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En montagne, à la conquête de soi

23/12/2019 | par François Gachoud | dans Art & Société | 2 commentaires

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BONNES FEUILLES : En ces vacances de Noël, nous publions le texte d’un philosophe suisse amoureux de la montagne. Dans Sagesse de la montagne (2007), François Gachoud voit ces sommets comme les lieux, aussi, d’une montagne intérieure.


Né en 1941, François Gachoud est un philosophe et écrivain suisse, qui a longtemps enseigné à Fribourg, à Lausanne ou à Bulle. Il a notamment publié Maurice Clavel, du glaive à la foi (éd. PUF, 1982) ; Par-delà l’athéisme (éd. Le Cerf, 2007) ; Sagesse de la montagne (éd. Saint-Augustin, 2007) ; La philosophie comme exercice du vertige (éd. Le Cerf, 2011).


La montagne, je l’ai approchée comme un lieu de vie privilégié, sans jamais séparer ma tâche de philosophe en quête de sagesse et celle que la montagne m’a enseignée pas à pas, au rythme de mes ascensions. Cette exploration m’a accompagné tout au long de ma vie comme un point d’équilibre entre le travail de mon corps  et celui de mon esprit aspirant à élever son coeur et son âme. Cette conjonction particulière mais combien essentielle, je l’ai vécue dans la reconnaissance chaque fois renouvelée de ses fruits: celle de la beauté de la terre, la sérénité et la paix qu’elle engendre, l’admiration et la joie qu’elle promet sans jamais faillir à ses dons. C’est dire que le seul terme qui convient finalement à cette quête toujours recommencée est celui de l’intériorité. Rien, dans les vastes espaces parcourus des sommets, ne saurait se limiter à l’extériorité du regard. Tout se transforme en réalité dans l’espace intérieur de ce que l’on vit et ressent. C’est seulement dans cette communion-là que l’on peut se révéler à soi-même en même temps qu’au monde exploré. La montagne telle que je l’ai découverte et pratiquée est une montagne intérieure.

Lire aussi : Maurice Clavel, dans le vent de l’esprit (François Gachoud)

Par le corps, nous sommes au monde. C’est une vérité simple, mais fondamentale. Elle nous fait prendre conscience que les êtres nous sont d’abord présents par le corps. Sans le corps, il n’y a pas de réelle présence autour de nous. C’est à son contact que les êtres dévoilent leur être-là. Nous sommes des êtres incarnés : c’est notre nature profonde. Des esprits dans un corps. Et rien ne va à l’esprit sans passer par le corps. C’est quand il touche, voit, entend et goûte que le corps donne à l’esprit de penser.

La pensée relève d’un autre ordre, mais elle a besoin du corps pour élaborer ses contenus. Sans le corps, elle est comme une page vide où rien n’est écrit. La montagne donne au corps de se sentir exister. D’imprimer sa marque. Elle lui donne prioritairement une faculté d’expansion. Car le corps, pour se sentir corps, a besoin d’expansion. Plus il s’ouvre à l’espace, plus il s’ouvre au monde. Plus l’espace est large, plus il est présent au monde. Gravir une montagne, n’est-ce pas ouvrir le champ, ouvrir l’espace, élever le corps à sa dimension véritable ? Et, par là même, dégager toutes choses de leur clôture pour les manifester.

Miracle d’une présence

Je monte, je m’élève. S’élever, c’est prendre possession de l’univers. Le voici qui m’appartient, et d’un même mouvement, je suis à lui. Cette osmose n’a rien à voir avec un sentiment de domination. Je n’ai aucun pouvoir sur l’univers. Il m’est simplement donné à voir, à contempler. Miracle d’une présence que rien ne vient altérer. Présence aussi intense que celle de l’être aimé regardé dans les yeux. Le monde vu d’en-haut n’est beau que parce qu’il y a quelqu’un pour le regarder. Et dans ce regard par lequel j’embrasse l’horizon, les autres sens viennent inscrire leurs perceptions : je capte des odeurs, je goûte des saveurs, j’écoute des rumeurs, je touche à la densité des êtres et des choses.

Il y a là-haut une place immense pour la liberté. Quand la montagne me livre l’espace, elle le délivre en même temps. Cette ouverture coïncide avec celle de mon corps en expansion. C’est une liberté qui libère, qui déleste le corps de son poids, c’est une liberté qui rend léger. Là-haut, le ciel est grand ouvert et je pourrais m’envoler.

Lire aussi : La haine de la nature (Christian Godin)

François Gachoud au sommet du mont Cervin en 1985.

