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Le crépuscule de la vitesse

29/05/2019 | par Sylvain Portier | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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ANALYSE : La vitesse ne date pas d’hier et l’homo sapiens n’a pas attendu la locomotive à vapeur pour faire de la vélocité le vecteur du progrès. On l’aime, la vitesse, ou plutôt on l’aimait. L’homme du XXIe siècle, qui n’est jamais allé aussi vite, doute de son propre mouvement. Le philosophe Sylvain Portier raconte l’histoire de cette défiance qui s’installe au coeur des consciences. 


Docteur en Philosophie, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte et le dépassement de la «chose en soi» (éd. L’Harmattan, 2006) ; Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; N’y a-t-il d’instinct que pour l’homme ? (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).


Les végétaux, les animaux et les humains ont tous des savoir-faire. Ce ne sont pas les mêmes, car ils sont plus ou moins élaborés, transmissibles ou non, perfectibles ou non, réflexifs ou non. Or, la vitesse joue toujours un rôle déterminant en ce qui les concerne, que ce soit pour la maîtrise du corps ou, chez l’homme, d’un outil ou d’une machine : il n’y a pas de maîtrise technique sans maîtrise d’un certain rapport à une temporalité technique, qui n’est autre que sa vitesse d’exécution efficace. C’était d’ailleurs ce que suggère l’étymologie même du terme vitessel’agilité étant un talent, une technique qui permet d’être véloce. Ainsi, la technique de chasse d’un guépard est notamment liée à sa vitesse (puisqu’elle peut atteindre 40 km/h), ici de prédation, tout comme la technique de fuite ou de camouflage en dépendent. C’est d’ailleurs l’un des enseignements du mythe d’Atalante : la vitesse est un outil, voire une arme. À l’heure du commerce en ligne, ce que les Grecs avaient déjà compris devient évident : la vitesse de commande et de livraison d’un produit est une arme commerciale redoutable, et ce n’est pas un hasard si Hermès est à la fois le dieu des commerçants, de la vitesse… mais aussi des voleurs.

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L’on pourrait nous objecter que toute technique ne vise toutefois pas à gagner du temps mais, en vérité, les deux sont liés. Lorsque les hommes préhistoriques n’utilisèrent plus des sagaies pour chasser, car ils avaient inventé le tir à l’arc, cela leur permit de chasser autant de proies en moins de temps, de chasser plus de proies en autant de temps, ou de chasser des proies qu’ils ne pouvaient même pas chasser auparavant. Les inventions techniques ont ainsi toujours eu pour but d’accélérer l’action ou l’obtention de son résultat, qu’il s’agisse par exemple de la mécanique, de l’hydraulique ou de l’électronique. Une exception toutefois : la chimie, avec l’invention de la chimiothérapie qui ralentit les processus cancéreux ou des tranquillisants, qui ralentissent les processus de la conscience. En toute rigueur, il est donc faux de dire que nous sommes entrés dans l’ère de vitesse vers la fin du XXème siècle, puisque toute technique est liée à une certaine vitesse, et que nous sommes donc dans l’ère de vitesse depuis l’invention de nos premières techniques.

La différence entre ce que les intellectuels du XIXème et de la fin du XXème siècle disaient de la vitesse est sur ce point édifiante, et le changement paradigmatique qui a alors eu lieu est peut-être aussi important que ceux que provoquèrent la maîtrise des premiers outils (il y a environ 400 000 ans) et l’invention de l’écriture (donc la fin de la préhistoire). Si l’on exclut la période de l’Obscurantisme médiéval, la science et le développement des savoir-faire ont toujours été, jusqu’au siècle dernier, synonymes de progrès. Le positivismed’Auguste Comte en fit l’apologie, sa devise étant précisément «ordre et progrès» : en comprenant de mieux en mieux l’ordrede la Nature, notre connaissance et notre bonheur commun allaient rapidement pouvoir progresser. On trouve une idée proche dans le futurisme, ce mouvement littéraire et politique qui vantait, au début du siècle dernier, la science et la vitesse, dont les inventions des moteurs à vapeur et à explosion ont été les emblèmes. C’est en ce sens que, dans le célèbre Manifeste du futurisme, Filippo Tommaso Marinetti écrivait : «La splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : celle de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels que des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace».

