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Jean-Pierre Dupuy : «La dissuasion nucléaire est véritablement un pacte avec le diable»

13/05/2019 | par Jean-Pierre Dupuy | dans Monde | 6 commentaires

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GRAND ENTRETIEN : En 2006, dans Retour de Tchernobyl, journal d’un homme en colère, le philosophe des catastrophes, professeur à Stanford, passait au scalpel le nucléaire civil. Treize ans plus tard et plus que jamais en colère, il consacre à l’arme nucléaire son dernier livre, chez Desclée de Brouwer. La Guerre qui ne peut pas avoir lieu offre une enquête métaphysique aussi exigeante que passionnée. Jean-Pierre Dupuy s’est confié à la rédaction d’iPhilo.

Entretien mené par Alexis Feertchak

Comme dans chacun de ses livres, le disciple de René Girard mêle raison et passion. Ses arguments de pur logicien, nourris par la philosophie analytique américaine et son expérience à l’Ecole Polytechnique, sont inextricablement liés à une approche plus anthropologique et littéraire des sciences humaines. Le cocktail est détonnant ! Amoureux des paradoxes, il voit avec «abomination» et «désolation» la dissuasion nucléaire «mettre violemment la morale en contradiction avec elle-même».

Dans La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, Jean-Pierre Dupuy poursuit son édification d’une «métaphysique de l’avenir» dans laquelle «l’actuel et le potentiel coïncident». C’est dans ce cadre qu’il avait défini en 2004 son projet de «catastrophisme éclairé». L’expression a fait florès, mais le principal intéressé ne l’emploie plus car elle a mal été comprise ! La catastrophe n’est jamais certaine, sinon, comment la repousser ? Au contraire, au fondement de l’avenir se niche le principe d’indétermination, qui fait se superposer des états… jusqu’à ce que le présent tranche. Mais, avec le nucléaire, il serait trop tard. Jean-Pierre Dupuy en arrive à une première (et terrible) conclusion : «Toute puissance nucléaire qui détient de quoi tuer un milliard de personnes les a en quelque sorte déjà tuées». Et à une seconde : au regard de la morale autant que de la raison, «le seul fait de posséder des armes nucléaires est déjà un crime contre l’humanité». Démonstration.


Influencé par René Girard, Günther Anders, Ivan Illich ou David K. Lewis, Jean-Pierre Dupuy est un philosophe français né en 1941. Polytechnicien de formation, il est professeur à l’Université Stanford en Californie, professeur émérite de l’École Polytechnique, membre de l’Académie des Technologies et président du comité d’éthique de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. Nous vous conseillons quatre de ses ouvrages majeurs : Pour un catastrophisme éclairé (Le Seuil, 2004), La marque du sacré (Carnets Nord, 2009), L’Avenir de l’économie : Sortir de l’écomystification (Flammarion, 2012) et La guerre qui ne peut pas avoir lieu (Desclée de Brouwer, 2019).


iPHILO. – Au début de votre ouvrage, on retrouve des visages connus – Trump, Kim Jong-un. Mais on se rend vite compte qu’il s’agit en réalité d’une réflexion inactuelle. Vous cherchez, indépendamment des circonstances historiques, à répondre à deux questions : la dissuasion nucléaire est-elle efficace ? est-elle morale ? Cette tâche immense, vous la menez depuis des années. En quoi l’actualité très riche de la question nucléaire vous a-t-elle influencé ?

