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Une «foule électronique» n’est pas le peuple

7/01/2019 | par Jean-Michel Muglioni | dans Politique | 9 commentaires

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BILLET : Alors que le mouvement des «gilets jaunes» marque cet hiver, Jean-Michel Muglioni s’interroge sur les conséquences politiques de l’usage des réseaux sociaux. Adoubée par une communauté de passions, une simple déclaration de comptoir publiée sur Facebook ou Twitter peut s’inscrire dans les consciences, exploser dans la rue, se traduire en violence et menacer la notion même d’institution politique.


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Docteur d’Etat et agrégé en philosophie, vice-président de la Société Française de Philosophie, Jean-Michel Muglioni a enseigné pendant plus de trente ans en classes préparatoires, notamment en khâgne au lycée Louis-le-Grand.Contributeur régulier de la revue Mezetulle, il est l’auteur de La philosophie de l’histoire de Kant (Hermann, 2e édition revue 2011, 1ère éd. PUF, 1993) et de Repères philosophiques (Ellipses, 2010).


J’ai vu dans un conseil syndical comment communiquer par mél peut envenimer les relations d’amis pourtant civilisés. Nous avons décidé de régler les désaccords en tête à tête et non par mél, le cas échéant autour d’un verre. Et tout s’est pacifié. Il paraît que dans certaines salles des professeurs on ne se parle plus depuis qu’on s’est injurié par écrans interposés.

300-465 Lire aussi : La violence du langage s’exerce sans plus se dissimuler (Dominique Lecourt)

On le sait, la différence des modes de médiation entre les hommes induit nécessairement des différences considérables dans les modes de pensée et dans les façons de sentir. Par exemple Régis Debray a su montrer le lien qu’il y a entre l’écriture et le monothéisme. L’inflation des tweets et autres posts ne pouvait donc manquer de transformer en profondeur les comportements et les sentiments. À force de s’injurier par internet beaucoup en sont venus à écrire des horreurs, comme on voit dans de nombreux commentaires sur la toile. L’habitude a ainsi été prise de publier sans réfléchir les pires choses : ne peut-on pas supposer que cela ait une grande influence sur les mentalités et du même coup sur les comportements ? Que par conséquent la violence, d’abord limitée à la communication électronique, s’inscrive dans les consciences et finisse par exploser dans la rue, alors seule expression de la légitimité, au même Dell Alienware M17x R3 Charger titre que la toile. Alors les institutions, les élus et les journalistes paraissent suspects et l’on ne fait plus confiance qu’aux réseaux sociaux. De là aussi le développement du complotisme.

Soit un exemple anodin : traiter un politique de « con » dans une conversation est sans conséquence, mais l’écrire, et qui plus est le publier pour la terre entière, cela change tout. Le café du commerce planétaire qu’est la toile change la nature même de ce qu’elle permet de communiquer et l’état d’esprit de chaque intervenant, dès lors emporté sans réflexion par la moindre émotion : chacun ajoute son injure et la mayonnaise peut prendre d’autant que les gens raisonnables interviennent peu sur ces réseaux et que leurs analyses ne peuvent pas grand-chose contre le déversement passionnel des autres participants. Comme la Dell Alienware M17x R4 Charger émotion de l’un trouve un écho favorable chez d’autres, des communautés de passions se constituent où chacun se voit renforcé dans ses convictions par le nombre de ses « amis ». Alors que crier « à bas x » était finalement sans conséquence, on voit se développer des appels à la violence contre les élus.

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642-883 Lire aussi : Qu’est-ce que l’action politique ? (Patrice Canivez)

Ainsi, ce qui n’est d’abord que l’expression d’une émotion (peut-être justifiée, là n’est pas la question) devient par le biais du réseau social un slogan politique et l’on descend dans la rue. Ce qui n’est d’abord que l’émotion d’un homme devant son écran se transforme en mouvement de foule. Je veux dire que par écran interposé les hommes en viennent à se comporter comme dans une foule qui entraîne chacun là où, en conscience, il ne serait jamais allé. Le pire est que l’effet de foule se produit dans la solitude de la manipulation d’un téléphone portable ou d’un ordinateur chez soi. Il faudrait une étude des dégâts et de l’exacerbation des passions dus à ces nouveaux moyens de communication, et il est aisé de comprendre que des référendums demandés par de telles voies, ou toute politique qui prétendrait satisfaire aux exigences dont ces réseaux sont l’expression, seraient la fin de la démocratie : régnerait la tyrannie des groupes de pression.

