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«Dessine-moi un chat de Schrödinger»

25/01/2020 | par Philippe Granarolo | dans Science & Techno | 1 commentaire

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LECTURE : Le philosophe Philippe Granarolo, la physicienne Virginie Langlois et l’illustratrice Cécile Decorte publient un livre inclassable mais très réussi illustrant (au sens propre et figuré) les implications paradoxales de la mécanique quantique sur notre vie quotidienne. Nietzschéen bien connu des lecteurs d’iPhilo, le premier nous explique sa passion pour cette étonnante physique qui tient le chat pour à la fois mort et vivant jusqu’à ce que Schrödinger ouvre la boîte et l’observe.


Docteur d’Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d’Urville de Toulon et membre de l’Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (éd. Les Belles Lettres, 2014, rééd. ‘poche’ 2018). Avec Virginie Langlois et Cécile Decorte, il a récemment publié Dessine-moi un chat de Schrödinger (éd. Parole, 2019). Nous vous conseillons son site internet. Suivre sur Twitter : @PGranarolo


En 1993, je publiai chez Vrin mon premier ouvrage L’individu éternel. L’expérience nietzschéenne de l’éternité (qui vient d’être réédité fin 2019). J’avais choisi pour titre de la conclusion de ce livre «Le quantisme nietzschéen». Pourquoi ce titre ? Je ne connaissais alors que très peu de choses de la physique quantique, j’avais en tout et pour tout lu deux livres du physicien David Bohm qui m’avaient beaucoup marqué. Mais de là à parler d’un «quantisme nietzschéen», il y avait un pas qui demeure pour moi aujourd’hui encore difficilement explicable.

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Depuis cette date, j’ai considérablement approfondi ma connaissance des théories quantiques, j’ai lu un grand nombre d’ouvrages de vulgarisation, j’ai dévoré les principaux livres d’Erwin Schrödinger, de Murray Gell-Mann, de Richard Feynman, etc. Et du même coup deux hypothèses se bousculent dans mon esprit pour trouver une solution à l’énigme que je viens de présenter. Soit je me situe dans la perspective classique d’un temps linéaire irréversible, et j’interprète le titre de la conclusion de mon premier ouvrage en termes de coïncidence. Le hasard a voulu que j’évoque la physique quantique dans mon premier livre, et que je me passionne des années plus tard pour ce genre de théories. Soit j’ai recours à ce que certains théoriciens quantiques dénomment la «synchronicité», et j’explique par une sorte de rétrocausalité le mystérieux titre choisi en 1993. Le futur a influencé le passé, et c’est le livre que je viens de publier en novembre 2019 avec la physicienne et romancière Virginie Langlois, Dessine-moi un chat de Schrödinger (éd. Parole), qui a déclenché à rebours le choix de ce titre en 1993.

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Il me faut bien entendu, si je tiens à conserver ma réputation de philosophe rigoureux et si je veux éviter de passer pour un illuminé, prendre mille précautions avant de recourir publiquement à une semblable hypothèse. Synchronicités, prémonitions, expériences de télépathie, etc., font partie des multiples expériences de notre vie quotidienne qui semblent irréfutables à la plupart d’entre nous, mais que nous éliminons faute de disposer dans notre bibliothèque mentale de tiroirs susceptibles de les accueillir. Nous sommes dans une situation analogue à celle des contemporains de Copernic et de Galilée, qui multipliaient observations et expérimentations absolument inintégrables à l’ancien modèle (les philosophes parlent de «paradigme») construit quinze à vingt siècles plus tôt par Aristote et par Ptolémée. Mais il ne suffit pas qu’un modèle s’effrite pour qu’on change de paradigme.

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Après Copernic, Kepler et Galilée, il appartint à Isaac Newton de construire le modèle auquel tous se référeront trois siècles durant : un cadre objectif, indépendant de l’observateur, fait de trois dimensions d’espace et d’une dimension de temps. Un espace et un temps absolu à l’intérieur desquels se déroulent tous les phénomènes que nous observons. De même qu’à la Renaissance le paradigme antique a tenu bon durant plus d’un siècle malgré les multiples coups de boutoirs reçus de toute part, le cadre newtonien a longtemps résisté aux tremblements de terre venus de la théorie relativiste et de la physique quantique, et il résiste encore dans le grand public (mais plus du tout chez les scientifiques). La relativité de l’espace-temps et l’interdépendance de l’observateur et de l’observé sont pour nos savants des certitudes irréfutables. Einstein fut l’un des premiers à remettre aussi nettement en cause le temps newtonien, et l’une de ses formules est citée en page de garde de notre ouvrage : «Pour nous physiciens convaincus, la distinction entre passé, présent et futur, n’est qu’une illusion obstinément persistante».

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D’où le sous-titre de notre ouvrage, plus important sans doute que son titre : «Quand la philosophie quantique révèle l’Extra-Ordinaire de notre quotidien». Ce qui intéresse la physicienne Virginie Langlois et moi-même, ce ne sont pas tant les équations ou les expérimentations des physiciens quantiques, même si elles ne sauraient être absentes de notre ouvrage, que le nouveau paradigme issu de ces théories. Quelle que soit l’importance de la relativité einsteinienne, nous sommes convaincus l’un et l’autre que c’est de la théorie quantique qu’émerge le nouveau modèle qui s’imposera bientôt à tous. Nous sommes également convaincus que ce nouveau modèle est porteur d’un message d’espoir capable de changer notre regard sur la réalité comme sur notre existence. Un nouveau modèle dont l’urgence se fait sentir chaque jour davantage, et que notre ouvrage a pour ambition de diffuser le plus largement possible. Pour garantir cette diffusion, nous avons requis les services d’une excellente dessinatrice de livres pour enfants, Cécile Decorte, que nous avons initiée aux théories quantiques et qui, avec son talent particulier, a éclairé par ses dessins les propos que nous tenons.

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Dans ce livre original, c’est un chat qui s’exprime, réincarnation du fameux chat de Schrödinger, et qui dialogue avec l’illustratrice. Ce choix d’écriture, dont l’initiative revient à la romancière Virginie Langlois, qui avait déjà su traduire dans un langage romanesque de grande qualité les principes de la physique quantique, met le lecteur dans des conditions optimales pour intégrer sans mal de crâne les expérimentations et les principes complexes dont est issu le nouveau paradigme.

Pour aller plus loin : P. Granarolo, V. Langlois, C. Decorte, Dessine-moi un chat de Schrödinger, éd. Parole, 2019.

 

Philippe Granarolo

Docteur d'Etat ès Lettres et agrégé en philosophie, Philippe Granarolo est professeur honoraire de Khâgne au lycée Dumont d'Urville de Toulon et membre de l'Académie du Var. Spécialiste de Nietzsche, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment Nietzsche : cinq scénarios pour le futur (Les Belles Lettres, 2014) . Nous vous conseillons son site internet : http://www.granarolo.fr/. Suivre surTwitter : @PGranarolo

 

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