iPhilo » L’Édito : «Face au Covid, tous épidémiologistes ?»

L’Édito : «Face au Covid, tous épidémiologistes ?»

4/12/2020 | par Alexis Feertchak | dans Science & Techno | 3 commentaires

Download PDF

LA LETTRE D’IPHILO #3 : Recevez chaque mois dans votre boîte «mail» une lettre écrite par notre rédaction. En plus d’une sélection d’articles – ici ceux parus en novembre mais aussi certains «classiques» à (re)lire – vous pouvez découvrir «L’Édito», un court billet en lien plus ou moins étroit avec l’actualité, écrit ce mois-ci par Alexis Feertchak.


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en Philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu’il a fondé en 2012.


«Chers lecteurs d’iPhilo,

Voici près d’un an que, par la force des choses, beaucoup de Français sont devenus épidémiologistes. Je ne critiquerai pas cette tendance à épouser son environnement. A l’origine assez peu intéressé par la chose médicale, me voici désormais auteur d’articles de presse quasi quotidiens sur les vaccins, les masques, les tests de dépistage et les statistiques épidémiologiques. Avec la pratique, est venu l’intérêt, et je me réjouis aujourd’hui à l’idée de discuter avec un professeur de médecine. Il m’est même arrivé d’aller scruter les courbes d’Our World in Data sans obligation professionnelle – je n’ose dire «pour mon plaisir».

C’était peut-être cela, au fond, apprendre avec vivre avec le virus, «chevaucher le tigre», comme dit notre président. Désormais, apparaissent d’ambitieuses études d’opinion, comme : êtes-vous pour ou contre la chloroquine ? croyez-vous aux vaccins ? Au palmarès un peu suranné des dirigeants politiques, succédera peut-être bientôt celui des PU-PH les plus populaires : êtes-vous plutôt Didier Raoult, Christian Perronne, Philippe Juvin, William Dab, Antoine Flahaut, Arnaud Fontanet, Eric Caumes, Karine Lacombe, Jean-François Delfraissy ? Au choix, vous pourrez jeter votre dévolu sur des hétérodoxes ou des orthodoxes, des optimistes ou des pessimistes, des sérieux ou des grandes gueules, des «de gauche» ou des «de droite», des «populistes» ou des «élitistes». 

Cette irruption du registre de l’opinion dans le champ de la Science est évidemment un échec pour la pensée, qui prend parfois une tournure tragi-comique. Comme le résumait le physicien et philosophe des sciences Etienne Klein il y a quelques semaines, va-t-on bientôt faire un sondage pour déterminer si la Terre est ronde ou pour savoir si l’on est pour ou contre le boson de Higgs ? Mais il ne faut probablement pas s’arrêter à ce seul glissement du politique vers la science, car, dans le même temps, la science glisse elle aussi vers le politique. Le boson de Higgs n’affecte certes pas encore nos conditions de vie, mais les professeurs de médecine, eux, transmettent, probablement à leur corps défendant, un message politique des plus intimes en décrivant scientifiquement les contours de ce qu’une bonne société devrait être par temps épidémique.

Après les deux corps du Roi, les deux corps du Professeur 

Dans un chassé-croisé étonnant, les Français deviennent épidémiologistes et les épidémiologistes figures politiques. Ce n’est pas pour rien qu’un Raoult plaît à beaucoup, et fait horreur à tant d’autres. Ce n’est pas la chloroquine en tant que telle qui fait mouche, mais son personnage de «Gaulois réfractaire», pour user derechef d’une expression présidentielle. Après le Roi, voici le Professeur qui se dédouble en deux corps : un corps scientifique et un corps politique. Leur superposition est inévitable, indécollable, dès lors que le PU-PH pose le pied sur un plateau de télévision et exerce son autorité urbi et orbi, pour la communauté scientifique comme pour la cité des hommes.      

Il n’y peut pas grand-chose, l’éminent PU-PH. Car le virus Sars-CoV-2 lui-même n’est plus seulement un agent infectieux. Il est désormais aussi l’agent invisible mais omniprésent des doutes, des angoisses, des passions politiques, sociales, économiques, culturelles, civilisationnelles d’une bonne partie de la planète. Il est devenu un «fait social total», résumerait l’anthropologue Marcel Mauss. Et l’on entend un peu partout : «C’est la faute de la mondialisation, il faut réapprendre la sobriété ! L’homme est devenu fou et ne respecte plus la nature qui l’entoure, il en paie le prix ! On veut aller sur Mars, mais on ne sait plus fabriquer de masques ! On nous imposait l’austérité et on trouve tout à coup 100 milliards ! On nous promettait un monde sans frontières et on rétablit des contrôles pour les vacances ! On nous disait en marche, et on est à l’arrêt ! On s’est bien moqué de la Chine et elle nous prend de vitesse ! On est trop laxistes avec les jeunes, regardez-les en terrasse, ils sont inconscients ! On veut se débarrasser des vieux, ils coûtent trop chers ! Ou à l’inverse, on sacrifie l’avenir des jeunes !», etc. 

Mieux que tous les grands récits politiques qui tentent d’embrasser l’ensemble des contours d’une société, un mot – Covid – parvient à lui seul à concentrer tout le mal du monde. Et, comme Satan dans la Bible, il nous glisse : «Mon nom est Légion». Maintenant que cette légion est concentrée en cinq lettres, sommes-nous plus avancés ? Pas forcément, l’actualité désespérante de ces dernières semaines le montre : le risque aujourd’hui n’est-il pas plutôt celui d’une convergence de toutes les crises – sanitaire, économique, sociale, sécuritaire, culturelle, religieuse, écologique etc. – qui s’entremêlent au risque de s’auto-alimenter ? 

