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La philosophie est une gymnastique

2/07/2017 | par Robert Zimmer | dans Philo Contemporaine | 2 commentaires

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BONNES FEUILLES : Auteur d’introductions à la philosophie particulièrement populaires outre-Rhin, le philosophe allemand Robert Zimmer publie de Petites distractions philosophiques traduites en français par Frédéric Joly et éditées par la Libriraie Vuibert. Nous publions un extrait de l’introduction de cet ouvrage particulier puisqu’il propose, pour découvrir la philosophie, une série thématique d’énigmes, de problèmes logiques, de cas pratiques et d’expériences de pensée auquel le lecteur aura la tâche de s’atteler. En partenariat avec la Librairie Vuibert, que nous remercions vivement, nous publierons en juillet et en août une série d’été d’exercices pratiques choisis spécialement pour les membres de la communauté d’iPhilo. Bon été à tous !  

Pour aller plus loin : Robert Zimmer, Petites distractions philosophiques, éd. Librairie Vuibert, 2017

Certes, la philosophie suppose que tout peut être questionné et constamment discuté. Mais elle n’en reste pas aux questions. On l’aura compris, la philosophie met au défi la pensée. Les philosophes s’efforcent d’apporter des réponses aux questions qu’ils se posent, même s’il ne s’agit pas toujours de réponses définitives. Elles sont faites pour que l’on continue à s’interroger. La philosophie n’en finit jamais avec les questions, mais elle n’en finit jamais non plus avec les réponses. Ce qui la fait avancer, c’est l’interaction entre une nouvelle question et une nouvelle réponse. Pour cette raison même, elle n’est en rien un éventaire de systèmes explicatifs du monde et de théories éloignées de la vie. Bien au contraire, elle constitue un grand, constant et très acharné effort de penser les énigmes de l’existence humaine. Cet effort-là, l’humanité l’accomplit depuis des siècles et se voit confrontée à d’incessantes énigmes.

La philosophie est une sorte de forum de discussion, ou bien un gigantesque terrain d’entraînement pour celui qui la pratique (comme une gymnastique). Toutefois, on n’y joue pas avec de petites balles, mais avec la grande balle et même, pour ainsi dire, la médecine-ball de l’humanité, qu’il nous faut toujours à nouveau soulever. Et comme dans toutes les activités sportives exigeantes, les performances les plus élevées n’ont pas à être atteintes d’emblée. Ce qui importe surtout, c’est de s’entraîner, de faire un exercice, et de s’entraîner à nouveau.

Celui qui s’intéresse de près aux questionnements philosophiques constate qu’ils ne sont en rien abstraits et sans rapport avec la vie, mais qu’ils ont au contraire beaucoup à voir avec les problèmes les plus concrets de l’existence, qui se posent toujours à nous de façon différente. En ce sens, ce livre peut être présenté comme un livre d’entraînement : nous faisons tout d’abord avec lui quelques exercices d’étirement de nos muscles cérébraux et, une fois échauffés, quelques séances de sport philosophique.

Lire aussi – Où en est la philosophie contemporaine ? (Michaël Foessel)

Pourquoi cela devrait-il nous faire du bien ? La comparaison avec le sport, là encore, est peut-être d’une certaine aide pour répondre à cette question. De même que celui-ci nous permet de perdre des kilos inutiles, et d’entretenir notre forme, la philosophie nous libère des préjugés superflus et des conclusions erronées. Et elle entretient notre esprit, lui permettant de continuer à s’engager dans l’aventure de la pensée.

Peut-être pourrait-on dire que la philosophie a à voir avec l’hygiène intellectuelle. Elle est sans doute parfois un peu astreignante mais elle représente un effort qui vaut 
largement la peine d’être réalisé.

Si nous ne pouvons attendre
 de la philosophie des réponses
 définitives, elle nous permet
 tout de même, c’est certain, de 
nous libérer des illusions. Elle 
nous aide à déceler les fausses
 justifications et nous prémunit 
des charlatans qui entendent nous vendre des convictions et des théories de pacotille. Le couteau toujours tranchant de la critique permet à l’esprit de rester éveillé, clair et lucide.