Les réseaux sociaux sont le contraire de l’isoloir qui permet à chacun de décider dans son for intérieur, en tant que citoyen, du sort de son pays, à l’abri du brouhaha du forum, le « for extérieur ». Le forum qu’est l’internet est une machine à broyer les consciences. Il est à craindre que le référendum d’initiative citoyenne signifie la fin de la citoyenneté. Car quand même la loi ne prendrait pas directement en compte les résultats d’une pétition signée sur le net par des centaines de milliers de personnes, il est à craindre que la légitimité de ce mode de consultation l’emporte sur celle de la constitution. Ajoutons ceci : l’usage que les services russes (sont-ils les seuls) semblent avoir fait des réseaux sociaux correspond parfaitement à leur nature, il n’a rien d’accidentel. Que serait une campagne électorale électronique où l’on compterait pour chaque initiative le nombre de signatures… où un clic remplacerait un vote ?

1Y0-401 Cet article a été initialement publié dans la revue Mezetulle sous le titre Des conséquences politiques des réseaux sociaux.

 

Jean-Michel Muglioni

Né en 1946, vice-président de la Société Française de Philosophie, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat d'Etat sur la philosophie de l'histoire de Kant. Il contribue règulièrement à la revue de Mezetulle. Il a signé comme auteur La philosophie de l'histoire de Kant (Hermann, 2e édition revue 2011, 1ère éd. PUF, 1993) et Repères philosophiques (Ellipses, 2010).

 

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Commentaires

Bonjour,

Holà!Monsieur le professeur,comme vous y allez! Ne faut-il pas vivre avec son temps? Lui reprocher son contenu,son essence?

Croyez-vous que nous pourrions revenir en arrière, ou nous adapter aux nouveaux modes de communication? Ils demandent maturation et ne pourrons être empêchés de s’exprimer.

Certes réguler les flux hors la loi.

Depuis combien de temps, le parti majoritaire des abstentionnistes-les oubliés,les territoriaux,les laissés pour compte débiteur-ne votent plus ou votent aux extrêmes,et expriment la colère par la révolte?

Ce peuple saturé d’inégalités pouvait-il perdurer encore longtemps? Ce mouvement a éclaté(aurait)d’une manière ou d’une autre; il était prévisible! Les réseaux sociaux sont un moyen (élection Présidentielle).

Ils n’enlèvent rien ou si peu au fonds des revendications des Gilets Jaunes.Attention néanmoins,de ne pas impliciter les violences.

En présence d’une situation inédite,il nous faut inventer un nouveau mode de démocratie qui donne la voix à tous les électeurs.

par philo'ofser - le 7 janvier, 2019


Il me semble…
Ce que nous mettons derrière le mot « démocratie » n’a pas grand chose à voir avec la démocratie athénienne. Le citoyen athénien était.. un membre reconnu de l’élite, et il représentait un ensemble de personnes vivant sous son autorité. La démocratie moderne constitue le triomphe du pouvoir de la conscience de l’individu, indissociable de… la masse d’autres individus indifférenciés dans laquelle il prend place. La démocratie moderne est une organisation sociale pour le plus grand nombre, en tant que nombre.
Pour l’écriture et le monothéisme, je découvre cette… équation ? avec une certaine stupéfaction, car elle me semble réductrice. Certes, le logos VERBE a une grande place dans LES monothéismes, mais dans la philosophie grecque/romaine, et au delà, dans toute l’Antiquité aussi, pendant qu’on y est. M Debray n’a t-il pas suivi un petit.. raccourci pour en arriver là ?
Battre le tambour pour la « révolution » numérique a des conséquences… dramatiques, et provoque l’échauffement des individus (difficile à parler de citoyen en ce moment, je trouve.). Comme au moment de la Réforme (l’ancienne, et non pas les modernes), l’individu revendique un accès… directe au monde, et à la réalité, au dépens de toute forme de représentation, y compris… politique.
Et comme toujours, ça fait des dégâts considérables. Pour la pensée tout court. On va dire plutôt, la pensée analytique, la capacité de raisonner, d’appréhender une « réalité » complexe, ternaire, et non pas réduite à l’affrontement de passions antagonistes.
Mais l’Homme est un animal passionnel. Avec ou sans le numérique. Je crois.. qu’on ne va pas Le changer…

par Debra - le 7 janvier, 2019


Bonjour,

Le constat est posé, mais où est la proposition qui rendra plus constructif les échanges en lignes? Il existe des systèmes pour cela (Loomio, etc.). Les outils ne peuvent suffire, certes, l’article pose bien un problème d’outil…

Parce que si la conclusion est « fermons Internet qui permet à tout le monde de s’exprimer ce qui est mauvais pour la démocratie des élites », ça me semble un peu insuffisant.