Mais cette liberté comme cet espace sont à conquérir. Et pour conquérir la montagne, il faut que le corps soit confronté à sa résistance. Toute la montagne résiste. Elle résiste de toutes ses forces : la pente résiste, la paroi résiste. C’est pourquoi le corps doit lutter. S’accrocher, gagner chaque mètre, chaque pouce de terrain, c’est coller par son corps au corps de la montagne. A sa résistance. Il faut, je crois insister là-dessus : I’alpiniste fait à chaque pas l’expérience de la résistance des masses. Expérience première. Qui conditionne toute approche de la montagne. Par sa masse en effet, elle en impose et elle s’impose.

Il s’agira de vaincre cette résistance. Au corps à corps avec elle. C’est la raison pour laquelle la montagne est une école de vie. Au sens où rien n’est donné et tout à conquérir. Je songe au mot de Nietzsche qui parle de l’homme comme d’un être de conquête, fait «pour se surmonter soi-même, à l’infini» . C’est une vérité difficile à comprendre, mais c’est une vérité à méditer. Saint-Exupéry la traduisait en termes analogues: «L’homme n’est grand, affirmait-il, que quand il se mesure avec l’obstacle.»

Un point minuscule dans l’immensité de la paroi

La résistance des choses est nécessaire à la conquête de soi. Et la conquête de soi est toujours un dépassement. Le lien étroit entre ces deux vérités fait de la montagne le lieu privilégié d’une expérience hautement humaine. On peut dire que la montagne garantit à l’homme la conscience de sa condition. La montagne fait l’homme, elle le façonne, le révèle à lui-même. Elle lui donne de construire son identité.

Le rapport qu’il y a entre la petitesse de l’homme et la grandeur de la montagne peut nous aider à mieux comprendre cette étonnante vérité. Vous avez déjà vu ces photographies où l’on voit comme un point minuscule dans l’immensité d’une paroi. C’est un homme dans la paroi nord du Cervin par exemple. Eh bien, cet homme, si petit soit-il, en gravissant la paroi, en conquérant à chaque pas une résistance, est en train de la faire sienne cette montagne. On dit qu’il va la vaincre. Mais je préfère dire qu’il la fait sienne. Et dans ce corps à corps, il construit la montagne. Elle et lui ne font qu’un.

On peut dire qu’il sculpte littéralement la montagne, qu’il en accouche en s’élevant. Aussi devient-il grand comme elle, lui qui est tout petit. Et par là, il se dépasse. Il se réalise en se dépassant. Singulière expérience qui manifeste notre nature profonde. Une ascension, c’est une œuvre d’art. Celui qui construit la montagne est un sculpteur. Et c’est lui-même qu’il édifie.

Pour aller plus loin : découvrez d’autres extraits de Sagesse de la montagne sur le site de l’auteur ou achetez son essai.

 

François Gachoud

Né en 1941, François Gachoud est un philosophe et écrivain suisse, qui a longtemps enseigné à Fribourg, à Lausanne ou à Bulle. Il a notamment publié "Maurice Clavel, du glaive à la foi" (éd. PUF, 1982) ; "Par-delà l’athéisme" (éd. Le Cerf, 2007) ; "Sagesse de la montagne" (éd. Saint-Augustin, 2007) ; "La philosophie comme exercice du vertige" (éd. Le Cerf, 2011).

 

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Commentaires

 » Par le corps , nous sommes au monde  » : pleinement d’accord avec cette phrase , simple et si puissante . Et cette autre , magnifique :  » La résistance des choses est nécessaire à la conquête de soi .  » Bon , tout le monde n’a pas la chance de pouvoir être alpiniste et de gravir la face nord du Cervin : vaincre le vertige n’est pas une mince affaire . Mais on peut trouver son bonheur en montagne sans aller jusqu’aux sommets : Chamonix-Zermatt par la haute route en ski de randonnée , c’est déjà pas mal ! Ou plus simplement les balades de l’été , en moyenne montagne . L’important n’est-il pas de sentir qu’on fait corps avec la nature , qu’on en est un élément , qu’on s’y sent pleinement en accord avec le monde ?

par Philippe Le Corroller - le 24 décembre, 2019


Texte magnifique qui pourrait s’appliquer de même à la confrontation / communion de l’humain avec la mer, le désert, les éléments naturels dont la puissance nous dépasse et nous nourrit. N’est ce pas la seule recherche de tout humain, de ce que nous sommes, de nos racines, de notre vérité?

par dominique olivier - le 6 janvier, 2020



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