Jean-Pierre DUPUY. – Vous avez raison, l’actualité de la menace nucléaire n’est dans ce livre que le vernis qui recouvre la question fondamentale, laquelle est de juger l’arme nucléaire au regard du double critère de son efficacité et de sa moralité. Cette arme ne sert en principe ni à conquérir ni à défendre des territoires. Elle ne sert qu’à une chose, empêcher les autres de s’en servir s’ils la possèdent et de l’acquérir s’ils la convoitent. Son efficacité se résume donc en effet à celle de la dissuasion. Mais c’est la moralité qui est le critère essentiel. Les réalistes vont sourire, ils auraient tort de le faire. Car lorsque les forces armées d’une nation sont légitimes, elles occupent un lieu qui permet d’échapper à l’opposition stérile entre le réalisme et le pacifisme. Cette légitimité découle du principe de légitime défense. Si l’on démontre, comme je le fais dans ce livre, que la simple possession de l’arme atomique est équivalente à un crime contre l’humanité, alors on retombe dans le choix impossible entre la naïveté irresponsable du pacifisme et le cynisme souvent abject du réalisme.

Lire aussi : La déraison de l’économie (Jean-Pierre Dupuy)

La question de l’actualité nous mène directement à un paradoxe. Une guerre nucléaire à coup de bombes H entre les deux seules superpuissances en la matière, les États-Unis d’Amérique et la Russie, provoquerait probablement la fin de notre civilisation et nous ne serions plus là pour en parler. L’objet de l’enquête est donc inobservable. C’est ce qu’évoque le titre que j’ai choisi pour ce livre : la guerre qui ne peut pas avoir lieu. L’actualité est cependant riche en ce que l’anglais nomme des « near misses » : les nombreuses fois où l’on est passé à un cheveu du déclenchement de la guerre. L’ancien secrétaire à la défense des présidents Kennedy puis Johnson, Robert McNamara, en comptait plus d’une trentaine pendant la Guerre froide. Ils n’ont pas cessé depuis. Ces excursions près du trou noir sont riches d’enseignement mais elles obligent à des raisonnements qui relèvent de la métaphysique et s’expriment par des propositions contrefactuelles du type « si le capitaine de vaisseau Arkhipov ne s’était pas trouvé dans tel sous-marin soviétique croisant au large de Cuba le 25 octobre 1962, il n’aurait pas opposé son veto à la décision du commandant de lancer une torpille nucléaire sur le porte-avions américain qui l’avait repéré, ce qui aurait conduit Kennedy à bombarder Moscou et Leningrad, ce qui aurait déclenché la troisième guerre mondiale et causé environ six-cents millions de morts », proposition dont la valeur de vérité est largement indéterminée et ne peut donc que faire l’objet d’un pari.

Depuis 1944, il n’y a pas eu d’apocalypse nucléaire, ni de guerre conventionnelle de très grande ampleur, donc la dissuasion a fonctionné. J’imagine que cet «argument» ne vous convainc pas…

Il illustre un sophisme bien connu, désigné en latin par la formule «post hoc, ergo propter hoc», c’est-à-dire «postérieur à, donc causé par». C’est l’histoire du banlieusard qui jette chaque matin une sorte de poudre sur la voie de chemin de fer depuis le train qui l’amène à son travail. Un passager intrigué par ce geste lui demande sa signification. «C’est pour chasser les éléphants de la voie.» «Mais enfin, Monsieur, il n’y a pas d’éléphant ici!» «Vous voyez bien que ma poudre marche!». Une version «belge» est la maxime «Pluie en novembre, Noël en décembre.»

La question de l’efficacité et de la rationalité de la dissuasion nucléaire est en réalité extrêmement difficile et son élucidation occupe une bonne partie de mon livre. Puisqu’aucune donnée historique ne permet de trancher, il faut recourir à des arguments a priori, donc raisonner philosophiquement. Voici celui qui sans doute a fait couler le plus d’encre. Il s’agit du caractère non crédible de la menace dissuasive : pourvu que l’État-Nation qui menace son adversaire de déclencher une escalade mortelle et suicidaire si ses intérêts vitaux sont mis en danger soit doté d’une rationalité minimale, placé au pied du mur – disons après une première frappe qui a détruit une partie de son territoire – il ne mettra pas sa menace à exécution. S’il le faisait, il déclencherait précisément cette escalade qui monterait à l’extrême, c’est-à-dire l’annihilation mutuelle et celle du monde autour par surcroît. Il faudrait être fou pour choisir cette option. Le paradoxe qui se loge au cœur de la dissuasion nucléaire, c’est donc qu’elle n’est rationnelle que pour autant qu’elle repose sur une menace dont la mise à exécution serait le comble de l’irrationalité.

