste de Gilbert Simondon, il a notamment publié Simondon ou l’encyclopédisme génétique (PUF, 2008) ; Simondon (Les Belles Lettres, 2014) et La société de l’invention. Pour une architectonique philosophique de l’âge écologique (éditions Matériologiques, 2018).


Les «études simondoniennes», ou études de l’œuvre du philosophe français Gilbert Simondon (1924-1989), continuent de se développer en France et dans le monde, et de jeunes chercheurs apportent désormais des travaux exégétiques capables de se détacher des utilisations libres de Simondon qu’avaient pu faire de grandes pensées françaises comme celles de Gilles Deleuze et Bernard Stiegler. En France, Simondon vient par ailleurs d’intégrer, à la faveur de la réforme du Baccalauréat, le corpus officiel des auteurs susceptibles de «tomber à l’épreuve» sous la forme d’un extrait ou «texte» à expliquer. Des stages académiques destinés aux professeurs de philosophie des lycées ont donc lieu ici ou là, qui leur permettent d’entrer vraiment dans cette pensée jusqu’ici peu mobilisée par les manuels scolaires – qui la cantonnaient qui plus est au seul chapitre «La technique», lorsqu’ils la mobilisaient. Ce sont évidemment là de grandes sources de satisfaction pour ceux qui, comme moi, avaient, dès le début des années 2000, consacré leur thèse à une œuvre dont il s’agissait, à l’époque, d’explorer d’une part les paradoxes, pour les résoudre de l’intérieur et montrer la cohérence de cette pensée, d’autre part les filiations implicites, pour les rendre explicites, enfin les enjeux, en ce qu’ils ont de décisifs pour notre époque. Toutefois, parmi les expressions que j’ai forgées dans mon exégèse et qui ont souvent été reprises – quand elles n’ont pas été faussement attribuées à Simondon lui-même –, figure notamment celle d’«encyclopédisme génétique», qui fait l’objet de certains malentendus persistants qu’il me faut ici dissiper.

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Avant d’entrer dans ces malentendus proprement théoriques, un rappel moins ambitieux s’impose concernant le vocabulaire lui-même : en l’occurrence, ici, le substantif «encyclopédisme» et l’adjectif «génétique». Par «encyclopédisme», on désigne autre chose que par «encyclopédie» : tandis que la seconde est une totalisation des savoirs, le premier est une option philosophique prônant la maîtrise la plus large possible des savoirs afin de réaliser la philosophie comme ce qui relève du «penser par soi-même» – Kant et les Lumières -, de l’«amour de la sagesse» – sens du terme grec «philosophia» – ou encore de la simple «connaissance de soi» – inscription delphique remontant à l’époque de Thalès et fournissant à la philosophie son plus vieux mot d’ordre, incarné ensuite par Socrate. Dans ce contexte, si la maîtrise la plus large possible des savoirs peut être considérée comme ce qui favorise le penser par soi-même philosophique, ainsi qu’on le voit chez les Lumières, ce penser par soi-même philosophique reste cependant extérieur à l’encyclopédie, et l’encyclopédisme philosophique, même lorsqu’il veut proposer une unification des domaines de réalité – La méthode d’Edgar Morin en donne aujourd’hui une illustration explicitement revendiquée –, n’a pas pour autant à se concevoir comme une connaissance proprement dite. Quant à l’adjectif «génétique», son sens «ordinaire» et son sens philosophique se distinguent nettement, et s’opposent même l’un à l’autre à certains égards. Le sens «ordinaire» relève de la science biologique et concerne, en son sein, «la génétique», qui étudie les gènes et le «génome», auxquels sont liées les deux expressions «code génétique» et «programme génétique». Ce premier sens concerne donc l’ADN qui est donné dès le départ dans l’organisme et qui est susceptible de se transmettre aux descendants – c’est ce qui donne lieu, au niveau «phénotypique» cette fois, à la fameuse «transmission des caractères innés». Par contraste, voire par opposition à certains égards, le sens philosophique de l’adjectif «génétique» caractérise le fait de se former progressivement, de naître à partir d’autre chose, donc la genèse et non pas la présence donnée dès le départ. Un «processus génétique» est en cela un processus de genèse ou de naissance d’une réalité, tel le processus de genèse d’une œuvre.

