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Wittgenstein, la loi du silence

21/02/2019 | par Sylvain Portier | dans Classiques iPhilo | 5 commentaires

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ANALYSE : Ludwig Wittgenstein fait partie des philosophes dont la vie s’accorde avec la pensée. Et au cœur de celles-ci, le silence, raconte Sylvain Portier. A l’origine, une critique de la métaphysique, qui ne serait qu’une suite de «bavardages», et une théorie du langage selon laquelle «ce dont on ne peut parler, il faut le taire».  


Docteur en Philosophie, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte et le dépassement de la «chose en soi» (éd. L’Harmattan, 2006) ; Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; N’y a-t-il d’instinct que pour l’homme ? (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).


Philosophe autrichien, Ludwig Wittgenstein (1889-1951) fut décrit comme perfectionniste obsessionnel, autoritaire (notamment avec les enfants), suicidaire et proche de l’agoraphobie. Issu d’une famille de la bourgeoise juive, il aimait la musique et pratiquait le piano. Il commença des études d’ingénieur aéronautique à Berlin puis à Manchester, avant de se tourner, sur les conseils de Gottlob Frege, vers la philosophie des mathématiques. Il alla alors à Cambridge, où il rejoignit Bertrand Russell, célèbre philosophe et logicien. La rédaction de son plus célèbre ouvrage, le Tractatus logico-philosophicus, eut lieu durant les années de guerre, en partie dans les tranchées. Il en fera dix ans plus tard sa thèse de doctorat, mais le publia dès 1921 avec l’aide de Russell. À la fin de la guerre, il passa une dizaine d’années à vivre éloigné de la philosophie, en occupant les professions d’instituteur dans un petit village autrichien, puis de jardinier dans un monastère. Il légua l’immense fortune dont il hérita à ses sœurs mais refusa de la donner aux pauvres, estimant que cela leur évite d’être perturbé par l’argent.

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L’un des textes qu’il jugeait «profond, vraiment profond» était le conte de Grimm intitulé Rumpelstilzchen (traduit en français par Le nain tracassin ou Outroupistache). Il était passionné par les westerns, l’aéronautique, fabriqua des cerfs-volants et un radiateur de coin, était athée mais aimait écouter la messe dans des langues qu’il ne comprenait pas, se murait parfois dans le silence durant des jours entiers, et s’isola un temps dans une cabane qu’il avait lui-même construite en Norvège, au bord de la mer. Or, nous voudrions montrer que, contrairement à d’autres philosophes, chacun de ces aspects biographiques, parfois burlesques et déroutants, se retrouve dans sa philosophie. Sa vie et sa pensée sont entremêlées et indissociables, de sorte que pour comprendre pourquoi il choisit finalement d’aller jardiner dans un cloître, il n’est pas inutile de lire et de comprendre le Tractatus.

Le problème fondamental de ce livre, relativement court, est celui de l’expression correcte : comment bien dire ce que l’on a à dire ? Quelles sont les limites de ce qui peut être dit ? Comment tracer une frontière dans le langage ? Et nous disons bien dans le langage, et non pas dans la pensée elle-même, car cela nécessiterait que l’on puisse penser la non-pensée, ce qui est impossible. Or, afin de répondre à ces questions, il est avant tout essentiel d’interroger le statut des problèmes traditionnels de la philosophie, et surtout de la métaphysique, qui prétend parler du Sens du monde, d’une Transcendance ou d’un Absolu. Platon, Plotin, Thomas d’Aquin, Leibniz ou encore Hegel en sont quelques grands noms. Wittgenstein s’inscrit ainsi dans un sillage intellectuel qui comprend Hume, Kant et Auguste Comte, et se rallie à des penseurs du XXe siècle avec lequel il est d’ailleurs souvent confondu : Russell, Carnap, Schlick, Waismann, et autres représentants du célèbre Cercle de Vienne des années 1930.

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Tous ont en effet en commun le fait de fustiger la métaphysique au sens le plus traditionnel du terme. Mais en quoi pose-t-elle problème ? Ce qui caractérise les métaphysiciens, c’est qu’ils tentent de produire un discours sensé, rationnel, sur les fondements de l’existence du monde, sur le sens de notre existence, sur la possibilité de celle du Destin, de Dieu, de l’âme, ou d’une vie après la mort. Ils cherchent non seulement des explications, mais aussi des preuves à notre existence et à celle de l’univers en général. Wittgenstein a développé une critique radicale de cette prétention, affirmant que tous les énoncés métaphysiques sont dépourvus de sens – l’ensemble des énoncés, c’est-à-dire non seulement les hypothèses et les réponses envisagées, mais les questions mêmes auxquelles ces hypothèses et ces réponses se rapportent. Selon l’expression employée par Wittgenstein lors de sa rencontre du 30 décembre 1929 avec les membres du Cercle de Vienne, ces énoncés ne sont «que des bavardages». Il tourne d’ailleurs parfois en dérision la métaphysique comme type de questionnement :

