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René Guénon face à l’Université

19/02/2020 | par Thomas Flichy de La Neuville | dans Art & Société | 3 commentaires

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 BILLET : L’historien Thomas Flichy de la Neuville a relu Orient et Occident de René Guénon (1886-1951), dans lequel l’inclassable philosophe dénonçait la dérive scientiste d’une Université formée de spécialistes excessivement attachés à «d’insignifiantes recherches sur des points de détail».


Habilité à diriger des recherches et agrégé d’histoire, docteur en droit, ancien élève de l’INALCO en persan, Thomas Flichy de La Neuville est titulaire de la chaire de Géopolitique de Rennes School of Business et membre du Centre Roland Mousnier (Université Paris-Sorbonne). Longtemps enseignant à l’Ecole Spéciale de Saint-Cyr, il a notamment publié Géoculture : Plaidoyer pour des civilisations durables (éd. Lavauzelle, 2015) et Géopolitique de l’Iran (PUF, 2017).


Lorsque René Guénon publie Orient et Occident, en 1924, il y a déjà plus d’un siècle que la machine universitaire a été soumise au processus d’industrialisation du savoir, la menant progressivement vers l’état de mort cérébrale qui la caractérise une fois cette métamorphose achevée. Pendant l’entre-deux-guerres, l’Université demeure toutefois à demi-vivante, comme en témoignent la créativité d’une partie de ses membres ou bien la vigueur des débats qui la traversent. René Guénon ne se contente pas de poser un diagnostic sur ce corps malade, il met en lumière les racines du mal et en souligne les conséquences pour la formation des intelligences. 

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Le principal constat posé par René Guénon est le suivant : la division industrielle du travail universitaire s’est traduite par la multiplication des spécialités. Les travaux historiques, qui ont expurgé le récit, se bornent à des travaux de simple érudition ou bien à «d’insignifiantes recherches sur des points de détail» (1). La science occidentale, qui n’est qu’«analyse et dispersion» (2) génère la myopie intellectuelle. Par une étrange inversion des hiérarchies naturelles, l’Université a placé à son sommet, d’étroits érudits devant logiquement occuper le bas de l’échelle. En effet : 

«Ce n’est point parmi les «spécialistes» que l’on a le plus de chances de rencontrer les possibilités d’une compréhension étendue et profonde, loin de là, et, sauf de bien rares exceptions, ce n’est pas sur eux qu’il faudrait compter pour former cette élite intellectuelle dont nous avons parlé (…) l’érudition est une chose, le savoir réel en est une autre, et, s’ils ne sont pas toujours incompatibles, ils ne sont point nécessairement solidaires. Assurément, si l’érudition consentait à se tenir au rang d’auxiliaire qui doit lui revenir normalement, nous n’y trouverions plus rien à redire, puisqu’elle cesserait par là même d’être dangereuse, et qu’elle pourrait d’ailleurs avoir quelque utilité ; dans ces limites, nous reconnaîtrions donc très volontiers sa valeur relative.» (3)

Toutefois, les techniciens de l’érudition, ouvriers spécialisés de la grande machine industrielle universitaire, principalement occupés à approfondir et surtout à défendre leurs micro-seigneurie ne peuvent en aucun cas prétendre être dépositaires d’une quelconque vision. Ces techniciens sont en effet marqués par un goût maladif de la recherche, véritable inquiétude mentale, dans la mesure où cette recherche est prise «pour une fin en elle-même, sans aucun souci de la voir aboutir à une solution quelconque». Les abus de l’érudition conduisent finalement à «cette myopie intellectuelle qui borne tout savoir à des recherches de détail» (4).

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Quant à la philosophie qui sous-tend ces recherches, «avec ses essais d’explication, ses délimitations arbitraires, ses subtilités inutiles, ses confusions incessantes, ses discussions sans but et son verbiage sans consistance», elle apparaît comme une «contrefaçon d’intellectualité» (5). Comment expliquer ce naufrage ? La raison principale en est que la science occidentale, se bornant exclusivement à l’analyse du monde matériel, s’est séparée de la métaphysique : 

«La métaphysique est la connaissance des principes d’ordre universel, dont toutes choses dépendent nécessairement, directement ou indirectement ; là où la métaphysique est absente, toute connaissance qui subsiste, dans quelque ordre que ce soit, manque donc véritablement de principe, et, si elle gagne par là quelque chose en indépendance (non de droit, mais de fait), elle perd bien davantage en portée et en profondeur. C’est pourquoi la science occidentale est, si l’on peut dire, toute en surface ; se dispersant dans la multiplicité indéfinie des connaissances fragmentaires, se perdant dans le détail innombrable des faits, elle n’apprend rien de la vraie nature des choses.» (6)

