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Qu’est-ce qu’un philosophe ?

8/06/2019 | par L'équipe d'iPhilo | dans Classiques iPhilo | 2 commentaires

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CLASSIQUE : Nous continuons notre série des grands textes qui ont marqué l’histoire de la philosophie. Ce mois-ci, l’article « Philosophe » de L’Encyclopédie, écrit par César Chesneau Dumarsais, grammairien de métier, à la demande de Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert. Ce texte est un témoignage, celui de l’ambition du projet des Lumières, autant peut-être que de sa démesure voire d’une certaine naïveté lorsqu’il est poussé aussi loin.

Le philosophe apparaît comme l’honnête homme qui parvient, systématiquement, à identifier les causes de ses propres faits et gestes et à faire primer la raison sur ses passions. Comme si la frontière entre les deux était absolument limpide, comme si le savoir pouvait, à lui seul, dompter les croyances des hommes. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Dumarsais compare la raison du philosophe à la grâce du chrétien. Il y a quelque chose de presque religieux dans cette figure du philosophe comme demi-Dieu, mais pas comme « monstre » car Dumarsais note l’importance de sa sociabilité avec les autres hommes. Une chose est sûre, ce philosophe décrit par Dumarsais n’a pas les traits de Rousseau… Nous laissons nos lecteurs en juger par eux-mêmes !

César Chesneau Dumarsais, « Philosophe », in L’Encyclopédie :

« Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu’il y en ait. Le philosophe au contraire démêle les causes autant qu’il est en lui, et souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance : c’est une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même. Ainsi il évite les objets qui peuvent lui causer des sentiments qui ne conviennent ni au bien-être, ni à l’être raisonnable, et cherche ceux qui peuvent exciter en lui des affections convenables à l’état où il se trouve. La raison est à l’égard du philosophe ce que la grâce est à l’égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir ; la raison détermine le philosophe.

Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu’ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n’agit qu’après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d’un flambeau. La vérité n’est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu’il croie trouver partout ; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l’apercevoir. Il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblance ce qui n’est que vraisemblance. Il fait plus, et c’est ici une grande perfection du philosophe, c’est que lorsqu’il n’a point de motif pour juger, il sait demeurer indéterminé […]

L’esprit philosophique est donc un esprit d’observation et de justesse, qui rapporte tout à ses véritables principes ; mais ce n’est pas l’esprit seul que le philosophe cultive, il porte plus loin son attention et ses soins. L’homme n’est point un monstre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer ou dans le fond d’une forêt : les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire et dans quelqu’état où il puisse se trouver, ses besoins et le bien-être l’engagent à vivre en société. Ainsi la raison exige de lui qu’il connaisse, qu’il étudie, et qu’il travaille à acquérir les qualités sociables.

Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde ; il ne croit point être en pays ennemi ; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre ; il veut trouver du plaisir avec les autres ; et pour en trouver, il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre et il trouve en même temps ce qui lui convient : c’est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile […]

Le vrai philosophe est donc un honnête homme qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse les mœurs et les qualités sociales. Entez (greffez, ndlr) un souverain sur un philosophe d’une telle trempe, et vous aurez un souverain parfait. »

 

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Commentaires

Le même bonheur d’écriture que Tocqueville ! Décidément , le style c’est l’homme.

par Philippe Le Corroller - le 9 juin, 2019


C’est plaisant, touchant d’idéal.
Je constate avec une certaine tristesse l’opposition « philosophe/chrétien », et « grâce/raison »… Piquant quand on sait que Jésus dans les Evangiles parle tant de la vérité comme lumière qui doit rendre l’Homme libre. Et quand on se permet de penser que la grâce est ce qui ne s’explique pas, ne se rationalise pas, ne se mérite pas, ne s’achète pas, ne se monnaie pas, ne se gagne pas mais ce que l’on reçoit, simplement. Peut-être que Dumarsais aurait été d’accord, et/ou aurait compris cela, qui sait ?
Pour le style, non, je ne vois pas Tocqueville là. Tocqueville est beaucoup moins limpide, beaucoup plus touffu dans ses propos. Il faut vraiment s’accrocher à certains moments pour le suivre. Ici, non.
On pourrait espérer trouver des « honnêtes hommes » chez des chrétiens, tout de même, non ? Et nous savons maintenant à quel point la raison peut être une passion. (De tout temps, nous avons le moyen de le savoir, et le 17ième siècle en France est une illustration passionnelle de la passion de la raison à l’oeuvre.)
En tout cas, le texte permet déjà de sentir comment nous en sommes arrivés là où nous sommes…
Merci.

par Debra - le 11 juin, 2019



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