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Claire Marin : «La continuité n’apparaît plus comme un horizon désirable»

9/04/2019 | par Claire Marin | dans Art & Société | 5 commentaires

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ENTRETIEN : Aux éditions de l’Observatoire, la philosophe Claire Marin publie Rupture(s), un bel essai qu’elle consacre à ce concept et à ses manifestations contemporaines. Notre monde, peut-être plus qu’hier, est soumis à des ruptures incessantes, au point, parfois, que l’on peut se demander ce qui demeure. Pour profiter des ruptures qui délivrent et survivre à celles qui brisent, l’auteur loue une forme de détachement, qui ne saurait être pris pour de la simple légèreté. 


Docteur et agrégée en philosophie, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, Claire Marin est professeur en classes préparatoires et membre associé du Centre international d’études de la philosophie française contemporaine (ENS-Ulm). Outre un roman (Hors de moi, éd. Allia, 2008), elle a publié trois essais : Violences de la maladie, violence de la vie (éd. Armand Colin, 2008), La maladie, catastrophe intime (éd. PUF, 2014) et dernièrement Rupture(s) (éd. de l’Observatoire, 2019).


iPHILO. – Rupture. Ce mot n’a-t-il pas une dimension intrinsèquement violente ?

Claire MARIN. – Si, tout à fait. La rupture suppose souvent l’exercice d’une force qui déforme, déchire, arrache. Il y a dans la rupture une contrainte qui s’exerce sur un sujet et le maltraite. Elle fait voler en éclat une continuité, une unité et une intégrité. En cela, elle est profondément violente.

On parle souvent des «ruptures dans ou de la vie», comme si l’on changeait de peau. Philosophiquement, comment concilier identité et rupture ?

La rupture, lorsqu’on la subit, qu’elle soit liée à une maladie, un chagrin d’amour, un exil, met à mal notre identité, notre image de nous-même, elle nous oblige à nous redéfinir. Mais il se peut aussi, dans une autre perspective, que la rupture permette l’advenue d’une identité qui jusqu’alors n’avait pas pu s’affirmer. Plus profondément, il me semble que les ruptures sont en fait multiples dans nos existences, du fait même de la vitesse à laquelle notre environnement, notamment technologique, se modifie. La manière dont je travaille, dont je considère les autres et le monde est nécessairement transformé par les relations, les possibilités de communication mais aussi les exigences que ces nouvelles technologies offrent ou imposent. Elles se démultiplient et influencent nos manières de vivre, en créant des juxtapositions et des fragmentations. Il faudrait étudier, un peu comme en musique ou en poésie, les ruptures de rythme dans nos existences. Il me semble qu’elles se sont intensifiées. A tel point peut-être que l’on ne s’en rend plus vraiment compte, comme si la continuité n’était définitivement plus l’horizon désirable d’une vie. Les plus jeunes ont intégré, sans nécessairement l’apprécier, contrairement à ce que l’on aime dire, le fait que leur vie, au moins sur le plan professionnel, sera ponctuée de ruptures et de bifurcations. Comment concilier cette donnée avec une forme de continuité de l’identité ? Sans doute, en cultivant un certain détachement. Mais qui ne doit pas être confondu avec la légèreté qu’on aime attribuer rapidement aux générations les plus jeunes.

Plus profondément, le rapport entre rupture et identité me paraît essentiel, même si, sans doute, un certain nombre de ruptures se font en nous insensiblement. Il est possible que l’on ignore pendant longtemps ces décalages intimes, ces fêlures qui se font en nous, jusqu’au moment où cela devient impossible.

On s’est rompu quelque chose. Et en même temps, on est rompu à… Qu’est-ce que ces acceptions différentes donnent-elles à penser ?

Il y a des ruptures qui fragilisent. Je suis prudent avec mon genou après une rupture des ligaments croisés. Ce qui a été brisé peut nous affaiblir, nous faire perdre en confiance et en élan. Mais on dit également, comme vous le rappelez, qu’on finit par être rompu à un certain exercice par exemple. Comme si, par la répétition, l’effort et sans doute une part de douleur, on s’était délié de celui que l’on était pour mieux s’adapter à une nouvelle tâche. On retrouve l’idée qu’on évoquait précédemment d’une contrainte qui déforme. Mais ici dans cette «déformation» que je subis, il y a en réalité l’émergence d’une nouvelle aptitude qui fait de moi un spécialiste, un expert. Etre rompu à, c’est d’une certaine manière, s’être laissé «défaire» pour mieux faire corps avec l’exercice, avoir fait émerger de soi de nouvelles capacités à travers une épreuve transformatrice. Et on entend bien dans cette expression que cela a nécessité une certaine endurance.