«Je suis assis avec un philosophe dans le jardin ; il dit à maintes reprises : ‘Je sais que ceci est un arbre’, tout en désignant un arbre près de nous. Une tierce personne arrive et entend cela, et je lui dis : ‘Non, cet homme n’est pas fou. Nous faisons de la philosophie’» (De la certitude, 467)

Les bavardages sont certes fort sympathiques et socialement utiles (discussions de fin de repas, entreprises de séduction, etc.) mais pas aux mêmes lois que la logique pure, au même «jeu de langage» que celui de la science, comme l’aurait dit celui que l’on nomme le second Wittgenstein. Mais, selon Wittgenstein, cette tendance de l’esprit n’est pas accidentelle : il s’agit au contraire d’une tendance naturelle qui tente, de façon aussi pathétique qu’érotique, de « vouloir dire l’indicible, venir se heurter aux limites du langage ». La métaphysique représente donc, pour Wittgenstein, une étonnante forme de littérature, mais elle n’est en aucun cas un savoir positif ou une science. On ne saurait même lui concéder qu’elle a le mérite d’émettre des hypothèses profondes mais malheureusement invérifiables… car les questions mêmes qu’elle pose n’ont aucun sens. Dire par exemple que «tout émane de l’Un» (cf. Plotin), que «le Néant s’oppose à l’Être» (cf. Heidegger), ou se demander «pourquoi y a-t-il le monde et non pas plutôt rien ?» (cf. Leibniz), n’a pas plus de sens que de se demander si «le poids est plus bleu que le centimètre» ou d’affirmer que «le chat est dans le pourquoi du chat». Une analyse rigoureuse du langage, qui est précisément ce que Wittgenstein appelle de ses vœux, doit pouvoir nous le révéler.

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Dans le même sens, le Tractatus s’efforce de montrer pourquoi une phrase (affirmative, négative ou interrogative) ne peut avoir de signification que si elle respecte certaines exigences, qui ne sont pas culturelles mais inhérentes à la nature même de la raison et du langage (et non pas seulement des diverses langues). Il souligne d’ailleurs que, pour que cela ait un sens de se tromper, par exemple, concernant ce que l’on voit ou ce dont on se souvient, il est nécessaire qu’il y ait quelque-chose qui soit hors de ce doute, auquel on accorde confiance. Se demander si l’on n’a pas fait une erreur en réalisant un calcul ou si l’on n’est pas victime d’une illusion quand l’on perçoit quelque chose ou que l’on se souvient d’un événement est sensé. Mais un doute généralisé ne peut en revanche être qu’un non-sens métaphysique. Ou, comme le dit un célèbre aphorisme wittgensteinien, «si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds restent fixes».

C’est pourquoi l’échelle est l’objet wittgensteinien par excellence, le symbole de son rejet et de son dépassement du dérangement mental métaphysique, puisque le lecteur du Tractatus doit, comme l’énonce sa proposition 6.54, «pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté». Cette philosophie est donc un outil indispensable mais encombrant, et qui ne saurait être emmené avec soi une fois que l’on est parvenu à franchir le mur ou à monter à l’étage. Autrement dit, la philosophie wittgensteinienne n’est pas une doctrine mais une méthodologie : elle n’est pas un ensemble de thèses mais, selon l’image employée par Wittgenstein à la fin de son Tractatus, «une échelle» faite pour grimper vers ce qui a du sens mais peut être «montré», non pas «dit». Faute de pouvoir (ou de vouloir ?) monter sur la fameuse échelle, les métaphysiciens restent prisonniers d’une sorte de folie, de ce que Wittgenstein qualifie parfois de «dérangement mental», et ne peuvent que se perdre dans des logorrhées absurdes, sans jamais parvenir à saisir cet Absolu qu’ils recherchent. Mais ne nous méprenons pas : cela ne retire rien au fait que Wittgenstein éprouva souvent des sentiments métaphysiques, que l’on peut aussi qualifier de mystiques, mais à condition de bien comprendre que, comme l’énonce la proposition 6.44 du Tractatus, «ce n’est pas comment est le monde qui est mystique, mais qu’il soit». Avec Wittgenstein, nous avons donc paradoxalement affaire à une personne quelque peu délirante dans sa vie personnelle, mais qui entend soigner les hommes de ce délire qu’est la métaphysique, et par extension les divinations et superstitions, dont les prétendus mystères ne sont que de pures absurdités. C’est pourquoi le Tractatus se clôt sur une proposition 7 qui n’est rien de moins qu’une injonction à une éthique de la limite et une apologie du silence : «ce dont on ne peut parler, il faut le taire» ou, selon une autre traduction : «sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence».