Cet argument, qui conclut à l’inefficacité de la dissuasion, peut être contourné, comme je le montre dans ce livre.

La forme la plus pure de la dissuasion nucléaire, c’est la structure MAD pour Mutually Assured Destruction. Cette doctrine porte le nom… de son échec. Que penser de cette bizarrerie ? 

Cette bizarrerie, comme vous dites, résulte de ce que je disais ci-dessus, à savoir que l’arme nucléaire est uniquement conçue pour ne pas être utilisée – paradoxe que des esprits faibles, comme celui de Donald Trump actuellement, ne peuvent pas saisir, ce qui les rend, lorsqu’ils possèdent le pouvoir qu’il a, éminemment dangereux. Le premier qui franchit le pas déclenche un cataclysme qui emportera tout le monde, lui compris. Éviter MAD devient donc l’objectif suprême et le moyen, c’est en principe la dissuasion.

Je dis «en principe», car il existe un second argument a priori qui conduit à la conclusion que la dissuasion nucléaire est inefficace, et cela à partir de cette même prémisse, à savoir que son premier échec serait l’échec de trop. Pensons à la dissuasion en général, par exemple celle du système pénal. Pour qu’elle marche, il faut qu’elle ne marche pas à 100%. Des transgressions sont nécessaires pour que tout le monde voie ce qu’il en coûte. C’est ce qu’on appelle l’effet de démonstration. Cet effet est nul dans le cas nucléaire : l‘attaquant potentiel n’a accès à aucune base empirique qui lui dise comment réagirait son ennemi s’il était victime d’une première frappe nucléaire.

MAD, qui signifie fou en anglais, d’un côté… Mais ce n’est pas la seule doctrine, il y a aussi des stratèges qui pensent qu’une «guerre nucléaire» peut être gagnée. Si je vous ai bien lu, vous n’utilisez pas l’expression NUTS (Nuclear Utilization Target Selection) qui signifie «cinglé» en anglais et que vous employiez dans un autre ouvrage, La marque du sacré. Pourquoi ?

C’est simplement que cette expression est devenue désuète, contrairement à MAD. La réalité qui est derrière, en revanche, est plus d’actualité que jamais. On a beaucoup parlé de la dénonciation en février dernier par Trump suivi par Poutine du traité INF (pour «Intermediate-Range Nuclear Forces», soit forces nucléaires de portée intermédiaire), signé en 1987 par leurs prédécesseurs, les présidents Reagan et Gorbatchev. Ce traité a abouti à l’élimination par les deux puissances de tous leurs missiles de croisière et balistiques lancés depuis le sol et ayant une portée se situant entre 500 et 5.500 km. On crédite en général ce traité d’avoir assuré la paix en Europe pendant les trente années qui ont suivi. Il n’existe plus. Mais il y a plus grave, dont on a peu parlé. L’Union soviétique puis la Russie n’ont jamais cessé de produire des armes nucléaires dites tactiques, ou de théâtre, à faible portée, dont la vocation n’est pas la dissuasion mais bien le combat sur le champ de bataille. Les États-Unis ont cessé d’en produire au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. Ils viennent de décider de reprendre leur fabrication.

C’est dire que la maxime rassurante selon laquelle l’arme nucléaire est par essence une arme de non-combat et qu’elle ne sert qu’à la dissuasion, est devenue caduque. C’est extrêmement dangereux. Il est vrai que la notion de guerre nucléaire limitée fut en son temps portée par Robert McNamara sous le nom de «riposte graduée» et qu’elle se trouve sous Trump de nouveau prise au sérieux – d’où la vogue à une époque du sigle NUTS (mot qui signifie cinglé). Je démontre dans mon livre qu’on ne peut tout simplement pas éviter que des échanges nucléaires sur un champ de bataille aboutissent à MAD.