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Venons-en donc maintenant à ce qui doit nous occuper ici. J’ai parfois rencontré, au sein des reprises de cette expression d’«encyclopédisme génétique» que j’avais forgée pour qualifier de la manière la plus générale la doctrine proprement philosophique de Simondon, telle qu’elle se construit dans L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information et Du mode d’existence des objets techniques, certaines confusions qui nuisent à la pleine reconnaissance de la spécificité de ce «nouvel encyclopédisme» revendiqué par lui. Ces confusions ne portent évidemment pas sur l’adjectif «génétique» que j’ai accolé à la notion d’encyclopédisme, car dès lors qu’on est un tant soit peu renseigné sur la pensée de Simondon, et à la différence de certains sites web qui avaient comiquement classé mon ouvrage Simondon ou l’encyclopédisme génétique dans la rubrique «médecine», on comprend que cet adjectif ne désigne pas ici ce qui relève des gènes, mais ce qui relève de la genèse de tout «individu», que ce dernier soit physique, biologique, psycho-social ou technique. Comme dirait Edgar Morin, dont la thématique de la «Complexité» était considérée par Simondon comme ce qu’il avait lui-même véritablement initié à la suite de sa fermentation chez Teilhard de Chardin – qu’il lisait avec un intérêt très marqué –, l’encyclopédisme génétique est «génésique», et Morin revendique explicitement un tel encyclopédisme. 

Les confusions qui se rencontrent portent plutôt, elles, sur la différence, chez Simondon, entre un tel encyclopédisme philosophique et une démarche de connaissance proprement dite. Ainsi que j’y ai souvent insisté, chez Simondon, la philosophie de la nature de L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information et la philosophie de la technique de Du mode d’existence des objets techniques se rapportent à un processus de genèse dont la «connaissance» est fondamentalement réflexive et analogique à la fois, et par là explicitement distinguée par Simondon d’une connaissance proprement dite. Simondon n’a pas choisi un lieu quelconque pour le rappeler, puisque ce sont les dernières lignes de l’introduction à L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information qui insistent sur ce point absolument fondamental. Par le mot «individuation», dans ce titre d’ouvrage, il faut entendre la genèse, précisément, et c’est pourquoi la perspective de Simondon est «génétique» ou génésique. Or, si la «connaissance» de l’individuation n’est pas une connaissance proprement dite, c’est parce que toute individuation comme genèse est aussi dans le même temps une individualisation par laquelle la réalité individuelle apparue est distincte des autres, et la «connaissance» de l’individuel requiert, dit Simondon, l’individuation de la connaissance elle-même. Il n’y a donc plus de face-à-face entre le sujet et l’objet, et la «connaissance» de l’individuation ne relève plus de la connaissance proprement dite, mais de la philosophie comme «connaissance de soi» dans l’objet, ce dernier y étant aussi désormais non-ob-jet.

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Les confusions existent du reste également chez ceux qui, rappelant cette différence même entre d’une part la pensée de l’«individuation» comprise comme genèse, d’autre part la connaissance proprement dite, rabattent quant à eux la notion d’encyclopédisme sur l’exigence de connaissance pour prétendre que Simondon ne se voulait pas un nouvel encyclopédiste. Il m’est ainsi arrivé d’assister à une confusion entre encyclopédisme – philosophique – et encyclopédie – des savoirs – de la part d’un commentateur très officiel et attitré de Simondon qui prétendait refuser la première des deux notions lorsqu’il s’agissait de Simondon. Confusion si insistante et répétitive dans son propos qu’on était conduit à se demander si, dans l’énormité qu’elle constitue en soi, elle n’était pas en réalité volontaire et feinte, parce qu’ordonnée au dessein, lui aussi insistant et répétitif, d’évacuer la notion d’encyclopédisme mise en exergue par mes travaux. D’aucuns invoquent à l’inverse le «Projet d’encyclopédie génétique» rédigé par Simondon pour légitimer immédiatement mon choix de l’expression «encyclopédisme génétique» en tant que qualification générale de sa pensée. J’ai moi-même occasionnellement suggéré, dans les discussions entre chercheurs, que l’existence de ce texte jamais publié par les ayant droits «me donnait raison» dans la caractérisation de l’entreprise théorique de Simondon comme relevant de l’encyclopédisme génétique, avant Morin et selon des modalités moins dialectiques et métaphoriques et plus transductives et analogiques que lui.