Coupée de la métaphysique, la science occidentale apparaît comme un savoir ignorant. En effet, «une civilisation qui n’a pas de principes, ou qui n’en a que de négatifs, ce qui revient au même, c’est comme un organisme décapité qui continuerait à vivre d’une vie tout à la fois intense et désordonnée» (7). Le dernier mot de la science et de la philosophie occidentales, c’est donc le suicide de l’intelligence. En effet, l’addition de travaux purement analytiques ne fait jamais émerger une vision : 

«L’idée occidentale d’après laquelle la synthèse est comme un aboutissement et une conclusion de l’analyse est radicalement fausse ; la vérité est que, par l’analyse, on ne peut jamais arriver à une synthèse digne de ce nom, parce que ce sont là des choses qui ne sont point du même ordre ; et il est de la nature de l’analyse de pouvoir se poursuivre indéfiniment, si le domaine dans lequel elle s’exerce est susceptible d’une telle extension, sans qu’on en soit plus avancé quant à l’acquisition d’une vue d’ensemble sur ce domaine ; à plus forte raison est-elle parfaitement inefficace pour obtenir un rattachement à des principes d’ordre supérieur.» (9)

Quant aux méthodes d’apprentissages, elles ont mis la mémoire presque entièrement à la place de l’intelligence : ce qu’on demande aux élèves, à tous les degrés de l’enseignement, c’est d’accumuler des connaissances, non de les assimiler ; on s’applique surtout aux choses dont l’étude n’exige aucune compréhension ; les faits sont substitués aux idées, et l’érudition est communément prise pour de la science réelle.

« Pour promouvoir ou discréditer telle ou telle branche de connaissance, telle ou telle méthode, il suffit de proclamer qu’elle est ou n’est pas « scientifique » ; ce qui est tenu officiellement pour « méthodes scientifiques », ce sont les procédés de l’érudition la plus inintelligente, la plus exclusive de tout ce qui n’est point la recherche des faits pour eux-mêmes, et jusque dans leurs détails les plus insignifiants ; et, chose digne de remarque, ce sont les « littéraires » qui abusent le plus de cette dénomination. Le prestige de cette étiquette « scientifique », alors même qu’elle n’est vraiment rien de plus qu’une étiquette, c’est bien le triomphe de l’esprit « scientiste » par excellence. » (10)

En France, les grandes écoles ont eu le choix entre copier un système en état de mort cérébrale depuis plusieurs décennies ou bien inventer leur propre modèle. Il est assez savoureux que certaines d’entre elles aient effectué le premier choix, alors même qu’il leur eut été assez aisé de restaurer une université vivante en puisant dans l’histoire préindustrielle de cette institution. Les écoles qui ont un avenir restaurent quant à elles les collèges universitaires en fondant la formation sur des groupes restreints et polyvalents. Elles misent sur le tutorat au détriment de l’illusion d’un pilotage industriel des masses. Elles remettent enfin la lecture en silence au centre de la formation, en lieu et place des monologues insignifiants d’usage. C’est ainsi que la vie créatrice est en train de réapparaître là où on ne l’attendait pas. 

Lire aussi : Ce que je dois au latin et au grec (Daniel Guillon-Legeay)

(1) René GUENON, Orient et Occident, Editions Vega, Paris, 1924, p. 21
(2) René GUENON, op. cit., p. 31
(3) Ibid., p. 12
(4) Ibid., 103
(5) Ibid., p. 98
(6) Ibid., p. 41
(7) Ibid., p. 112
(8) Ibid., p. 118
(9) Ibid., p. 42
(10) Ibid., p. 49

 

Thomas Flichy de La Neuville

Docteur en droit, agrégé d’histoire, ancien élève de l’INALCO en persan, Thomas Flichy de La Neuville est professeur à l’École Spéciale de Saint-Cyr, où il dirige le département des études internationales, et membre du Centre Roland Mousnier (Université Paris-Sorbonne). Intervenant régulièrement à l’United States Naval Academy, à l’Université d’Oxford et à celle de Princeton, il a notamment publié Géoculture : Plaidoyer pour des civilisations durables (Éd. Lavauzelle, 2015) et Géopolitique de l’Iran (Éd. PUF, 2017).