Votre livre, comme presque tous vos livres, est la révélation en cascade de paradoxes qui logent au cœur même de la rationalité. Vous évoquez notamment un paradoxe entre les deux grands pôles de la morale que sont le conséquentialisme et la déontologie… Pourriez-vous nous en dire plus ?

Le conflit entre ces deux paradigmes de la philosophie morale est une vieille histoire, dont l’illustration principale et sans doute originaire est le cas suivant : est-il permis de mettre à mort une personne dont on sait qu’elle est innocente d’un crime qui a mis une foule en furie si ce sacrifice, calmant la meute, évite la mort de plusieurs personnes également innocentes ? Le conséquentialisme, qui ne s’intéresse qu’aux conséquences, répond non seulement que c’est permis mais que cela doit être ; la déontologie, qui juge les actes au regard de leur conformité à des impératifs qui ont une valeur absolue, c’est-à-dire indépendante de la valeur des conséquences (ici, le «tu ne tueras pas») répond non.

L’éthique de la dissuasion nucléaire pousse à son extrême le conflit entre ces deux sources de la morale ordinaire. Prenons le cas des États-Unis et de la Corée du Nord. Mon collègue de Stanford, Scott Sagan, l’un des plus grands spécialistes des relations internationales et de la chose nucléaire, a publié en septembre 2017 dans Foreign Affairs un article retentissant intitulé «The Korean Missile Crisis. Why Deterrence is Still the Best Option» («La crise des missiles de Corée. Pourquoi la dissuasion reste encore la meilleure option.») La dissuasion implique naturellement que les États-Unis et le monde acceptent que la Corée du Nord conserve et même développe son arsenal atomique.

Est-il moral pour l’Amérique de pratiquer la dissuasion à l’égard de la Corée du Nord ? Cela implique que l’on menace de tuer disons un million de civils Nord-Coréens, sans compter les dégâts collatéraux en Corée du Sud, pour dissuader leur pays d’attaquer en premier en visant la Corée du Sud, l’île américaine de Guam, ou même le Japon. Si c’est, comme l’affirme Scott Sagan, la meilleure, voire la seule option pour assurer la paix, le conséquentialisme conclut :

(1) Il est bien de former l’intention de tuer un million de citoyens nord-coréens.

La déontologie quant à elle affirme :

(2) Il est mal de tuer un million de personnes, quelles qu’elles soient.

Ce qui empêche (1) et (2) d’être contradictoires est qu’on a d’un côté une intention, de l’autre un acte. Pour faire apparaître la contradiction, il faut faire jouer un principe que nous avons hérité des morales de l’intentionnalité et qui dit :

(3) S’il est mal de faire x, alors il est mal d’en former l’intention, quel que soit x.

Comme la question du sacrifice qui remonte sans doute aux fondements de l’humanité, l’arme nucléaire met violemment la morale en contradiction avec elle-même. Comme je l’ai déjà dit, les réalistes peuvent prétendre s’en soucier comme de leur première chemise, ils ne peuvent faire que la dissuasion ne soit pas frappée d’illégitimité.

Pour qu’il y ait opposition entre déontologie et conséquentialisme, encore faut-il que la dissuasion nucléaire soit efficace. Quels sont les termes du «paradoxe prudentiel» dont vous parlez ?

C’est à propos de l’effet de démonstration que nous avons rencontré le paradoxe prudentiel. Il est possible de le présenter sous la forme d’un raisonnement par l’absurde. Pour être efficace, la dissuasion nucléaire doit l’être à cent pour cent :  la première bombe serait la bombe de trop. Mais si c’est le cas, elle n’est pas efficace puisqu’il n’y a pas d’effet de démonstration. Donc, elle n’est pas efficace. On retrouve dans cet argument quelque chose du paradoxe moral. L’efficacité, comme la moralité, se met en contradiction avec elle-même.