Or, si l’existence de ce texte peut bien confirmer le lien de la pensée simondonienne à l’encyclopédisme, elle ne saurait toutefois suffire à affirmer que cette pensée peut recevoir pour qualification générale l’expression «encyclopédisme génétique». Disons ici le fond du problème : si Simondon a certes écrit un «Projet d’encyclopédie génétique» resté inédit, son encyclopédisme n’a rien à voir avec l’appel à construire une encyclopédie en tant que somme des savoirs, et la notion d’encyclopédisme ne saurait donc ni être jeté avec l’eau du bain encyclopédique, ni être affirmé au seul prétexte de l’existence du texte «Projet d’encyclopédie génétique». Simondon a certes voulu unifier les sciences qui ne s’unifient pas par elles-mêmes, mais cette unification ne relève pas de la connaissance proprement dite puisqu’elle est philosophique. En d’autres termes, l’unification des sciences est ici à comprendre comme une unification de leurs domaines par le biais des régimes au sein d’un processus universel d’individuation qui est le nonob-jet propre à l’ontologie philosophique et non pas scientifique.

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C’est là, du reste, la différence entre la perspective de l’ontologie génétique de L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information et la perspective de l’«allagmatique» esquissée dans de brefs textes comme «Allagmatique» et «Théorie de l’acte analogique». Par le mot «allagmatique», Simondon désigne la «théorie des opérations» qui serait, «dans l’ordre des sciences, symétrique à la théorie des structures, constituée par un ensemble systématisé de connaissances particulières : astronomie, physique, chimie, biologie». Ainsi que j’ai eu par le passé l’occasion de l’expliquer, et comme ces mots de Simondon suffisent du reste à le comprendre, la question se pose vraiment de savoir si l’allagmatique, telle que la présente Simondon dans ces textes brefs, est strictement compatible avec ce qu’il dit au seuil de L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information sur la connaissance de l’individuation comme n’étant pas une connaissance à proprement parler. Il semble que l’allagmatique soit plutôt, chez Simondon, ce qui correspond à la volonté de concurrencer la cybernétique dans son ambition démesurée d’être une inter-science, et en cela c’est la réflexivité de l’ontologie génétique comme unification non-scientifique qui passe au second plan.

Ce que j’ai nommé ci-dessus le «fond du problème» possède un second aspect. Pour y introduire, il faut rappeler dans un premier temps que c’est dans Du mode d’existence des objets techniques que Simondon introduit le thème de l’encyclopédisme, parce que cette notion désigne d’abord une voie pédagogique au sein d’un débat sur ce que doit être la culture. Simondon plaide pour un encyclopédisme technologique, qu’il juge nécessaire à son «nouvel humanisme», cet humanisme technophile que j’ai nommé «humanisme difficile» parce que Simondon l’oppose à ce qu’il critique au seuil de Du mode d’existence des objets techniques sous le nom de «facile humanisme» – qui est tendanciellement technophobe. Un tel humanisme difficile, qui s’oppose d’un même geste, et symétriquement, à ce que Simondon nomme le «technicisme intempérant» de certains cybernéticiens et donc, par avance, à l’idéologie naïve de leurs descendants actuels les «transhumanistes», possède par ailleurs la vertu de combattre également la «coupure anthropologique» entre l’«Homme» et le reste du vivant, et pas seulement la vertu de réhabiliter la technique comme une «phase» ou dimension essentielle de la culture. 

