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Face à face: que change la pandémie dans notre relation à l’autre?

21/08/2020 | par Maël Goarzin | dans Art & Société | 5 commentaires

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ANALYSE : Depuis le début de l’an 2020, la crise sanitaire bouleverse en profondeur nos gestes, nos habitudes, nos routines, introduisant de nouvelles contraintes, particulièrement dans notre relation à autrui. Risque-t-on de se trouver comme étranger chez soi, avec les nôtres ? Les changements opérés peuvent-ils devenir durables ?


Doctorant en Philosophie antique à l’Université de Lausanne et à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) à Paris, Maël Goarzin tient le blog Comment vivre au quotidien ? consacré à l’(in)actualité de la philosophie antique. Il est membre de l’Association Stoa Gallica, pour l’étude et la pratique d’un stoïcisme contemporain. Suivre sur Twitter : @MaelGoarzin


La crise sanitaire actuelle nous a poussé à vivre autrement, et un retour à la normale semble encore loin. Confinement, distance sociale, port du masque : quel est l’impact de la pandémie sur notre rapport à l’autre ? J’envisage dans les lignes qui suivent une série de questions parfois naïves, mais ancrées dans un quotidien bouleversé par de nouvelles habitudes, de nouveaux gestes, et de nouvelles contraintes.

De l’importance du contact

Si le contact et la proximité avec les autres nous laissait généralement indifférents jusqu’à présent, la proximité physique n’a plus rien d’anodin… au risque de créer une peur, voire une haine d’autrui ? Entre janvier 2020 et août 2020, les circonstances ont changé.  La pandémie a mis en évidence un risque qui existait déjà, mais dont nous n’avions pas conscience. Il y a certes d’autres maladies contagieuses auxquelles nous prêtons attention de manière ponctuelle (grippe, varicelle, rougeole, etc.), mais ces maladies ne changent pas aussi profondément notre rapport à autrui.

La crise sanitaire que nous vivons a suscité une vague de peur, voire de panique. Et cette réaction émotionnelle forte – parfois violente – a engendré, par la même occasion, un changement de regard. Dans un contexte anxiogène, l’autre est réduit à une qualité, celle d’éventuel porteur de la maladie. On le voit comme un danger potentiel. Ce changement vient d’un grossissement du risque, bien réel, de contamination par contact ou par proximité avec l’autre : on appuie, dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans le discours politique, sur le danger que représente la proximité avec l’autre. Psychologiquement, il est très difficile de ne pas réagir à cela.

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Pendant le confinement, le télétravail et les visioconférences sont devenus la norme, mais ne sont pas pour autant devenus la normalité. Pourquoi parler à distance, ne plus serrer la main ou ne plus se faire la bise ne semble pas naturel ? La manière de se parler, la manière de se saluer font partie des gestes ou des comportements proches de la routine, souvent non réfléchis. Cette routine dépend d’ailleurs des régions du monde, et même des pays. Plus encore qu’une routine, ces gestes sont parfois un marqueur identitaire. Le fait de remettre en cause ces gestes naturels, ancrés en nous depuis tout petit, et transmis souvent de génération en génération, peut provoquer le sentiment d’être étranger chez soi. Les mesures de distanciation sociale et de protection liées à la pandémie ont ainsi provoqué la disparition d’un marqueur social fort : se faire la bise ou non, se serrer la main ou non, se prendre dans les bras ou non. Ces gestes marquent une relation sociale (famille, amis, collègues, inconnus, etc.) dont le marqueur disparaît, au risque d’une certaine confusion.

