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Le philosophe n’est pas là pour donner des leçons de management !

26/09/2020 | par Eric Delassus | dans Eco | 3 commentaires

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BONNES FEUILLES : Le manager peut en revanche réveiller le philosophe qui sommeille lui. C’est le propre de la philosophie de conceptualiser des arts, des sciences et des techniques qui ne sont pas elles. Alors pourquoi pas avec le management, qui régit une grande partie de nos vies ? C’est le postulat du philosophe Eric Delassus qui publie Philosopher avec les managers aux Éditions Atramenta.


Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Auteur de nombreux ouvrages, il vient de publier Philosophie du bonheur et de la joie chez Ellipses et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.frSuivre sur Twitter : @EDelass


Les managers ont-ils besoin des philosophes et, si c’est le cas, que peuvent-ils leur apporter ? Certainement pas de leur apprendre leur métier. Ce serait de la part du philosophe faire preuve d’une incommensurable outrecuidance que de vouloir donner des leçons de management, alors qu’il n’a peut-être lui-même jamais eu à accomplir des tâches de cet ordre. C’est d’ailleurs souvent l’objection à laquelle doivent fréquemment répondre les philosophes, lorsqu’ils abordent un domaine qui est considéré comme réservé à certains praticiens et dont on suppose que seuls ceux qui en ont l’expérience sont en mesure d’en parler savamment et de donner des conseils à leurs pairs. Le problème est que s’il en était ainsi, on ne pourrait philosopher sur rien et les philosophes ne pourraient jamais faire bénéficier les spécialistes d’autres disciplines des fruits de leur réflexion. Ainsi, il n’y aurait pas de philosophie des arts ou des sciences et les philosophes ne pourraient pas intervenir dans les comités d’éthique concernant les pratiques médicales ou les questions de bioéthique.

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Or, il arrive souvent que ces mêmes spécialistes considèrent le regard philosophique comme une ouverture leur permettant de sortir des cloisonnements qui séparent les différentes pratiques et comme une source de réflexion permettant de remettre en question les manières habituelles de faire dont on ne perçoit pas toujours les limites lorsque l’on est totalement investi dans l’action. Ainsi, pour être habitué à travailler avec des médecins et des soignants sur des questions d’éthique, j’ai pu observer que le regard des philosophes était souvent très apprécié par les spécialistes qui trouve dans la réflexion philosophique le moyen d’appréhender avec une logique différente de celles des sciences ou des techniques des questions qui concernent leur spécialité, mais en débordent le strict champ.

Ainsi, les questions d’éthique médicale concernent la médecine, mais ne sont pas à proprement parler médicales. Elles concernent d’abord l’éthique en premier lieu. L’éthique qui repose essentiellement sur une réflexion philosophique. Car on ne peut bien parler d’éthique que si l’on a d’abord défini clairement ce à quoi l’on fait référence. Il convient, en effet, de savoir de quoi l’on parle lorsque l’on parle de la personne humaine, de sa dignité et du respect qui lui est dû, de la bienveillance, des vertus, des principes et des valeurs que l’on doit s’efforcer de mettre en œuvre dans l’action. C’est là que le philosophe peut intervenir. Aussi, si le philosophe n’est pas là pour donner des leçons de management, il peut aider le manager à interroger et à penser sa pratique en lui donnant les outils intellectuels pour le faire.

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Le matériau que travaille le philosophe, ce sont les concepts. Son travail consiste à les analyser et à en élucider le sens, voire, si l’on se réfère à la conception que se faisait de la philosophie le regretté Gilles Deleuze à les créer, à faire naître des concepts de son activité intellectuelle pour tenter de penser ce qui ne l’a encore jamais été. Ainsi, tenter de penser la place qui revient à la personne humaine dans le monde du travail relève d’une réflexion philosophique susceptible d’éclairer les pratiques managériales. S’interroger sur le sens même du terme de management et s’efforcer de penser le concept auquel il renvoie, se demander ce qu’il faut mettre derrière des mots comme autorité ou bienveillance, toutes ces questions relèvent de la philosophie et y répondre ne peut qu’aider les managers à se remettre en question. Ce qui ne signifie pas rejeter en bloc tout ce que l’on a fait jusque-là, mais qui permet de mieux en comprendre le sens et mieux ajuster théorie et pratique.

Aussi, ai-je intitulé ce recueil d’articles Philosopher avec les managers, ce qui ne signifie pas penser à leur place ni même penser pour eux, mais leur permettre de penser par eux-mêmes la signification qu’ils veulent donner à leur pratique et d’infléchir celle-ci dans les directions qui leur semblent les plus justes. Ce qui ne signifie pas que les managers dans leur pratique quotidienne ne pensent pas, mais leur pensée, comme toute pensée, a toujours besoin pour s’enrichir d’un éclairage extérieur. De même que le physicien a besoin des mathématiques pour concevoir et énoncer les lois qui régissent certains phénomènes naturels, le manager, comme toute personne dont le travail concerne les relations humaines, a besoin de la philosophie pour éclairer sa pratique et rendre plus lisible son expérience quotidienne.