Vous avez raison, le paradoxe moral présuppose que la dissuasion soit efficace. Si elle ne l’était pas, la proposition (1) qui exprime la position conséquentialiste tomberait. On sent ici la tension entre le jugement de rationalité et le jugement moral que j’ai mise au cœur de mon analyse. Pour le faire comprendre, je schématise quelque peu une confrontation entre le Président Chirac et des opposants à l’arme nucléaire qui a eu lieu à l’automne 1995. Chirac juste élu venait de reprendre les essais nucléaires dans le Pacifique au grand dam des puissances voisines et non sans violer un traité international bannissant ces essais. Pour se faire pardonner, il avait décidé de réduire la force de frappe française à ce qu’il fallait pour anéantir soixante millions d’âmes.

Un opposant : Monsieur le Président, vous auriez le cran de liquider soixante millions d’innocents ?

Chirac : C’est précisément parce que j’en ai et les moyens et l’intention que les circonstances qui m’amèneraient à une telle extrémité ne se produiront pas. L’ennemi est dissuadé d’attaquer.

L’opposant : Mais alors, Monsieur le Président, vous n’appuierez jamais sur le bouton ?

Que peut répondre Chirac sinon passer à un autre sujet ? S’il répond que non, il est impossible [1] que cela se produise, il réduit la crédibilité de la force française à néant. Il semble qu’il ne puisse rendre la dissuasion à la fois morale et efficace. Les spécialistes parlent d’intention auto-invalidante (self-stultifying), une intention que l’on n’aurait pas vraiment l’intention de transformer en acte, ce qui nomme l’énigme sans l’éclaircir.

Mais vous dites qu’il y a une troisième dissuasion, la dissuasion existentielle. Avec celle-ci, la volonté de frapper l’ennemi n’est plus nécessaire. Seule l’existence d’arsenaux nucléaires se faisant face suffit à dissuader. Ce n’est pas très intuitif… Faut-il comprendre que le mal existe sans aucune malignité ?

Les réponses que j’ai données à vos questions jusqu’ici montrent à l’évidence que si la dissuasion est une intention, alors elle échoue à passer tant le test de la rationalité que celui de la morale. Le coup de force opéré par les théoriciens de la dissuasion existentielle consiste à se passer des intentions, des plans, bref, de ce qui fait l’essence de la stratégie militaire. Parmi eux, on trouve de très forts esprits, Bernard Brodie, que l’on a surnommé le «Clausewitz américain» et qui fut le premier grand théoricien de MAD, ainsi que le métaphysicien américain, David K. Lewis, que l’on a surnommé, lui, le Leibniz du vingtième siècle, parce qu’il a repris à nouveaux frais la théorie des mondes possibles et le raisonnement contrefactuel. Voici une citation de Lewis prétendant définir la dissuasion existentielle :

«On ne se bat pas avec un tigre : c’est aussi simple que ça [2]

Soit deux puissances nucléaires en situation de rivalité. Admettons que les considérations précédentes vous aient convaincu qu’aucune n’est à même de dissuader l’autre de façon crédible. Cependant l’une et l’autre ont un intérêt commun : elles ont besoin l’une et l’autre d’être dissuadées. La solution offerte par la dissuasion existentielle est brillante. Tout se passe comme si elles créaient ensemble une entité fictive qui les dissuade en même temps. La structure fait maintenant intervenir un acteur, l’humanité, dont la survie est en jeu, et son double, qui est sa propre violence extériorisée sous la forme d’un animal sauvage. Le tigre fictif à qui nous ferions mieux de ne pas chercher querelle, ce n’est autre que la violence qui est en nous mais que nous projetons à l’extérieur de nous-mêmes. C’est comme si nous étions menacés mais aussi protégés par une entité maléfique mais sans intention mauvaise, toujours prête à fondre sur l’humanité, mais sans plus de méchanceté qu’un tremblement de terre ou un tsunami, avec cependant une puissance destructrice capable de faire pâlir la nature d’envie.