 

 

Commentaires

Jubilatoire ! En son temps , Angelo Rinaldi , dans L’Express , avait moqué , comme René Guenon , ces spécialistes universitaires attachés  » à d’insignifiantes recherches sur des points de détail  » . Et qui , bien sûr , n’ont pas le temps ni l’envie de se colleter aux vraies questions . Ces dernières années , on a pu observer l’étrange désintérêt de l’Université concernant le bouleversement anthropologique qui nous est proposé par la classe politique avec sa PMA  » pour toutes  » et bientôt sa GPA . A l’exception notable , bien sûr , d’authentiques intellectuels ( et fortes personnalités ! ) , comme Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut, Chantal Delsol ou Sylviane Agacinski . Mieux ( si l’on ose dire ) , lorsque cette dernière a voulu donner une conférence dans une Faculté à Bordeaux , des adversaires de la liberté d’expression l’en ont empêchée…sans que l’Université n’y mette bon ordre ! Et l’on s’étonne de son discrédit ?

par Philippe Le Corroller - le 20 février, 2020


Me voilà profondément heureuse de lire cette critique pertinente de l’abus de la pensée analytique scientifique, hors contrôle et intempérante, ainsi que les ravages qu’elle continue à produire dans les têtes de mes contemporains (cf. les pages de « critique » des lecteurs sur Amazon où on peut constater la sacralisation du « fait objectif » au détriment de toute forme de pensée interprétative).

Ce qu’on doit dire sur la pensée analytique est sa formidable capacité ? visée ? à détruire les liens, tous les liens, entre les champs de savoir qui deviennent le contenu isolé d’une multitude de petites boites séparées, individuelles, et spécialisées, chaque boite étant.. égale ? à toutes les autres boites, au moins sur le plan idéologique. Tout savoir sur le même plan, dans une horizontalité parfaite…Il reste donc, à faire l’analyse ? (lol) des liens occultes existants entre la démocratie directe comme système social (et non pas politique) et l’avancée inexorable du scientisme…industriel.

Un bémol pour l’idée que l’institution scolaire à tous les niveaux met la mémoire à la place de l’intelligence, car je crois que la mémoire est une chose infiniment plus.. noble que l’auteur semble le penser. Non, la mémoire et l’intelligence vont de pair, le système… sans tête qu’il dénonce (se souvenir que le « capital » est en rapport avec la tête, comme la capitale est en rapport avec la tête…) privilégie un gavage forcé sans le temps de digérer, et la (bonne) mémoire suppose, pour perdurer, de s’approprier le savoir en tissant des liens. Digérer les connaissances veut dire créer des LIENS entre différents champs de savoir par processus de généralisation (qui sort des petites boites), et intégrer, qui plus est, la dimension de l’expérience personnelle comme champ extérieur aux savoirs livresques. Et l’insistance sur la métaphysique comme vue d’ensemble, à partir de principes universels renvoie à la noblesse d’une certaine capacité de généralisation sans quoi la pensée n’est plus pensée, mais déconstruction automatisée.

Pour continuer à penser, on peut s’interroger sur la phrase de Guénon qui observe que les « littéraires » sont des personnes les plus enclines à abuser de l’étiquette « scientifique ». On peut s’interroger sur la place d’où il écrit cette phrase. La bataille pour l’autorité fait rage au moment où il écrit, et les scientifiques, et se voulant tels, luttent pour faire triompher LEUR vision du monde, leur cosmogonie, en face d’une université, et des hommes de lettres où un homme cultivé reste essentiellement un homme… de lettres dans les esprits, en sachant que la première phrase de l’Evangile de Jean dit « au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu »…Pour ceux pour qui cela serait devenu très lointain, je rappelle que le Verbe est le moteur même de la lettre…

Qui fait autorité ? Qui est digne de confiance ? Qui détient.. la vérité ? Avouons que l’autorité est, et restera un énorme problème dans les sociétés humaines… elle s’impose par, et va de pair avec, un mouvement affectif qui emporte l’allégeance des personnes qui la reconnaissent, souvent à leur insu. Ce climat, et ce phénomène hautement affectif, échappera toujours à la pensée raisonnante qui se voudrait dépassionnée.

Nous n’avons pas fini avec cette bataille lettres/sciences dans les têtes… et la noblesse du Verbe qui est en arrière plan : En témoigne la classification : La philosophie est-elle une science humaine ? ou fait-elle partie des lettres ? Et l’histoire ? Est-ce que ça résout le problème de décréter que la philosophie est… dans sa propre petite boite toute seule ? Au fur et à mesure que le scientisme triomphe dans les esprits, il devient de plus en plus tentant de (se) ranger du côté des… gagnants ? pour se voir accréditer plus d’autorité aux yeux des uns et des autres. Sigmund Freud, au 19ème siècle, s’est déjà trouvé tenté dans cette voie pour la psychanalyse.