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La philosophie étant une discipline singulière, dans la mesure où elle concerne des questions que tout homme se pose à un moment ou à un autre de sa vie, il ne s’agit pas finalement de faire du manager un philosophe, mais d’éveiller en lui le philosophe qui est en tout homme. Ce philosophe que, pris par l’effervescence de l’action quotidienne, nous laissons en sommeil et qu’il faut parfois réveiller pour ne pas s’égarer. Comme l’a très bien dit Hannah Arendt, le mal se situe le plus souvent dans le vide de la pensée. Aussi, susciter la réflexion est certainement le meilleur remède contre la banalité du mal, d’un mal que souvent, on ne veut pas et dont on est la cause malgré soi. C’est pourquoi les bonnes intentions dont l’enfer est pavé doivent être interrogées et c’est tout l’intérêt de la philosophie de permettre une telle interrogation.

 

Eric Delassus

Docteur en philosophie, Eric Delassus est professeur agrégé de philosophie au lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Il est entre autres l'auteur de De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale (Presses Universitaires de Rennes, 2009) et anime le site internet de philosophie http://cogitations.free.fr. Suivre sur Twitter : @EDelass

 

 

Commentaires

Lorsqu’on a le nez dans le guidon , on n’est pas forcément le mieux placé pour penser toute la stratégie de la course . D’où l’intérêt, me semble-t-il , pour les entreprises , d’avoir de temps en temps des intervenants extérieurs pour les aider à se poser les bonnes questions . Par exemple celle-ci : quelles sont les valeurs portées par ma marque ? ne pourrais-je pas en faire profiter des produits auxquels je n’avais pas pensé ? Rien de tel , parfois , que celui arrivant avec un oeil neuf pour discerner des opportunités qui auraient du vous crever les yeux ! Cet intervenant extérieur peut-il être un professionnel de la philosophie ? Pourquoi pas ? Peut-être saura-t-il mieux que d’autres libérer la créativité de personnes prises d’ordinaire dans le filet des relations hiérarchiques et qui vont alors  » se lâcher  » !

par Philippe Le Corroller - le 27 septembre, 2020


Pour le premier paragraphe, et la remarque qu’une personne n’ayant pas une expérience.. personnelle identique à une autre n’aurait aucune.. autorité ? légitimité ? pour dire quoi que ce soit, on peut généraliser bien au delà du problème du philosophe et du manager, malheureusement.
Il s’agit d’un postulat de notre époque qui est employé pour discréditer tout partage, tout échange, en se basant sur l’hypothèse de l’expérience unique de l’individu (pas forcément personne, individu).
(Phrase clef : « vous ne pouvez pas (me) comprendre. »
Ce postulat sape la transmission, tout en isolant l’individu.

Je suis entièrement d’accord sur les bienfaits d’avoir un regard extérieur à une pratique institutionnelle, que cette institution soit celle de l’entreprise, ou de l’hôpital, pour permettre aux institutionnalisés de sortir de l’endogamie qu’ils vivent dans leur quotidien, cette endogamie générant des difficultés d’empathie et d’identification pour ceux qui n’appartiennent pas à l’institution (le nez dans le guidon de M de Corroller).
Autrefois dans les équipes éducatifs et/ou soignantes « on » faisait appel à des psychanalystes pour fournir ce regard extérieur. (« On » doit le faire toujours au moins un peu, je le suppose.)
Tout interlocuteur… même d’appartenance religieuse, qui ouvre à la réflexion et se situe à l’extérieur est précieux, de mon point de vue.
En sachant que maintenant, de plus en plus, je crois que ce qui rend possible un changement dans la vie d’un individu (manager ou pas ?) participe d’un au-delà d’une fonction de représentation dans le corps social…
Cela est une bonne nouvelle pour.. la démocratie ? dans la mesure où il n’y pas besoin de diplômes, ni d’un corpus de savoir pour changer la vie de quelqu’un…qui veut bien se laisser toucher et influencer par autrui.

par Debra - le 28 septembre, 2020


Moi qui ne suis pas philosophe, mais un consultant en management de la performance (à la retraite depuis quatre ans), je voudrais témoigner de mon adhésion totale au paragrphe BONNES FEUILLES d’Eric Delassus.
Et plus qu’un témoignage en paroles, je propose une illustration concrète sous la forme du « Livre Blanc : Gouvernance par la valeur au service de l’homme intégral et du bien commun ».
Sous ce titre ronflant se cache une écriture continue depuis 1995 visant un double objectif : 1) instaurer la gouvernance comme discipline en soi ; 2) inverser la logique de gouvernance de la contrainte à la mobilisation. Et pour y parvenir je propose deux niveaux de fondements de la gouvernance comme discipline en soi :
• un niveau universel et philosophique de toute discipline d’une part,
• un niveau spécifique à la gouvernance de l’entreprise d’autre part.
Mon expérience de praticien me convainc que non seulement la rigueur philosophique est utile au management, mais que la démarche philosophique est indispensable pour sortir du non-sens de la gouvernance de nos entreprises et du cercle vicieux auquel elle aboutit.
(Document téléchargeable sur https://fr.slideshare.net/GeorgesGaribian)

par Georges Garibian - le 15 octobre, 2020



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