iPhilo » Cannibalisme consentant

Cannibalisme consentant

29/08/2017 | par Robert Zimmer | dans Classiques iPhilo | 4 commentaires

Download PDF

A VOUS DE JOUER – Nous continuons notre série d’été qui durera jusqu’au début du mois de septembre. Découvrez et répondez aux exercices et autres tests extraits de l’ouvrage Petites distractions philosophiques du philosophe allemand Robert Zimmer, qui vient d’être publié par la Librairie Vuibert. Cette semaine, nous vous proposons de juger si l’individu est « sa propre propriété » jusqu’à pouvoir s’offrir en nourriture à un cannibale.


Robert Zimmer est un philosophe et essayiste allemand né en 1953, auteur d’une thèse de doctorat en Philosophie sur Edmund Burke et de biographies et d’introductions à la philosophie particulièrement populaires outre-Rhin. Une partie de son oeuvre est traduite en français, notamment Le Grand Livre des philosophes (éd. Fayard, 2012) et Petites distractions philosophiques (éd. Vuibert, 2017).


Enoncé

La loi protège notre inviolabilité en tant que personne, et tout particulièrement notre intégrité physique. D’un autre côté, elle protège aussi notre liberté et notre droit de propriété. Selon le philosophe Max Stirner (1806-1856), l’individu est «sa propre propriété», il est le «propriétaire» de lui-même. Peut-il donc faire de son corps ce qu’il veut ?

En 2004, A, un ingénieur informaticien habitant à Rotenburg, fit passer une petite annonce faisant part de son désir de trouver quelqu’un qui serait disposé à se faire tuer et manger par lui. B, intéressé par la proposition, se signala. A tua B (prétendument à sa demande) et l’avait déjà mangé en bonne partie (une bonne vingtaine de kilos) lorsqu’il fut arrêté. Il fut condamné à une peine de réclusion à perpétuité

➦ Qui a, d’après vous, gravement violé le droit? B avait-il le droit de jeter ainsi son corps en pâture? L’État est-il obligé de protéger l’intégrité physique du citoyen – y compris contre sa volonté ?
➦ Avons-nous affaire, selon vous, à un assassinat (c’est-à-dire un homicide prémédité), ou bien à un meurtre (un homicide non prémédité), comme la justice l’a décidé ? Peut-on envisager ce jugement comme relevant d’une «justice compensatrice» ?
➦ Comparez ce cas avec la prostitution, où le corps est proposé à des fins de prestation sexuelle, puis avec la transplantation d’organes et avec l’euthanasie, où un individu demande à ce que soit mis un terme à sa vie. Dans quels cas l’État peut-il, selon vous, intervenir ? Et dans quels cas ne le peut-il pas ?

Réponse dans 48 heures !

Nous publierons dans deux jours la réponse de Robert Zimmer à cette interrogation alimentaire d’un genre particulier. D’ici là, n’hésitez pas à publier vos éléments de réponse en commentaires de cet article.

Découvrez les autres articles de notre série d’été
La « machine à expériences » de Nozick
La probabilité est-elle calculable ?
Voyage dans le passé
Le meilleur des mondes possibles ?

Connaissez-vous le paradoxe du tas ?
L’être peut-il aussi «ne pas être» ?
La philosophie est une gymnastique

 

Robert Zimmer

Robert Zimmer est un philosophe et essayiste allemand né en 1953, auteur d'une thèse de doctorat en Philosophie sur Edmund Burke et de biographies et d'introductions à la philosophie particulièrement populaires outre-Rhin. Une partie de son oeuvre est traduite en français, notamment Le Grand Livre des philosophes (éd. Fayard, 2012) et Petites distractions philosophiques (éd. Vuibert, 2017).

 

Inscrivez-vous à la newsletter iPhilo !

Recevez le premier journal en ligne gratuit écrit par des philosophes dans votre boîte mail !

 

Commentaires

Quel morbide énoncé qui, au premier abord, donne envie de passer son chemin!
Mais « rien de ce qui est humain ne m’est étranger » disait Terence. Même si, ici, dans le cas du cannibalisme fondé ni sur la faim, ni sur les mœurs, l’humain jaillît dans toute son inhumanité -tout acte dit inhumain étant un des traits, sans doute le plus obscur, de l’humain (qui, en effet, parlerait de l’inhumanité d’un animal, d’une plante ou d’une chose?)-

La problématique plus générale que semble soulever cet énoncé est : jusqu’où l’homme est-il libre de disposer de son propre corps ?

Dans le cas de B qui répond positivement aux sollicitations de A, il peut soit s’agir de quelqu’un qui n’a pas toutes ses facultés mentales et qui donc ne consent pas librement; il est légitime en ce cas de le préserver. Il peut aussi s’agir de la (curieuse) curiosité de celui qui veut savoir qui peut faire une telle offre et voir ce qu’il y a au bout, dans ce cas, également, il faut préserver l’imprudent, l’inconscient voire le pervers. Dans les deux cas, personne ne désire réellement être tué ni être mangé.