« Ce que tu considères comme un cadeau, c’est un problème que tu dois résoudre » (Ludwig Wittgenstein)

Les philosophes travaillent avec pour instruments l’argumentation rationnelle et la critique. C’est-à-dire aussi: la communication, la discussion, l’échange avec autrui. La philosophie s’épanouit au mieux là où participe le plus grand nombre: non pas dans la tour d’ivoire de l’université, mais dans l’espace public. Les premiers épicentres de la philosophie furent des villes de commerce, où étaient échangées marchandises et idées. La plus connue et la plus importante de ces cités était Athènes. Dès le départ, les philosophes ont eu recours à différentes méthodes afin de développer leurs philosophies respectives: les uns se rendaient sur les places de marchés et s’adressaient directement aux gens ; les autres réunissaient autour d’eux des disciples et fondaient des écoles de philosophie, des lieux d’enseignement, à bonne distance de l’espace public. De tels camps d’entraînement à la philosophie, il y en eut beaucoup dans l’Antiquité. La philosophie antique est une scène où s’affrontent des écoles concurrentes. Que ce soit derrière des murs ou dans la rue, la philosophie était pratiquée comme une série d’exercices de pensée et de vie, comme une « forme de vie ».

Certes, on peut toujours s’adonner à cette gymnastique de l’esprit entre quatre murs, mais on n’est jamais tout à fait seul. On a toujours recours au langage, un langage que l’on partage avec autrui – et ce médium du langage fait que nous communiquons entre nous, et que nous nous retrouvons ainsi toujours confrontés aux pensées des autres. Ludwig Wittgenstein (1889-1951), l’un des grands de la philosophie moderne, considérait qu’il ne pouvait exister de langage à usage strictement privé. Il semble que le langage soit toujours une forme de communication sociale. Et il en va de même de la philosophie. Il n’y a pas de philosophie à usage exclusivement privé. La philosophie s’exprime dans des livres que chacun peut se procurer, mais elle peut aussi faire irruption dans l’espace public de façon plus directe, par le biais de conversations, d’interviews ou de discussions. À l’époque d’Internet, elle se voit offrir de nouvelles formes d’expression. Le savoir philosophique vit de la confrontation publique, raison pour laquelle la philosophie ne peut rester enfermée dans une tour d’ivoire. Il lui faut se montrer. Et les philosophes doivent pouvoir expliquer ce qu’ils pensent et pourquoi ils le pensent.

ET BIENTÔT dans iPhilo une « série d’été » constituée par plusieurs exercices pratiques tirés des Petites distractions philosophiques de Robert Zimmer. 

 

Robert Zimmer

Robert Zimmer est un philosophe et essayiste allemand né en 1953, auteur d'une thèse de doctorat en Philosophie sur Edmund Burke et de biographies et d'introductions à la philosophie particulièrement populaires outre-Rhin. Une partie de son oeuvre est traduite en français, notamment Le Grand Livre des philosophes (éd. Fayard, 2012) et Petites distractions philosophiques (éd. Vuibert, 2017).

 

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Commentaires

Quelle chance, effectivement, d’être les héritiers d’une culture forgée par Athènes, Rome et Jérusalem ! Nous leur devons l’esprit critique , la capacité de nous poser sans cesse des questions . C’est le principal acquis , me semble-t-il , de notre civilisation . Notamment parce qu’il nous a permis de passer de l’hétéronomie ( la loi vient de l’extérieur, de Dieu en l’occurrence) à l’autonomie ( la loi résulte du travail de notre raison) . Alors que nous sommes confrontés au totalitarisme du 21ème siècle, ne pas laisser son idéologie mortifère gagner du terrain est un combat de tous les jours. La philosophie peut grandement nous y aider, non ?

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