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La grande affaire est ici celle de la triple réconciliation de la nature, de la culture et de la technique, ainsi que je l’ai expliqué depuis 2005 dans les deux volets de Penser l’individuation jusqu’au Simondon paru aux Belles Lettres en 2014 (réédition 2016). En ce point central et transversal à la fois, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information et Du mode d’existence des objets techniques forment un tout indivisible, de même que le second ouvrage dit hériter du premier la problématique de l’individuation comprise comme genèse pour penser désormais la «concrétisation», la «naturalisation» et l’ «individualisation» de l’objet technique selon une triple analogie asymptotique avec le vivant. La notion de concrétisation désigne ici le progrès par lequel l’objet technique gagne en organicité, ses éléments devenant tous de plus en plus dépendants les uns des autres, et certains d’entre eux pouvant par ailleurs avoir deux fonctions simultanées plutôt qu’une. L’objet industriel est en cela plus concret que l’objet artisanal, dit Simondon, même s’il ne sera jamais absolument concret, contrairement à l’être vivant – qui l’est même dès le début. La notion de naturalisation, elle, désigne chez Simondon l’intégration, par le fonctionnement de l’objet technique, d’un nombre croissant de lois naturelles connues. Quant à la notion d’individualisation, elle désigne à la fois la «genèse continuée» qu’est la vie du vivant et le devenir-autonome de la machine moderne, dont le fonctionnement est conditionné par et conditionne un «milieu associé», et qui a pour vocation de remplacer le travailleur comme «individu technique» au lieu d’être asservie dans une relation ouvrier-machine qui aliène l’homme lui-même. Dans mon Simondon, j’ai précisé en quoi il ne faut cependant pas confondre les trois analogies avec les trois concepts mentionnés, même si le troisième de ces concepts repose, lui, sur l’une des trois analogies.

On doit ensuite rappeler que dans son propos sur l’encyclopédisme, Simondon distingue trois phases historiques de ce dernier depuis la Renaissance jusqu’à l’époque qu’il entend ouvrir lui-même en passant par l’encyclopédisme des Lumières. Ces trois phases sont également celles de l’humanisme dans sa capacité à se dépasser lui-même pour devenir finalement cet humanisme difficile que je prolonge pour ma part, depuis La Société de l’invention, sous le nom d’«humanisme décentré» – centralement nourri des travaux éthologiques du grand primatologue Frans de Waal. Or, j’avais montré dans la Conclusion de Simondon ou l’encyclopédisme génétique que dans Du mode d’existence des objets techniques, l’encyclopédisme technologique n’est pas seulement une voie pédagogique au sein d’un débat sur ce que doit être la culture. Il est aussi, et réciproquement, ce qui doit «intégrer l’éducation de l’enfant», dit Simondon, pour pouvoir «devenir véritablement universel» en ayant «saisi l’historicité du devenir technique à travers l’historicité du devenir du sujet». Mais cet encyclopédisme, qui se fait ici même génétique, ne se limite pas à être un encyclopédisme technologique, dès lors qu’on a compris d’une part la solidarité intime entre les deux grands ouvrages respectivement ontologique et technologique de Simondon – qui étaient ses deux thèses pour le doctorat d’État –, d’autre part la différence essentielle, explicitée plus haut, entre l’unification philosophique des domaines d’être à laquelle procède le premier ouvrage et une encyclopédie des savoirs. 

En définitive, ce que j’ai nommé «encyclopédisme génétique» est une doctrine philosophique qui se veut distincte de la connaissance proprement dite et qui ne requiert aucunement la réunion encyclopédique des savoirs, même si Simondon avait rédigé un «Projet d’encyclopédie génétique». En revanche, cette doctrine vise à l’unification, décisivement non-scientifique, des sciences via celle des «régimes d’individuation» qui sont la version nonob-jectivée des «domaines» scientifiques. Cette doctrine, telle que la construit Simondon, requiert par ailleurs selon lui de faire dériver l’ontologie génétique de schèmes de pensée scientifique et notamment physique, de même qu’elle requiert un encyclopédisme technologique lui-même génétique s’il veut accéder à la véritable universalité. Et que le thème de l’encyclopédisme n’apparaisse qu’à cette occasion, c’est-à-dire dans Du mode d’existence des objets techniques plutôt que dans L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, cela tient seulement à ce que l’encyclopédisme est d’abord une voie pédagogique au sein du débat sur ce que doit être la culture.

 

Jean-Hugues Barthélémy

Docteur habilité à diriger des recherches en Philosophie, Jean-Hugues Barthélémy est professeur agrégé de philosophie et chercheur associé à l’Université Paris-Nanterre. Spécialiste de Gilbert Simondon, il a notamment publié Simondon ou l’encyclopédisme génétique (PUF, 2008) ; Simondon (Les Belles Lettres, 2014) et La société de l’invention. Pour une architectonique philosophique de l’âge écologique (éditions Matériologiques, 2018).

 

 

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