Vous parlez de la «queue de la comète», des «traces fantomatiques» de la mémoire. Peut-on vraiment rompre en ce sens ? Je pense à la phrase de Jankélévitch : «Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été… ». 

Oui, mais tout ce qui a été ne persiste pas avec la même intensité. Et effectivement, comme vous le soulignez, lorsqu’il ne reste que des traces fantomatiques dans la mémoire, c’est sans doute qu’il ne s’agissait pas à proprement parler d’une rupture, mais d’un désengagement plus facile. J’emprunte à un moment dans Rupture(s) une image du héros de Vincent Delecroix dans Ce qui est perdu, qui parle des souvenirs amoureux douloureux comme de petits tessons. Comme les morceaux de verre, les souvenirs finissent presque tous par se polir à force d’être sans cesse retournés par les vagues de la mémoire.

Il faut rompre avec quelque chose. La rupture prend-elle une signification particulière dans une société comme la nôtre fondée sur l’individualisme, pour le meilleur et souvent pour le pire ? 

La rupture est parfois l’expression exacerbée d’un égoïsme et le symptôme d’un rejet de la responsabilité ou de la solidarité. On se sépare comme on résilie un abonnement. Ces démultiplications des formes de ruptures questionnent sur le sens que l’engagement peut avoir aujourd’hui. Quels types de fidélité résistent à cette dissolution des liens et des appartenances ? Cela mériterait d’être interrogé. Quels sont les pôles de stabilité qui se maintiennent ? Est-ce qu’ils sont être recherchés dans des relations d’amitié, dans des fraternités plus radicales, dans des revendications identitaires ? Qu’est-ce qui nous soutient et nous fait encore tenir ensemble ? Ce sont de vraies questions. J’aurais tendance à insister sur le rôle de l’amitié, comme pôle de continuité. Mais c’est peut-être très subjectif.

Une société fragmentée, qui cherche à se retrouver autour de ronds-points pour recréer du lien social, n’est-ce pas au fond le rejet d’une politique de la rupture ?

Tout dépend ce qu’on entend par «politique de la rupture». Il y a des politiques de la rupture qui sont nécessaires et urgentes aujourd’hui, sur le plan environnemental par exemple, et qui n’existent malheureusement que dans les discours de campagne électorale. Mais j’aurais tendance à dire avec vous que l’on est effectivement face à des politiques de la rupture dans la mesure où la logique de rentabilité économique détruit les structures de soin et de solidarité. Comme si l’idée même du lien social représentait une menace ou un archaïsme culturel. Il faudrait non seulement rompre avec une attitude jugée passéiste, mais aussi défaire les structures qui s’appuient sur la durée et la relation, qui construisent dans le temps (l’éducation, la rééducation, la réparation, de quelque nature qu’elles soient). Chacun essaie donc à sa manière de recréer un tissu de liens humains, là où la fermeture de centres de soins, d’associations de quartier, de lignes ferroviaires manifestent explicitement la destruction des pôles d’aide et des moyens de connexion. Le sentiment d’abandon et le ressenti d’un mépris tiennent à ces disparitions qui ne sont pas seulement symboliques. Etre très éloigné d’un centre hospitalier, c’est, de fait, être plus exposé au risque vital en cas d’urgence. On comprend que cela nourrisse un profond sentiment d’injustice.

L’idée de «larguer les amarres» pour «devenir soi-même» est très dans l’air du temps. Comment éviter une forme de discours psychologique un peu béatement optimiste ? 

Oui, on aime beaucoup ces histoires de reconversion ou de changement de vie radical, qui laissent penser qu’on accède nécessairement à une vie neuve et plus épanouissante après l’épreuve d’une maladie grave ou grâce au «courage» de rompre. Mais on peut aussi tout y perdre. Notamment lorsque l’on a totalement idéalisé ou fantasmé une vie dans laquelle on plonge tête baissée sans rien savoir de ce que l’on risque. Ce n’est pas si simple de tout quitter pour devenir comédien, pâtissier ou instituteur. Réaliser sa vocation, exercer un métier qui a du sens, revenir au concret, ces desiderata sont souvent sincères et louables, mais s’ils ne sont pas accompagnés d’une représentation réaliste de ce que ces métiers impliquent, en terme de fatigue, de rythme de vie, de sacrifice sur le plan personnel ou matériel, la rupture peut conduire à de grandes désillusions. Il n’y a pas de magie de la rupture. Elle délivre autant qu’elle brise. Qu’on soit à l’initiative ne garantit pas qu’elle nous permette de la traverser avec réussite. Mais il y a aussi des ruptures nécessaires, qui nous libèrent des mensonges, aux autres et à nous-même. On met parfois des années à rompre avec un homme, avec sa propre famille, avec un milieu professionnel ou social ou encore avec une certaine image de nous-même qui nous rendaient profondément malheureux sans qu’on réussisse vraiment à se l’avouer. Dans ce cas, la rupture nous libère et nous permet de revivre, en libérant des capacités, des désirs, des envies qui participent de manière essentielle à notre identité.