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Son ami Russell déplora d’ailleurs qu’il ait si souvent été tenté de se réfugier dans le silence et la solitude, et qu’il soit par exemple allé s’isoler dans d’improbables recoins d’Autriche : Puchberg, Trattenbach, Otterthal. «Il est devenu complètement mystique», écrivit Russell. Cette critique, car pour Russell l’adjectif mystique était manifestement péjoratif, faisait peut-être en écho au grief que Wittgenstein lui avait fait un jour, quand il était encore son élève, au sujet du Tractatus : «Ne vous en faites pas, je sais que vous ne le comprendrez jamais». Le mystique et l’ineffable sont au contraire si précieux pour Wittgenstein qu’ils doivent être vivifiés, cultivés, notamment par l’activité artistique. En un sens proche, le logicien Rudolf Carnap disait, dans le bien-nommé Dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage, que les métaphysiciens sont «des musiciens sans talent musical». C’est donc leur impudence qui fait penser à certaines personnes que se taire est un aveu de faiblesse, et leur naïveté qui fait croire à d’autres que ces galimatias valent la peine d’être écoutés. Pour Wittgenstein, du fait même que le monde est, le silence est au contraire le meilleur mode d’expression  et, pour tout dire, à la fois un devoir éthique et une élégance de la pensée.

(Si le cœur vous en dit, reprenez à présent les divers éléments biographiques que nous avons commencés par évoquer et voyez-en vous-mêmes le caractère tractatussien, wittgensteinien au sens des grands principes de sa philosophie.)

 

Sylvain Portier

Docteur en Philosophie, spécialiste de Fichte, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte et le dépassement de la « chose en soi » (éd. L’Harmattan, 2006) ; Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; Zlatan Ibrahimovic - Friedrich Nietzsche (éd. M-Editer, 2014) ; N'y a-t-il d'instinct que pour l'homme (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).

 

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Commentaires

Je ne connais pas Wittgenstein, je ne l’ai ni lu dans le texte, ni lu à travers des textes résumant sa pensée. J’avais une image assez négative pourtant, un côté hors sol, verbeux, mais j’avoue que ce texte me donne envie de le lire.

par Mme Michu - le 21 février, 2019


TAISEZ-VOUS ! Alain Finkielkraut serait-il wittgensteinien 🙂 ?

par Bertrand M. - le 21 février, 2019


Et n’oublions pas le « Ta gueule » de Cohn-Bendit à Martin Shultz au Parlement européen le 9 février 2010, ni le « Maul zu, Frau Merkel » de Mélenchon le 7 décembre 2014. Et si l’on remonte jusqu’au « Taisez-vous Elkabach » (mythique) de Georges Marchais en 1978, on se dit qu’il y a une longue tradition wittgensteinienne de notre personnel politique …

par Emmanuel Aubriac - le 21 février, 2019


Pourquoi, en lisant cet exposé, est-ce que je suis renvoyée inévitablement à l’image des rabbins discutant Talmud/Mishna, en sachant que certains d’entre eux, et pas les moindres, ont fini… dans un silence hébété, tout comme d’autres philosophes (suivez mon regard…).
Je suis contente que Wittgenstein ait fini en cultivant son jardin, comme Voltaire avait préconisé, il me semble.
Contente aussi d’apprendre que la métaphysique, c’est ce qu’on fait quand on n’a pas de talent musical, et qu’il vaut mieux donc être.. Bach que Wittgenstein. Oui, assez d’accord avec ça.
Pour le silence : un des grands problèmes de la civilisation surgit quand ce qu’il vaut mieux dire dans un certain cadre (disons… initiatique, donc, secret, entre initiés,) est publié sur la place publique devant des millions.
Cela créé… un très grave problème. Wittgenstein a du ? pu ? s’apercevoir que l’enjeu de la sagesse est de comprendre ce qu’il faut dire, quand, où, à qui, comment, en laissant de côté toute pensée sur ce qui ne peut pas être dit comme superflue, en laissant les rabbins et apparentés discourir entre eux sur ces questions.
Pour le bavardage.. un brin de conversation, mais vraiment de la conversation, serait plaisant, et salvateur dans notre monde qui jure par.. la métaphysique, et le « méta » en tous genres. Bravo pour l’érotique, aussi, qui rime assez mal avec métaphysique.
Pour ma part, je n’ai jamais cru que se taire était un signe de faiblesse : il faut être vraiment fort et sage pour tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir, et ce n’est pas notre dernière caisse de résonance technologique qui me donnera tort (et Wittgenstein aussi).

par Debra - le 21 février, 2019


Tout àfait, Bertrand M. et Emmanuel Aubriac … à cette différence près que Wittgenstein n’aurait sans doute jamais imposé LE SILENCE à qui que ce soit… sauf à lui-même. Il avait la qualité de l’humilité, contrairement à certains tristes sires, colériques, narcissiques, mais dans les sacro-saintes « hautes sphères ».

par Sylvain Portier - le 21 février, 2019



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