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Quand Gabriel Tarde imaginait le refroidissement de la planète

4/12/2019 | par Thomas Flichy de La Neuville | dans Art & Société | 1 commentaire

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BILLET : L’historien Thomas Flichy de la Neuville a retrouvé un texte de Gabriel Tarde (1843-1903) dans lequel le sociologue imagine un 21e siècle frappé par un refroidissement. Même s’il s’est trompé sur les évolutions climatiques, il a eu quelques lumineuses intuitions sur la modernité à venir, note le professeur de géopolitique.


Habilité à diriger des recherches et agrégé d’histoire, docteur en droit, ancien élève de l’INALCO en persan, Thomas Flichy de La Neuville est titulaire de la chaire de Géopolitique de Rennes School of Business et membre du Centre Roland Mousnier (Université Paris-Sorbonne). Longtemps enseignant à l’Ecole Spéciale de Saint-Cyr, il a notamment publié Géoculture : Plaidoyer pour des civilisations durables (éd. Lavauzelle, 2015) et Géopolitique de l’Iran (PUF, 2017).


En 1896, le magistrat périgourdin Gabriel Tarde tâcha d’imaginer l’évolution de la planète au XXIe siècle. Son Fragment d’histoire future dépeint l’humanité frappée par une catastrophe climatique : le soleil a donné des signes manifestes d’affaiblissement, ce qui entraîne un refroidissement de la température. Pourtant le monde scientifique semblait indifférent à l’anémie solaire :

«En général, les savants, dans leurs cabinets bien chauffés, affectaient de ne pas croire à l’abaissement de la température, et, malgré les indications formelles des thermomètres, ils répétaient sans cesse que le dogme de l’évolution lente et de la conservation de l’énergie, combiné avec l’hypothèse classi­que de la nébuleuse, défendait d’admettre un refroidissement de la masse du soleil assez rapide pour se faire sentir pendant la courte durée d’un siècle, à plus forte raison d’un lustre ou d’une année» [1]

Les signes de refroidissement se multipliaient néanmoins et force fut d’admettre que l’humanité entrait dans une nouvelle période glaciaire. Le soleil, «de rouge qu’il était, devint orangé ; l’on eût dit alors une pomme d’or dans le ciel, et, pendant quelques années, on le vit passer, ainsi que la nature entière, à travers mille nuances magnifiques ou terribles, de l’orangé au jaune, du jaune au vert et du vert enfin à l’indigo et au bleu pâle». C’est alors qu’un dissident nommé Miltiade [2], slave croisé de breton, vint sauver l’humanité en lui proposant d’entrer dans les entrailles de la terre afin de s’y réchauffer. Avec des soins infinis, les grandes bibliothèques nationales de Paris, Berlin et Londres furent descendues dans des galeries souterraines. Puis l’humanité s’enferma dans les profondeurs terrestres pour y créer une civilisation totalement artificielle.

Lire aussi : Nietzsche, le premier des futurologue (Philippe Granarolo)

Le monde nouveau se caractérise par «l’élimination complète de la Nature vivante, soit animale, soit végétale, l’homme seul excepté» [3]. En effet, «dans des palais enchantés où toutes les intempéries, la pluie et le vent, le froid et la chaleur torride sont inconnus, des lampes sans nombre, soleils par l’éclat, lunes par la douceur, répandent perpétuellement dans les profondeurs bleues leur jour sans nuit» [4]. Quant au paysan il est devenu un «être fossile». L’humanité tire son énergie des forces naturelles en œuvre : «Les cascades, les vents, les marées sont devenus les serviteurs de l’homme, comme, aux âges reculés (…) cette immense énergie gratuite de la nature a rendu depuis longtemps superflus tous les domestiques et la plupart des ouvriers» [5]. Quant aux hommes, désormais enterrés, il vivent dans un état de surexcitation en raison de la multiplicité de leurs relations sociales. Cette frénésie continue engendre parfois la «fièvre troglodyte». Davantage au contact les uns des autres, les hommes se sont également uniformisés :

«Les livrées de la cour sont d’une teinte grise et morne, les bals de la cour, reproduits par la cinématographie instantanée à des millions d’exem­plaires, fournissent la collection des plus honnêtes et des plus insipides visages et des formes les moins apéritives qu’on pût voir (…) En fait de projets, comme en fait de gens, le choix du prince est toujours celui-ci: le plus utile ou le meilleur parmi les plus laids. Une insupportable monochronie, une monotonie écrasante, une nauséa­bonde insipidité, sont le timbre distinctif de toutes les œuvres du gouvernement. On en rit, on s’en émeut, on s’en indigne, on s’y habitue» [6]

Malgré le conflit entre cités libérales et cités cellulaires, la vie politique est également devenue parfaitement fade : «Le meilleur gouvernement est celui qui s’attache à être si parfaitement bourgeois, correct, neutre et châtré, que personne ne se puisse plus passionner ni pour ni contre». Aussi, les initiatives publiques ne brillent-elles pas par leur audace. Gabriel Tarde imagine, non sans humour qu’une statue de Louis-Philippe en aluminium battu, a été dressée au mi­lieu d’un jardin public planté de lauriers-sauce et de choux-fleurs – réalisation grotesque pour un ancien monarque sans envergure. A travers ses fantaisies colorée, Gabriel Tarde, même s’il s’est trompé sur les évolutions climatiques en cours, a eu quelques lumineuses intuitions sur la modernité à venir.


[1] Gabriel Tarde, Fragment d’histoire future, 1896, p. 14
[2] Le grec ancien est devenu langue universelle.
[3] Gabriel Tarde, Fragment d’histoire future, 1896, p. 32
[4] Gabriel Tarde, Fragment d’histoire future, 1896, p. 28
[5] Gabriel Tarde, Fragment d’histoire future, 1896, p. 10
[6] Gabriel Tarde, Fragment d’histoire future, 1896, p. 12

 

Thomas Flichy de La Neuville

Docteur en droit, agrégé d’histoire, ancien élève de l’INALCO en persan, Thomas Flichy de La Neuville est professeur à l’Ecole Spéciale de Saint-Cyr, où il dirige le département des études internationales, et membre du Centre Roland Mousnier (Université Paris-Sorbonne). Intervenant régulièrement à l’United States Naval Academy, à l’Université d’Oxford et à celle de Princeton, il a notamment publié Géoculture : Plaidoyer pour des civilisations durables (éd. Lavauzelle, 2015) et Géopolitique de l’Iran (PUF, 2017).

 

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Commentaires

Chic ! Je suis très heureuse de lire ce (petit) prophète qui aurait pu fréquenter Tocqueville, pendant qu’on y est. (Mais… est-ce vraiment un sociologue ? Déjà ?)
Une frayeur : « l’humanité s’enferma dans les profondeurs terrestres pour y créer une civilisation totalement artificielle. » Cela ne nous agrandit pas.
Il m’est venu dernièrement une pensée saugrenue : quelle est la couleur de la Raison ? (non, je me trompe, il s’agit de l’ersatz de la raison… le raisonnable) Le gris métallique industriel. A mi chemin entre le blanc et le noir, pour n’offenser personne.
Et puis… la modernité.. A VENIR ??
Elle est déjà sur nous, cette modernité.
Merci pour cette pépite.

par Debra - le 6 décembre, 2019



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