Gageons plutôt que cette dimension totalisante du Covid sera l’occasion bienvenue de réfléchir à la dimension globale du mot «crise» qui est si ancré dans nos esprits, si familier depuis des décennies qu’on ne sait plus ni où il commence ni où il finit. Une crise est étymologiquement et médicalement le moment de la révélation du mal, condition nécessaire mais pas suffisante pour le combattre. Saurons-nous en tirer le meilleur, ou a minima le moins pire ?»

Alexis Feertchak, à Saint-Lunaire, le 4 décembre 2020.

L’âge du Minotaure : penser la technique

Depuis ce début de millénaire, les avancées scientifiques sont stupéfiantes, mais en viennent à brouiller les frontières entre corps, esprit et machine. Dans L’Âge du Minotaure. Penser la techniquePierre Dulau et Guillaume Morano, tous les deux professeurs agrégés de philosophie en classes préparatoires littéraires, s’interrogent sur cette étrange hybridation qui fait que l’homme, tel le Minotaure, est à la fois augmenté et dénaturé par certaines inventions qu’il a lui-même engendrées.

Lire leur article sur le site d’iPhilo

À la campagne, l’esthétique introuvable des zones commerciales

À l’inverse des petits commerces de centre-ville où l’on flâne, les centres commerciaux de la France périphérique font l’économie de toute dimension esthétique. Pressé, le client passe directement de son véhicule à l’objet de son achat, raconte Audrey Jougla. Le confinement souligne d’ailleurs qu’à supprimer le non-essentiel, on en vient à retirer tout plaisir et toute sociabilité aux activités commerciales. À ce jeu-là, les géants du commerce en ligne ont déjà gagné, déplore la philosophe.

Lire son article sur le site d’iPhilo

«Tu peux dire ce que tu veux, alors : ferme-la» ?

Dans un beau texte qui relate deux expériences vécues comme professeur de philosophie face à ses collègues et à ses élèves, Stéphane Braconnier constate avec amertume l’affaiblissement de la liberté d’expression en France, qui recule devant une parole devenue égotiste, un culte mou du consensus et une pulsion liberticide.

Lire son article sur le site d’iPhilo

Pascal, penseur grandiose de la petitesse humaine

Pascal est à la fois un grand scientifique, un grand philosophe et un grand croyant. Comment est-ce possible, se demande le co-rédacteur en chef d’iPhilo, Sylvain Portier ? Philosopher, c’est tout remettre en question, alors qu’avoir la foi, c’est croire sans avoir besoin de preuve. Être scientifique, c’est juger que le vrai est forcément rationnel et démontrable, alors qu’être croyant c’est se fier à son cœur. Pascal parvient à dépasser ces contradictions, une prouesse qui permet au passage de saisir pourquoi il a tant insisté sur le caractère dérisoire de l’existence humaine.

Lire son article sur le site d’iPhilo

Et ne manquez pas non plus en octobre…

Chaque mois, un grand classique d’iPhilo à (re)lire !

19/11/2012 : Voici un très beau texte, «La crise sans fin», écrit par la philosopheMyriam Revault d’Allonnesprofesseur des Universités à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). Notre présent est envahi par la crise mais, en se généralisant à un tel point qu’elle semble fonctionner aujourd’hui comme un «fait social total» (pour reprendre l’expression de Marcel Mauss), la crise s’est vidée de son sens originel. Le mot grec krisis désignait le jugement, le tri, la séparation, la décision. Il indiquait le moment décisif, dans l’évolution d’un processus incertain, qui devait permettre le diagnostic, le pronostic et éventuellement la sortie de crise. A l’inverse, la crise paraît aujourd’hui marquée du sceau de l’indécision voire de l’indécidable. Ce que nous ressentons, en cette période de crise qui est la nôtre, c’est sa permanence. Nous n’en voyons pas l’issue. Ainsi dilatée, elle est à la fois le milieu et la norme de notre existence.

Lire son article sur le site d’iPhilo

Voilà, c’est la fin de la «lettre d’iPhilo n°3». On vous redonne rendez-vous dans un mois. D’ici là, n’hésitez pas à en parler autour de vous ! Pour vous abonner, il vous suffit d’entrer votre adresse électronique sur le site d’iPhilo puis de valider l’email de confirmation reçu. 

Philosophiquement vôtres,

Alexis Feertchak & Sylvain Portier
Rédacteurs en chef d’iPhilo

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collaborateur pour l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

Les deux corps du professeur ! Merci , cher Alexis Feertchak d’apporter un rayon de soleil en cette fin de semaine bien morose . Comme beaucoup de Français sans doute , j’avoue ressentir une grande lassitude devant tous ces scientifiques qui défilent à la télévision pour nous dire une chose et son contraire avec le plus parfait aplomb . A chaque fois , je ne peux m’empêcher , avant d’éteindre le petit écran pour retrouver un livre , de penser au mot délicieux de Woody Allen :  » La réponse est oui . Quelle était la question ? « 

par Philippe Le Corroller - le 4 décembre, 2020


[…] aussi : Face au Covid, tous épidémiologistes ? (Alexis […]

par iPhilo » Covid-19 : un million de vaccins… par jour ! - le 15 janvier, 2021


[…] aussi : L’Édito : «Face au Covid, tous épidémiologistes ?» (Alexis […]

par iPhilo » Un an masqués : des hommes sans visage, un mauvais augure - le 9 juin, 2021



Laissez un commentaire