Votre formule, un «mal sans malignité», évoque irrésistiblement ce que disait le philosophe allemand Günther Anders de retour de son premier voyage à Hiroshima, en 1958 : «Le caractère invraisemblable de la situation est tout bonnement à couper le souffle. A l’instant même où le monde devient apocalyptique, et ce par notre faute, il offre l’image […] d’un paradis habité par des meurtriers sans méchanceté et par des victimes sans haine. Nulle part il n’est trace de méchanceté, il n’y a que des décombres [3]». Et Anders d’annoncer : «La guerre par télémeurtre qui vient sera la guerre la plus dénuée de haine qui ait jamais existé dans l’histoire. […] cette absence de haine sera l’absence de haine la plus inhumaine qui ait jamais existé ; absence de haine et absence de scrupule ne feront plus qu’un [4]

Le mal se met à distance de lui-même, s’autorégule. C’est girardien ? Le nucléaire est-il notre nouveau sacré ?

Il est vrai que l’image du tigre nucléaire évoque le mécanisme d’auto-extériorisation de la violence dans lequel René Girard voyait l’origine du sacré et par là des sociétés humaines. Dans sa théorie mimétique et sacrificielle, le sacré est ce qui contient la violence, dans le double sens du verbe «contenir» : le sacré fait barrage à la violence par des moyens violents. De la même façon, tout au long de la Guerre froide, tout semblait se passer comme si la bombe nous avait protégés de la bombe. L’existence même des armes nucléaires avait, semble-t-il, barré la route à une apocalypse nucléaire, sans cesser cependant d’être sa condition de possibilité.

Lire aussi : René Girard : le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

Il y a une grande différence toutefois entre la théorie girardienne du sacré primitif et la bombe atomique. La genèse du sacré via le mécanisme de la victime émissaire implique que les persécuteurs «ne sachent pas ce qu’ils font» et tiennent leur victime pour l’être qui a apporté le mal et dont l’expulsion violente rétablira la paix, d’où sa sacralisation via le sacrifice. Dans le cas du félin nucléaire, on a affaire à une décision consciente extrêmement risquée, celle de laisser se déchaîner la violence des hommes et de leurs engins de mort en comptant sur son pouvoir autorégulateur. C’est véritablement un pacte avec le diable.

Imaginons que tous les États de la planète abandonnent leurs arsenaux et leurs recherches nucléaires. Nous ne sortirions pas de MAD pour autant ?

On n’aurait plus les armes ni leurs vecteurs mais, sauf si la civilisation avait été détruite par une première guerre nucléaire, le savoir-faire serait toujours là. Et ce serait la course à qui se réarmerait en premier. Pour les anciennes puissances nucléaires, un délai de six mois serait suffisant pour acquérir un arsenal «raisonnable», mais ce serait aussi le cas du Japon, interdit de bombe par la Constitution que les Américains lui imposèrent dans l’après-guerre.

Pour donner une idée de ce à quoi cette situation pourrait ressembler, je rappelle que pendant la courte période où seule l’Amérique possédait l’arme nucléaire, de 1945 à 1949, des esprits supérieurs comme le philosophe Bertrand Russell (qui allait devenir plus tard, aux côtés de Günther Anders, un farouche opposant à la bombe) et le mathématicien John von Neumann (à qui nous devons entre autres l’ordinateur, la théorie des automates, la théorie des jeux et les calculs de la bombe H) étaient partisans d’une neutralisation de l’Union Soviétique par une attaque nucléaire massive. Ils n’imaginaient pas que le monde puisse survivre à la rivalité entre deux puissances nucléaires.

Celui qui serait le premier à acquérir la bombe l’utiliserait pour dissuader les autres de faire de même. Rien ne serait fondamentalement changé. Ce constat a conduit certains à conclure qu’avec l’invention de l’arme atomique, nous avons perdu notre innocence. C’est comme si nous nous étions condamnés à un second péché originel.

