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Michael Lonsdale, la vérité à voix basse

21/09/2020 | par Alexis Feertchak | dans Art & Société | 4 commentaires

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HOMMAGE : L’acteur français, au timbre si particulier, est mort à 89 ans. Alexis Feertchak se souvient de l’émotion quand il l’entendit, dans un murmure, réciter Charles Péguy au théâtre Poche-Montparnasse en 2015.


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en Philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu’il a fondé en 2012.


Si vous m’aviez demandé enfant qui était Michael Lonsdale, je vous aurais répondu sans hésiter : le professeur Édouard Loriebat, ce scientifique en blouse blanche qui accueille Louis de Funès et Claude Gensac dans Hibernatus. «Non, je n’ai pas dodeliné», martèle le plus comique de nos acteurs. «Si vous avez dodeliné», lui rétorque, glacial, Michael Lonsdale. Aux gestes et à la voix frénétiques du premier répondait le calme imperturbable du second. Cette voix grave, monocorde, basse, ce visage impassible laissant transparaître un mystère m’avait troublé.

Puis, il y eut Moonraker, mais qui ne me laissa pas un souvenir impérissable. Et enfin, le bouleversant Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois racontant le calvaire des moines de Thibérine. «Il y a des gens qui ne veulent pas parler après. C’est pour ça que j’ai refusé de faire des débats ; il faut laisser dormir ça tranquille dans le coeur de chacun», racontait plus tard Michael Lonsdale à la télévision.

Je n’ai plus particulièrement pensé à lui après. Je gardais seulement en mémoire les figures du professeur Loriebat et de Frère Luc que rien ne rapprochait, mise à part cette voix troublante de calme. J’ai retrouvé Michael Lonsdale quelques années plus tard, au théâtre. A plus de 80 ans, il récitait Péguy au Poche-Montparnasse à Paris. La salle était toute petite, obscure, moins de 30 personnes y étaient assises sur des étroits bancs en bois. Là, surgit dans la pénombre une silhouette voûtée, se déplaçant péniblement. On avait l’impression que le moindre souffle aurait pu l’emporter. Je ne pense pas me tromper en disant qu’une majorité de spectateurs furent pris, à ce moment-là, d’un mélange douloureux de pitié et de tristesse. Ce fut en tout cas mon cas. Michael Lonsdale s’assit à une petite table et, enfin, son visage sortit de l’ombre. Son regard était un peu lointain, mais y brillait une lueur incroyablement vive, quoique fragile. 

Là, dans un murmure, le maître commença de réciter Péguy. Réciter ou susurrer. A côté, le Loriebat de mon enfance était un chanteur d’opéra. Michael Lonsdale susurrait les mots de Péguy sur un filet de voix, encore reconnaissable entre tous. La vingtaine de spectateurs étaient littéralement suspendus à ce fil fragile. Suspendus à la fois par la difficulté d’entendre certains mots, mais surtout par la volonté de ne pas perdre une miette de cette substance. Sa voix dégageait au-delà de sa fragilité une force inoubliable, comme si rien au monde ne pouvait venir à bout de ces mots qu’il prononçait si sereinement. J’ai rarement entendu chose aussi belle que Péguy murmuré par Lonsdale. Au dernier mot, la petite assistance resta quelques instants figée, comme si une salve d’applaudissements eût pu abîmer ce silence qui servait d’écrin à la voix basse du vieil acteur. Ils vinrent pourtant, pleins d’émotion. Michael Lonsdale se leva péniblement, s’inclina lentement et releva la tête. Face à la petite foule qui battait des mains, l’acteur restait impassible. Ce n’était pas l’inquiétant visage du Professeur Loriebat face à Louis de Funès, mais plutôt celui de frère Luc, bon, serein et impavide.

Quelques minutes plus tard, dans le tumulte du petit théâtre, où chacun s’emparait joyeusement d’un verre de vin, j’aperçus derechef la silhouette de Michael Lonsdale, cette fois-ci attablé, seul, à une table. Il buvait, lentement et calmement, un bol de soupe, comme insensible au brouhaha ambiant. Un vieux monsieur fatigué, qui, quelques minutes avant, parlait, avec Péguy, de l’espérance comme d’«une petite fille qui n’a l’air de rien du tout». Avec sa barbe broussailleuse, ses habits élimés un peu grands, Michael Lonsdale n’avait pas l’air de grand chose non plus. Et, pourtant, il venait, quelques instants plus tôt, de prononcer à voix certes basse des mots d’une troublante vérité.

En ces temps agités, où la parole publique est souvent vaine, bruyante, excessive et vociférante, Michael Lonsdale représentait un certain héroïsme, celui de la tempérance, de la nuance, de la douceur et de la finesse de la parole. Quand il murmurait à voix basse, on l’écoutait.

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collabore régulièrement avec l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

Merci.

par Debra - le 22 septembre, 2020


Merci pour ce texte bouleversant, touchant, à l’image de Michael Lonsdale. Et la conclusion, plus politique, me paraît d’une grande justesse.

par HM - le 22 septembre, 2020


Hommage poignant, « plein d’émotion » – elle est encore palpable. Merci Michael Lonsdale. Merci à mon petit frère de le faire vivre encore un peu.

par Sonia Feertchak - le 22 septembre, 2020


 » Quand il murmurait à voix basse , on l’écoutait  » : vous avez tout dit , cher Alexis , en une phrase simple et puissante ! J’ai beaucoup apprécié aussi , hier dans Le Figaro , la première phrase de vos deux confrères :  » C’était un homme grand et doux .  » La concision n’est-elle pas le plus grand des hommages ?

par Philippe Le Corroller - le 23 septembre, 2020



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