Certaines personnes ont besoin plus que d’autres de contact physique. Est-ce que cela veut dire que nous ne sommes pas tous touchés de la même manière par la distanciation sociale ? Rappelons-le : l’être humain est par définition un être sociable. Pour l’empereur et philosophe stoïcien Marc Aurèle, l’homme est «un être sociable et raisonnable» (Pensées, II, 1). De même, pour Aristote, l’être humain est non seulement un être pensant, mais aussi un animal politique, c’est-à-dire vivant naturellement avec l’autre (La politique, I, 2). Pour ces philosophes, la relation à l’autre est ancrée dans la nature de l’homme, à l’image du bébé, incapable de vivre et se développer seul. Ainsi, dirons-nous que nous sommes tous forcément plus ou moins touchés par cette mise à distance forcée de l’autre. Il existe néanmoins, d’un individu à l’autre, des différences, selon les âges de la vie (enfant/adulte/personne âgée), la personnalité (plus ou moins extravertie, c’est-à-dire tournée vers l’autre), et les circonstances (maladie, deuil, dépression, ou au contraire, mariage, naissance, etc.).

L’habitude, seconde nature de l’homme

La relation à l’autre peut prendre des formes différentes. Ainsi, le contact physique ou la distance physique ne suppriment pas totalement la relation à l’autre. Dès le début du confinement, de nouveaux moyens de communication se sont imposés, que ce soit la visioconférence (via Zoom, Skype, etc.), ainsi que de nouveaux rituels (les fameux skyperos ou coronanniversaires) pour pallier l’absence de contact physique. Des alternatives sont apparues de manière spontanée grâce aux moyens de communication, et c’est heureux. Maintenant, leurs limites ont aussi été mises en évidence, et le besoin de se retrouver physiquement s’est rapidement fait sentir, la présence physique de l’autre étant de nature différente et étant difficilement remplaçable, du moins à long terme.

Or, les mesures encore en vigueur à l’heure actuelle, plus de 4 mois après le début du confinement et les premières mesures de distanciation sociale, risquent de durer encore un certain temps. La proximité et le contact physique ont-ils vocation à disparaître ? Pourra-t-on à nouveau être proche les uns des autres ? Peut-on oublier la crise que nous traversons et revenir à nos habitudes d’avant ? Des études de psychologie montrent qu’il faut environ deux mois, en moyenne, pour ancrer une habitude, même si cela peut prendre plus ou moins longtemps selon le type de celle-ci. Or, le confinement a duré plus de deux mois, le télétravail et les distances à respecter dans les lieux publics se poursuivant encore à l’heure actuelle. Il est possible que certaines habitudes restent ancrées, une fois la pandémie passée. Ce qui est certain, c’est que la proximité physique ne va pas pouvoir se rétablir tout de suite : la crainte, la peur, entretenues depuis plusieurs mois maintenant, vont perdurer, du moins un certain temps, et chez une partie de la population.

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Épictète, dans les Entretiens, conseille aux personnes souhaitant changer de mode de vie d’opposer à leurs anciennes habitudes des habitudes contraires (Entretiens, III, 12). Le changement d’habitudes passe par l’acquisition de nouvelles habitudes, qui viennent remplacer les premières. Or, les règles à respecter nous imposent de nouvelles habitudes : port du masque, distanciation sociale, méfiance à l’égard de l’autre, etc. La bise, les poignées de mains ou les câlins peuvent-ils disparaître ou se transformer en autre chose ?

Est ce qu’on peut assister après le confinement à un repliement sur soi-même, à des comportements individualistes pour éviter d’être proches les uns des autres (prendre sa voiture, ne plus aller au restaurant ou au concert) ?  Je crains que la peur de l’autre, très certainement, ne perdure. Non seulement pour le coronavirus, mais pour d’autres maladies. Il faudra du temps pour prendre du recul sur cet épisode marquant de l’histoire récente.

Le confinement comme épreuve stoïcienne

Encore une fois, la philosophie antique peut être d’un grand secours : on ne peut pas vivre constamment avec la crainte de tomber malade ou la crainte de mourir. Il y a certaines vérités que cette crise va permettre, peut-être, d’affronter : on ne peut pas éviter la souffrance, on ne peut pas éviter toutes les maladies, et on ne peut pas éviter de mourir. La philosophie stoïcienne nous apprend à affronter ces vérités et à affronter les craintes associées à celles-ci : se focaliser sur ce qui dépend de nous et accepter ce qui ne dépend pas de nous sereinement, avoir courage, voici l’un des points positifs de cette crise. L’abondance d’articles puisant dans la sagesse stoïcienne pour faire face à cette crise montre également la pertinence de ce retour à la philosophie antique.