La catastrophe nucléaire est inscrite nécessairement dans l’avenir, mais peut ne pas avoir lieu. N’arrivez-vous pas, d’une certaine manière, à la conclusion que la dissuasion nucléaire fonctionne dans le cadre de ce que vous avez appelé le «catastrophisme éclairé» ?

Dans une longue note de bas de page, j’explique pourquoi je n’emploie plus jamais pour ma part l’expression «catastrophisme éclairé». Elle a sans doute assuré le succès de mon livre de 2002 [5] mais j’ai payé le prix fort pour cela. Ceux qui n’avaient lu de ce livre que son titre, mais aussi beaucoup d’autres, se sont complètement mépris sur le sens de la méthode que je préconisais. On m’a fait dire qu’il s’agissait de tenir la catastrophe annoncée pour certaine afin de mieux l’écarter. Mais si vraiment on croit qu’il n’y a pas d’issue, alors le mieux que l’on ait à faire est soi de se laisser aller à la panique soit au contraire de s’éclater, comme certains le préconisent, en profitant de la vie pendant qu’il est encore temps. De quelle imbécillité je me serais rendu coupable si c’était cela mon message ! Je disais en fait le contraire, en prenant déjà comme modèle la dissuasion nucléaire. Il s’agit de tenir la catastrophe annoncée pour indéterminée, l’indétermination étant la version ontologique de l’incertitude, laquelle est une catégorie épistémique, relative à ce que l’on sait et ce que l’on ignore. L’incertitude se mesure en termes de probabilités, lesquelles présupposent une partition de l’ensemble des possibles. Comme dans l’univers quantique, l’indétermination se pense en termes de superposition des états : la catastrophe et la non-catastrophe coexistent dans le futur et seul l’avenir lorsqu’il sera devenu le présent peut lever cette indétermination. Pour présenter cette théorie d’une façon qui puisse convaincre, je devrais expliquer ce que j’ai tenté de faire dans mon livre de 2002, non pas ciseler une formule qui ne fut rien d’autre qu’un slogan plus ou moins heureux, mais bien construire une métaphysique de l’avenir appropriée au temps qui nous reste avant une catastrophe annoncée. Il me faudrait pour cela de nombreuses pages, à vrai dire un livre, mais ce livre, je l’ai écrit, c’est celui dont nous parlons.

Peut-on dire, pour résumer, que la dissuasion nucléaire dans sa version «existentielle» peut être rationnelle tout en n’étant pas raisonnable ?

Dans la métaphysique de l’avenir dont je parle, les événements arrivent nécessairement, comme chez Aristote : ils ne peuvent pas ne pas advenir. Cela implique que le potentiel et l’actuel coïncident. Entre menacer l’ennemi de lancer une escalade qui va détruire le tiers de la population mondiale [6] et le faire vraiment, il n’y a pas de différence. Attention, il ne s’agit pas d’une thèse sociologique à la Ivan Illich ou à la Jacques Ellul, laquelle affirmerait que dès lors qu’un outil existe, fût-il de mort, il sera nécessairement utilisé. Il s’agit d’une thèse ontologique. Dans ce cas, toute puissance nucléaire qui détient de quoi tuer un milliard de personnes les a en quelque sorte déjà tuées, dans ce temps où l’avenir et le présent communiquent instantanément, sans passer par la médiation de ces actes mentaux que sont les intentions, les plans, les promesses et les menaces.

Je rappelle que le concept juridique de crime contre l’humanité fut mis au point par les alliés victorieux, dont la France, le 8 août 1945, deux jours après Hiroshima et la veille de Nagasaki. C’était à Londres, en vue du procès de Nuremberg qui devait commencer à l’automne. Mais comment ne pas voir, ironie funeste, qu’il s’appliquait parfaitement aussi à cette invention dont l’Amérique était en train de faire usage ! Je trouve votre formule bien timide. Je dis quant à moi que la dissuasion nucléaire peut être rationnelle tout en étant l’abomination de la désolation.