Entretien mené par Alexis Feertchak

Pour aller plus loin : Claire MARIN, Rupture(s), éd. de l’Observatoire, 2019.

 

Claire Marin

Docteur et agrégée en philosophie, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, Claire Marin est professeur en classes préparatoires et membre associé du Centre international d’études de la philosophie française contemporaine (ENS-Ulm). Outre un roman (Hors de moi, éd. Allia, 2008), elle a publié trois essais : Violences de la maladie, violence de la vie (éd. Armand Colin, 2008), La maladie, catastrophe intime (éd. PUF, 2014) et dernièrement Rupture(s) (éd. de l’Observatoire, 2019).

 

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Commentaires

Vous écrivez qu’il n’y a pas de magie de la rupture. Certes, indubitablement. Mais il y a aujourd’hui une mystique de la rupture. Celles-ci font partie de la vie, il ne faut donc pas les rejeter bêtement. Mais, comme vous le dîtes d’une certaine façon, notre société ultraindividualiste et néolibérale est structurellement vecteur de ruptures. C’est un drame. Il faut repenser non la rupture, qu’il faut au contraire contenir, mais de toute urgence la continuité, l’identité, la préservation, tous ces concepts qui ne sont plus à la mode. Dans l’antiquité et en Asie, les philosophies accordent beaucoup d’importance à ces notions d’équilibre, de stabilité, de pérennité. Bref, il est temps de refonder une philosophie conservatrice (attention, pas réactionnaire) face à l’hubris du projet (post)moderne. L’ouvrage de F.-X. Bellamy, « Demeure », est un espoir en ce sens.

par Mme Michû - le 9 avril, 2019


Merci Madame pour ce bel entretien. Le propos est mesuré et fin, ça donne à penser.

par Paul Bernard - le 9 avril, 2019


Hier, en faisant du stop, j’ai partagé avec un conducteur ma petite théorie sur l’accélération de nos ruptures, et de notre perception du temps qui va de plus en plus vite…par induction, je réalise que la génération des baby boomers, une génération avec un nombre presque incalculable de membres qui pèse d’une masse très lourde sur le monde occidental contemporain arrive enfin à la réalisation… concrète de sa propre mortalité.
Serait-ce un moment de… rupture ? De rupture de conscience ?
D’être au pied du mur de la réalisation de sa mortalité, vieillissement, avec souvent la charge de parents plus vieux, et encore plus près de la mort ?
Je reste profondément convaincue, sans pouvoir le prouver, que nous appréhendons le monde dans et par l’instrument de notre corps qui est un instrument particulier, dans la mesure où « nous » et nos pensées en sommes indissociables.
Certes, les nouvelles technologies exercent une pression continue, et croissante, pour nous.. dissocier de notre vécu d’êtres-corps, et c’est.. fatal pour nous, je le crains.
Le mot « identité » est un projet qui est une impasse, à mon avis.
Et je ne peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour la cérémonie de mariage de l’église anglicane, dans le temps, où il est dit « ce que Dieu a uni, qu’aucun homme ne le tranche ». C’était l’époque où l’union entre l’homme et la femme était sacrée, et s’appuyait sur l’alliance avec Dieu, autre forme d’union. Ces alliances constituaient un beau projet pour l’Homme. Il y a eu des rabbins dans le temps pour proclamer, au moment de procéder à la canonisation de la Bible, que le Cantique des Cantiques était le livre le plus sacré de toute la Bible, et que si tout le reste devait disparaître (Y COMPRIS LA LOI, JE L’ESPERE…) que le Cantique reste, et bien, Dieu en serait satisfait.
On a les unions qu’on peut, n’est-ce pas ?
Et les ruptures aussi, je suppose.
Certaines ont plus d’envergure que d’autres, tout de même.

par Debra - le 9 avril, 2019


Effectivement, comment ne pas penser au dernier ouvrage de François-Xavier BELLAMY intitulé DEMEURE.
RUPTURE ouvre la réflexion et prend effectivement une signification particulière dans une société comme la nôtre fondée sur l’individualisme.

Belle réflexion à poursuivre avec la lecture de cet ouvrage.

par RICHER - le 9 avril, 2019


Que le mot  » conservateur  » ait , pour beaucoup , un sens péjoratif, en dit long, non ? Comment peut-on ne pas se sentir l,héritier des millénaires qui nous ont précédé ? Effectivement, le livre de Bellamy répond bien à vos questions. Un futur dialogue ?

par Philippe Le Corroller - le 10 avril, 2019



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