TK

PS: « mél », vous n’avez pas trouvé pire? Je sais bien qu’il s’agissait de ridiculiser le concept, mais en vrai, on dit « courriel », c’est quand même moins bêlant…

par TK - le 7 janvier, 2019


Bravo pour votre analyse, mais quelles solutions proposez-vous ? Permettez-moi de vous en suggérer une : puisque la France va s’attaquer aux Gafa sur le plan fiscal – et on espère bien que l’Europe suivra – ne serait-il pas possible d’exiger l’interdiction de l’anonymat sur les réseaux sociaux ? Aujourd’hui , n’importe qui s’autorise à dire n’importe quoi , à l’abri d’un pseudonyme…y compris sur iPhilo ! Suis-je vieux jeu ? Pour moi, cacher son identité c’est refuser de prendre ses responsabilités. C’est nul, comme on dit familièrement. Commençons déjà par cette sortie de l’anonymat, on fera un grand pas. Je rêve ? Non : ce serait un acte politique fort, un vrai.

par Philippe Le Corroller - le 7 janvier, 2019


Bonjour,
J’aime bien votre « papier »,toutefois vous faites,à mon avis la part belle au factuel et à l’outil internet. je suis d’accord avec cette approche.
Néanmoins je souhaite me situer sur un autre plan.
Pour moi, le phénomène « Gilets jaunes m’apparait constituer une nouvelle forme du concept de sphère publique défini dès 1962 par Jûrgen Habermas.
En effet, au fil des siècles cette notion de sphère publique à évoluée selon le développement et l’évolution de la société, notamment aux plans économique et technologique
Je remarque que l’information active, la décentralisation et la surabondance tant des contenus que des faits rapportés sur les réseaux sociaux entrainent de facto la création d’une opinion publique fragmentée, dispersée et manipulable (mais souvent très critique), par l’absence quasi totale de « filtres ».
Cette situation implique la nécessité absolue de vérifier, recouper et critiquer les informations circulant sur le web. Vaste programme!
Le grand débat proposé par le Président de la République permettra peut-être de redonner à cette nouvelle sphère publique, un sens retrouvé et modernisé, par le recours aux cahiers de doléances, proche de celui de la presse écrite. En effet avant le déferlement des médias radios et télévision, ayant rendu la sphère publique de ces 20 ou 30 dernières années plus bête et passive, l’opinion publique me semblait mieux formée et plus critique grâce à une presse écrite plus diverse et nettement plus engagée, qui incitait à la réflexion. Mais est-ce si sûr? Peut-être que je me trompe.

par DREVON Yves - le 9 janvier, 2019


@Philippe Le Corroller

« ne serait-il pas possible d’exiger l’interdiction de l’anonymat sur les réseaux sociaux ? Aujourd’hui , n’importe qui s’autorise à dire n’importe quoi , à l’abri d’un pseudonyme…y compris sur iPhilo ! Suis-je vieux jeu ? Pour moi, cacher son identité c’est refuser de prendre ses responsabilités. »

Ce n’est pas une question de vieillesse mais de droit à la vie privée. La CNIL recommande le pseudonymat, elle a raison.

Vous devenez sinon une proie facile du Big Data qui ne vous veut pas forcément du bien : votre vous êtes renseigné sur un forum santé au sujet d’une maladie chronique invalidante? Votre complémentaire santé refuse de reprendre votre contrat. Vous vantez les mérites de la marque X sur un forum de consommateur? vous êtes remercié par votre employeur, concurrent de cette marque. Et comme vous avez annoncé vouloir cette fois-ci vous syndiquer sur un autre forum, vous ne trouvez plus de taf.
Je ne parle évidement pas du site de rencontre auquel vous avez dû vous inscrire sous votre véritable nom (et maintenant tout le monde connait votre fétichisme au latex), etc.

Rêvez si vous voulez, mais soyez prudent.

par TK - le 14 janvier, 2019


[…] aussi : Une «foule électronique» n’est pas le peuple (Jean-Michel […]

par iPhilo » Contre une Constitution «gilet jaune» - le 18 janvier, 2019


Merci pour votre papier, en écho à l’excellent article d’Olivier Costa, « La foule n’est pas le peuple ».
La république de la haine, que dénonçait Emmanuel Macron dès le mois de juillet, nous y sommes, c’est extrêmement inquiétant. Pourquoi les modérateurs des sites Internet renoncent-ils à toute régulation ?
Autre sujet qui ne suscite aucune curiosité de la part des médias, et qui contribue pourtant à une grave perversion de la démocratie, les modalités concrètes d’élaboration des sondages sur Internet, via des panels de consommateurs rémunérés. Mais là aussi une foule électronique ce n’est pas le peuple !

par François Batier - le 20 janvier, 2019


« La foule électronique n’est pas le Peuple »,
vous ne voulez quand même pas dire que LREM (ce mouvement composé d’adhérents cliqueurs dispensés de verser une cotisation) est à la politique ce que Facebook est à l’amitié?
PS: Pour le financement aucun problème,les grandes fortunes s’en chargent.

par Jean-Paul B. - le 26 mars, 2019



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