Comment les philosophes du passé ont-ils réagi face aux précédentes pandémies ? Que peut-on apprendre de leur attitude ? Un exemple intéressant, développé par Donald Roberston dans un article publié récemment, est celui de Marc Aurèle face à la peste, au 2ème siècle après J.C. : Marc Aurèle, alors empereur de Rome, doit faire face à une épidémie qui dure 15 ans, et qui fait environ 5 millions de morts. Les parallèles avec les mesures de distanciation sociale actuelles sont intéressants : par exemple, Marc Aurèle établit l’impossibilité, pour les personnes les plus fragiles, les enfants notamment, de rentrer en contact avec les morts de leur famille, même proches.

Les actions de Marc Aurèle face à l’épidémie de peste qui fait rage dans l’Empire à son époque montrent l’exemple d’une attitude rationnelle : entouré de Galien, médecin à la cour impériale, il l’encourage à étudier cette maladie de près. Les mesures recommandées s’expliquent par cet intérêt pour l’observation des symptômes de la maladie : elles concernent avant tout les enterrements, dont les conditions doivent respecter certaines mesures d’hygiène. Marc Aurèle, par cette attitude rationnelle, s’oppose ainsi à la réaction traditionnelle des populations de l’époque face aux épidémies : l’opinion populaire, suivant le début de l’Iliade d’Homère, la peste serait en effet causée par la colère d’Apollon, et de nombreux sacrifices en l’honneur d’Apollon seraient donc nécessaires pour protéger les populations de la peste.

Mais ce qui marque Marc Aurèle, par-dessus-tout, dans cette pandémie, c’est le contact continu, quotidien, avec la mort. Et pour l’empereur, ce contact est une leçon philosophique : la pandémie nous rappelle notre condition mortelle, et que l’on doit faire face à cette réalité, qu’elle nous plaise ou non. La réponse, stoïcienne, de Marc Aurèle, à cette omniprésence de la maladie et de la mort est de rappeler la distinction fondamentale entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous : ce qui dépend de nous, c’est de bien vivre le temps qu’il nous reste à vivre. Marc Aurèle, dans ses Pensées, pratique à de nombreuses reprises l’exercice de méditation de la mort, répétition qui prend tout son sens lorsque l’on remet l’écriture des Pensées dans son contexte historique. De même, l’exercice de la préméditation des maux, y compris de sa propre mort, permet de se préparer à ce dénouement inéluctable.

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Ces exercices, répétés quotidiennement, permettent de diminuer la peur : visualiser sa propre mort pour diminuer la peur de la mort, qui, le plus souvent, nous empêche de bien vivre ; visualiser la mort de ses proches pour ne pas être effrayé à l’idée de les perdre. De même, pour Epictète, espérer que ses proches ne meurent pas, c’est comme espérer une figue en hiver (Entretiens, III, 24). Ne pas espérer ce qui n’est pas en notre pouvoir, ce qui ne dépend pas de nous, telle est la leçon essentielle du stoïcisme face à l’épidémie.

La deuxième leçon de Marc Aurèle concerne l’attitude de la personne malade. Une fois malade, quelle attitude adopter ? Faut-il se plaindre, gémir ? Craindre la mort ? Ou bien plutôt rester serein, faire tout ce qu’il faut pour guérir, tout en sachant que la mort est une possibilité. Marc Aurèle, accompagné de Galien, prend ainsi un remède fortifiant, la thériaque, et reste autant que possible à la campagne, évitant, sur les conseils de Galien, les rues de Rome. Il ne s’agit pas de ne rien faire, et d’attendre la mort sans prendre les précautions nécessaires pour éviter la maladie, mais de se rappeler que la maladie est une possibilité, et que la mort est une certitude. Ce qui dépend de nous, par contre, c’est de se préparer à l’affronter et notre manière d’affronter la maladie ainsi que la mort lorsqu’elles surviennent.