Pour aller plus loin : Jean-Pierre Dupuy, La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, éd. Desclée de Brouwer, 2019.

[1] D’un événement qui ne se produira jamais, peut-on dire qu’il est impossible? Prudemment, je n’aborde pas cette question ici, qui est au centre de la partie métaphysique de mon livre. Les lecteurs philosophes savent certainement que depuis l’argument dominateur de Diodore Kronos et la conception aristotélicienne de l’avenir comme avenir nécessaire, les métaphysiciens disputent à ce sujet.
[2]. David K. Lewis, “Finite Counterforce” in Henry Shue (éd.), Nuclear Deterrence and Moral Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 68. L’original dit : “You don’t tangle with tigers. It’s as simple as that.
[3] Günther Anders, « L’Homme sur le pont. Journal d’Hiroshima et de Nagasaki », in Hiroshima est partout, Seuil, 2008, p. 171-172.
[4] Op. cit., p. 202.
[5] Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002; coll. Points, 2004.
[6] Dans son dernier livre, The Doomsday Machine. Confessions of a Nuclear Planner, New York, Bloomsbury, 2017, Daniel Ellsberg, connu par ailleurs pour avoir livré au public les fameux Pentagon Papers qui, combinés au Watergate, devaient précipiter la chute de Nixon, révèle que les plans d’une guerre nucléaire totale contre l’Union Soviétique qu’il prépara en 1962 pour le Pentagone et son directeur, Robert McNamara, auraient fait, s’ils avaient été exécutés, un milliard de morts, soit le tiers de la population mondiale de l’époque.

 

Jean-Pierre Dupuy

Jean-Pierre Dupuy est un épistémologue et philosophe français, penseur du « catastrophisme éclairé ». Ingénieur des Mines et polytechnicien de formation, il est professeur à l'Université Stanford en Californie, professeur émérite de l’École Polytechnique et membre de l’Académie des Technologies. Nous vous conseillons trois des ses ouvrages majeurs, Pour un catastrophisme éclairé (Le Seuil, 2004), La marque du sacré (Carnets Nord, 2009, prix de l’essai Roger Caillois 2011) et L'Avenir de l'économie : Sortir de l'écomystification (Flammarion, 2012).

 

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Commentaires

Ah Jean-Pierre Dupuy, esprit brillant, mais parfois difficile à comprendre. J’avais beaucoup aimé « Le catastrophisme éclairé » sans être sûre d’avoir tout saisi, puis encore plus « La marque du sacré », qui est plus facile d’accès. Cet entretien est à son image, passionnant, mais pas toujours évident… Mais, une fois qu’on l’a fini, on se dit qu’on est un peu moins bête.

par Mme Michû - le 14 mai, 2019


Plutôt que d’accuser les armes de mort ( toutes) il faut surtout s’interroger sur les ressorts qui « justifient  » l’entrée en guerre des belligérants. C’est en dénonçant la validité et l’inanité éthique, morale, rationnelle, logique, de ces ressorts que nous pouvons vaincre la guerre, vaincre la volonté de puissance, vaincre la violence des nations, vaincre la mort. La grande source de conflit majeur potentiel qui alimente nos inquiétudes actuelles n’est elle pas la confrontation économique ( si bien nommée guerre économique) engendrée par le système économique dit mondialisé dont l’essence même est la concurrence soit l’annihilation et la disparition de l’adversaire? Vaste problème que sa réforme ou sa substitution par d’autre valeurs.

par Abate - le 15 mai, 2019


Ayant l’âge d’avoir éprouvé une trouille intense au moment de la crise de Cuba , je ne peux que partager votre diagnostic . Mais que proposez-vous pour en sortir ? C’est la seule question qui vaille , non ?

par Philippe Le Corroller - le 16 mai, 2019


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