Et puis, pour faire un rappel encore plus lointain, n’oublions pas les origines de la science en Occident : la science est science de Dieu, et la théologie fut la première science.
Un jour.. science de Dieu, toujours science de Dieu ? (Re, mon vieil adage, il suffit de jeter Dieu par la porte pour qu’Il revienne par la fenêtre, le plus souvent sous une forme beaucoup moins reluisant.)
Cela ne veut pas dire que tous les Dieu(x) se valent..loin de là.

Je m’incline en toute humilité en constatant que René Guenon avait déjà si bien vu les choses que je suis parfois tentée de croire que je serais (presque…) seule à voir/croire. Un grand merci à M Thomas Flichy de la Neuville pour avoir ressuscité cet auteur du passé pour nous aider à penser.

par Debra - le 20 février, 2020


Une fois n’est pas coutume, je reviens sur cet article qui me semble très important, mais à partir d’une autre perspective.
Il y a une image conductrice qui traverse l’argument de René Guenon pour rendre compte de ce qu’il perçoit comme la destruction de l’intelligence, par le pinaillage, et l’addition inorganisée de détails foisonnants, non soumis à un principe organisateur, et cette image est celle du corps sans tête, l’organisme « décapité » comme il le dit.
Pour… pinailler, car il vaut mieux savoir que les mots sont comme nous ; ils ont leur histoire singulière et particulière, et, quand bien même on peut les (et nous) remplacer dans une fonction, un rôle de représentation, nous restons irremplaçables dans notre place de sujet singulier, donc, pour pinailler, l’expression « décapité » n’est pas l’exacte équivalent d’un corps sans tête.
Je crois que si je sors ce mot « décapité », et le met devant les lecteurs ici, certaines associations vont immanquablement venir. Surtout quand on songe au zèle tout scientifique et humanitaire qu’ont déployé les médecins associés à l’invention de la guillotine…et que Louis XVI en a été une des premières victimes, en tant que roi, tête de la nation, et non pas à la tête de la nation. Encore du pinaillage…
Laissons cela.
Je voudrais regarder du côté de l’université maintenant, les évidences qui sont si évidentes que nous ne les voyons plus, tellement elles sont évidentes.
Le mot « université » fait état d’un projet, une ambition universelle qui accorde une valeur indiscutable et absolue à l’intelligence, au savoir/(science ?) indissociables de la langue écrite, et de la lecture. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, l’université était un lieu réservé à l’élite (les personnes élues, sorties du lot) lettrée (et non pas numérisée). Cette élite était une élite citadine fortunée, et l’université est une création de la cité. (Cité, peut-être dans le sens d’Athènes, ou même de Rome) La distance entre la cité et la capitale n’est peut-être pas très grande, même de nos jours ?
Le problème étant que tout le monde ne vit pas à la capitale, et une nation n’est pas une cité. Elle doit pouvoir fédérer plus que les citadins.
Thomas Hardy, écrivant à la fin du 19ème siècle en Angleterre pour rendre compte de la transformation de son pays montre des Anglais non citadins analphabètes qui ont leurs savoirs, leur intelligence, et leur expérience dans un monde où la démocratisation de l’accès à l’école, puis à l’université n’a pas détruit la valeur, et le terrain de ces savoirs pour les intéressés, les renvoyant à l’état de folklore.
La généralisation, et progression dans les esprits de l’université comme lieu UNique dispensant un savoir total ? et totalisant ? a porté un discrédit considérable sur d’autres lieux pour apprendre, et sur d’autres savoirs, ainsi que sur des personnes ayant de l’expérience et de l’intelligence en dehors de ce contexte. Cette généralisation a concentré encore plus de pouvoir chez les citadins diplômés du supérieur vivant dans des villes de plus en plus grandes, au dépens de personnes vivant en dehors de ce contexte, contribuant ainsi à des tensions sociales exacerbées.
Et enfin, puisque les images règnent dans nos têtes, je crois que je préfère non pas l’image d’un corps décapité pour rendre compte de notre situation occidentale, mais l’image d’une tête, et des mains qui travaillent chacun pour leur compte, pour le plus grand malheur des deux. Quand on songe que les recherches scientifiques ont établi à quel point notre intelligence était intriquée, et conjuguée à l’activité de nos mains, de voir autant de volonté aveugle pour les dissocier me rend très triste à l’heure actuelle. Le moins qu’on puisse dire est que cela ne fait pas du bien à notre… intelligence.

par Debra - le 27 février, 2020



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