 

Maël Goarzin

Doctorant en Philosophie antique à l’Université de Lausanne et à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) à Paris, Maël Goarzin tient le blog Comment vivre au quotidien ? consacré à la philosophie comme manière de vivre et à l’(in)actualité de la philosophie antique. Il est membre de l’Association Stoa Gallica, pour l’étude et la pratique d’un stoïcisme contemporain. Suivre sur Twitter : @MaelGoarzin

 

 

Commentaires

Vous reprenez l’expression gouvernementale :  » distanciation sociale « . J’ai la faiblesse de la trouver totalement abusive. Car si les mots ont encore un sens, c’est à respecter une certaine distanciation physique que nous sommes appelés. Essayons d’éviter le jargon du pouvoir, ce sera déjà excellent pour notre santé…mentale. Par exemple, refusons ce projet de loi  » bioéthique  » , qui n’est ni bio ni éthique. Je ne sais pas si ça nous sauvera du Covid. Mais je ne vois pas d’autre moyen que cette résistance à la doxa  » progressiste  » pour garder un esprit sain dans un corps essayant de rester sain

par Philippe Le Corroller - le 22 août, 2020


Pour répondre au commentaire précédent, de Philippe Le Corroller, le terme de distance physique est désormais recommandé par l’OMS, car la distance physique ne devrait pas empêcher, théoriquement la relation sociale. Un article récent envisage l’aspet social de cette distance, et la première note de bas de page reprend en détail les différentes manières d’exprimer cette distance physique: https://wp.unil.ch/viral/la-distance-sociale-est-elle-vraiment-sociale/

« L’usage dominant en anglais préfère le terme « distanciation » à « distance » (social distancing), tout comme en espagnol (distanciamiento social), en italien (distanziamento sociale), ou en allemand (soziale Distanzierung). Le terme de « distanciation » pointe le fait que la distance est le résultat d’une action. En suédois (socialt avstånd) ou en (suisse)-allemand (Abstand halten, la notion de distance est exprimée différemment, par un préfixe (stehen ‘se tenir’ et ab ‘à l’écart’). Dans d’autres langues on parle plutôt de distance matérielle, distance de sécurité – en ayant recours à d’autres qualificatifs pour la distance -, parfois aussi d’éloignement social et d’absention sociale, qui semblent impliquer que le rapport social doit être supprimé. Une analyse comparative des appellations adoptées dans les consignes officielles de par le monde a été donnée par Michalson, R., How ‘Social Distancing’ Can Get Lost in Translation. Smithsonian Magazine 22.4.2020. (https://www.smithsonianmag.com/arts-culture/how-social-distancing-can-get-lost-translation-180974723/ – retrieved 2.5.2020). Sensible à l’enjeu sémantique qui est au cœur de cet article, l’OMS a déjà renoncé à l’expression et promeut désormais « distance physique » ; mais elle n’est pas vraiment suivie à ce jour, hormis peut-être par un comté de Floride qui emprunte à l’alligator sa taille moyenne pour servir d’étalon en la matière : ‘keep 1 alligator between you and everyone else at all time’ (Elassar, A., A Florida county is reminding people to maintain a distance of at least one alligator between each other. CNN 4.4.2020 (https://edition.cnn.com/2020/04/04/us/social-distancing-florida-alligator-trnd/index.html – retrieved 2.5.2020) »

par Maël Goarzin - le 24 août, 2020


[…] article a déjà été publié sur le site iPhilo. J’ai repris la mise en page et intégré des liens et des images qui ne figurent pas dans la […]

par Face à face : que change la pandémie actuelle dans notre relation à l’autre ? – Comment vivre au quotidien? - le 26 août, 2020


Merci, cher Maĕl Goarzin , pour cette réponse, argumentée et documentée. A l’heure où Le Débat, cette revue magnifique , est contrainte de s’arrêter, iPhilo voit sa responsabilité se renforcer : les lieux où les idées peuvent s’affronter, sans souci du politiquement correct, sont de plus en plus rares. Surtout, ne lâchez pas prise !

par Philippe le Corroller - le 30 août, 2020


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par iPhilo » La compromission des hommes masqués : autour de l’oeuvre de Christoff Baron - le 10 septembre, 2020



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