Par ailleurs, la question de l’euthanasie est d’un tout autre ordre. En effet, la personne désire abréger des souffrances intolérables, et réclame la mort pour mettre un terme à l’insupportable. Ici la personne en question reste un sujet et on imagine mal au nom de quoi l’Etat devrait se substituer à son choix. Si ce n’est que celui ci (même laïque) continue à subir la pression de la tradition chrétienne selon laquelle seul Dieu est habilité à enlever la vie et que toute souffrance est épreuve bénéfique.

Quant à la prostitution (on vend son corps à un étranger pour vivre) et à la transplantation d’organe (on accepte un corps étranger pour survivre) sont des sujets encore différents…

par Vincent Mouret - le 29 août, 2017


Bonjour,

je n’ai aucune base philosophique mais la curiosité m’a porté jusqu’à vous et je dois vous avouer que j’apprécie ce chemin où il est possible d’échanger.

Pour ma part, à la lecture de votre énoncé j’ai d’abord fait un rapprochement avec l’euthanasie, les souffrances de « b » étaient elles d’ordre physiques ou morales?

Je ne connais pas le droit Outre Rhin mais en France l’arrêt Morsang sur Orge (ou parfois appelé du « lancé de nain ») fait jurisprudence concernant l’atteinte à sa propre dignité. L’annonce de « a » est elle aussi surement hors des clous mais même si « b » est consentant, ce fameux arrêt nous explique que la dignité prime sur le volonté de l’être.

Ce raisonnement pourrait aussi renvoyer à votre dernière question qui fait référence à la prostitution. Est-ce une hypocrisie ou est-ce le constat que l’Homme est incapable d’échapper à ce travers, je m’interroge aussi.

Pour répondre à votre deuxième question, s’il faut choisir uniquement entre les proposions données je pencherai pour la préméditation. Je m’interroge malgré tout sur l’intention première de « a »: est-ce de manger un être humain et pour se faire il doit le tuer ou le fait de le tuer fait il aussi partie de son plaisir?

Dans chacun des cas ce monsieur profite de la faiblesse de « b » qu’elle soit psychologique, mentale, ou d’une simple curiosité comme le précise le commentaire précédant. Le droit et la morale même s’il ne vont pas toujours dans le même sens s’accorde à mon sens lorsqu’il s’agit d’attenter à la vie d’un de nos semblables.

par Jonh Hal - le 30 août, 2017


Pourquoi faut-il penser que dans des cas de perversion, il y a TOUJOURS une victime ? Et s’il y avait deux qui jouissent, chacun de sa propre place ? A ce moment là, le statut de la victime devient hautement problématique.
On peut se poser la question de savoir dans quel mesure chacun des… pervers ? de ce petit jeu de pervers savaient ce qu’ils faisaient ?
Sait-on toujours ce qu’on fait quand on le fait ?
Je crois qu’il est souhaitable de remonter à la formulation fondamentale pour voir ce qui est enfreint dans ce jeu pervers : « dans quel mesure l’individu est-il le propriétaire ABSOLU de son corps ? » Est-il le propriétaire absolu de son corps ?
(On peut constater à quel point cette idée est pervers, en voyant comment l’Homme entre et sort du monde, en amenant, et en emmenant RIEN avec lui. J’oserais dire qu’il est NORMAL de constater que l’individu n’est pas sa propre origine, et que le moi n’est pas constitué une fois pour toutes, mais évolue dans l’espace et le temps.)
Formulé ainsi, cela permet de comprendre pourquoi l’euthanasie, mais… l’avortement aussi, tombent sous le couperet de cette problématique.
Sans faire la moue, ou même la morale face à ce que le jeu pervers cherche à ébranler, voir anéantir, du coté du contrat SOCIAL, on peut faire remarquer que le cannibalisme est un interdit OCCIDENTAL qui remonte à loin.
Il fut pratiqué dans d’autres cultures par des personnes à l’encontre d’ennemis qui étaient admirés, comme un désir d’incorporer les qualités de celui qu’on mangeait, en absorbant sa chair.
Le pervers vise à détruire cet interdit occidental qui fonde la vie en société EN OCCIDENT, à l’heure actuelle (et pas seulement, avec la disparition des sociétés primitives…).
Il attaque notre vivre ensemble.
Faut-il protéger son… DROIT d’attaquer ce qui fonde notre vivre ensemble, ou faut-il détruire… le pervers individu qui veut le détruire ?
L’enjeu est vital… POUR LA SOCIETE qui nous permet de vivre ensemble…
Mais… savons-nous ce que nous faisons ?
Pourquoi en arrivons-nous à nous poser la question du DROIT DE L’INDIVIDU de détruire ce qui fonde la société, et le vivre ensemble ?
Ah… le poids de ces paradoxes…

par Debra - le 30 août, 2017


[…] les autres articles de notre série d’été Cannibalisme consentant La « machine à expériences » de Nozick La probabilité est-elle calculable ? Voyage dans le […]

par iPhilo » La morale peut-elle me nuire ? - le 3 septembre, 2017



Laissez un commentaire