Immédiateté et instantanéité

Et il est vrai que, si l’on exclut peut-être la sensation du triple galop, jamais l’homme ne ressentit une sensation de vitesse aussi intense qu’avec l’invention de la locomotive, puis de la voiture et de la moto. Avec l’avion et la fusée, on ressent certes la force du décollage, mais plus ensuite le grisement de la vitesse. Il peut y avoir quelque-chose de fascinant et d’apeurant dans ce sentiment mêlé de puissance et d’absence de contrôle, qui nous renvoie à cette adoration quasiment mystico-religieuse de la vitesse, à un sentiment «numineux»comme l’aurait dit le psychanalyste Karl Gustav Jung. Paul Walker, l’acteur principal de la saga cinématographique Fast and furious, écrivit d’ailleurs : «Si la vitesse me tue, ne pleurez pas, car moi je souriais» –formule prophétique puisque ce fut à cause de sa vitesse excessive qu’il décéda en 2013, au volant de l’une de ses puissantes voitures.

De nos jours, la vitesse est au contraire devenue source d’inquiétude et l’heure est à la sécurité. Les technosciences restent objet d’espoir, mais surtout de défiance, car nous avons connu sa face obscure : rythmes de travail de plus en plus oppressants, addiction aux nouvelles technologies, effets nocifs de produits chimiques sur la santé publique, surveillance globale sur Internet, invention d’armes de destruction massive, dérèglement climatique, etc. Il y a ainsi un monde à deux vitesses: celui des pays industrialisés, de ce que nous pourrons nommer uninstantannéismedans lequel le chronomètre est roi, et celui des autres pays, qui continuent de vivre selon des rythmes plus lents, notamment basés sur ceux de la Nature. Mais, pour être plus précis, nous devons bien distinguer ici immédiateté et instantanéité : l’immédiateté, c’est l’absence d’intermédiaires, de médiations. Or, afin que je puisse par exemple avoir instantanément accès à une information sur Internet, de très nombreuses médiations sont indispensables : algorithmes, applications, satellites, fibre optique, espace de stockage du big data, etc. C’est donc sur la base de nombreuses médiations, qui opèrent quasiment à la vitesse de la lumière, que je peux avoir tout de suite accès à cette information. Ce n’est donc pas dans l’ère de l’immédiateté, mais bien dans celle de l’instantanéité, que nous vivons et, que nous allons certainement vivre de plus en plus.

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Face à cette situation, les psychologues nous encouragent généralement à suivre une éthique de vie qui nous permette de décélérer, de réapprendre à prendre le temps de prendre son temps. Cela est certes un conseil de bon sens, qui est de plus en plus mis en pratique par certaines personnes et associations, par exemple décroissantes…. mais cela n’a qu’une portée horizontale et limitée, alors que le problème est ici d’ordre sociétal et demanderait que la verticalité des pouvoirs politiques et économiques aillent dans le même sens. Le cas de Thoreau, penseur du XIXe siècle, est sur ce point resté célèbre, puisqu’il décrit, dans Walden, le séjour qu’il fit durant deux ans dans les bois, près de Concord, dans le Massachussetts. Il prend ainsi clairement ses distances avec la normalité sociale pour se mettre à construire de ses propres mains une cabane ouverte sur la Nature environnante qui a son propre rythme, et qu’il passe ses journées à contempler. Dans des pages empruntes de poésie et de mysticisme, il va même jusqu’à s’identifier à certains animaux, comme les oiseaux, ou à tenter de communiquer avec des chouettes et des marmottes. Mais ce lâchez-prise ne peut avoir qu’une portée individuelle et, s’il fut riche et radical, n’en fut pas moins temporaire.

Mais décélérer et se débrancher n’est donc pas aisé, et ce pour deux raisons au moins : Nombre de représentants politiques prennent pour seul modèle celui de l’Entreprise, fondé sur la rentabilité et la rapidité de l’obtention de résultats chiffrables. Or, ce paradigme ne saurait par exemple s’appliquer aux domaines de la santé, de la sécurité de l’éducation ou de la culture. Par ailleurs, toutes les accélérations de la société moderne font système. Comme l’a bien montré le sociologue Jacques Ellul, nous sommes nous-mêmes devenus des rouages d’une grande machine, d’une machinerie mondialisée qui nous impose sa logique et son rythme, sans véritable but. Mais nous ne pensons bien-sûr qu’à court terme et à courte échelle, non pas par hasard mais parce que le réflexe est la logique même du consumérisme moderne, qui veut faire de nous des esclaves aux sentiments de maîtres. Quand nous consultons par exemple rituellement notre smartphone (ce que l’on désigne parfois par l’odieux néologisme nomophobie), que faisons-nous, sinon nous comporter comme lui ? Il se met régulièrement à jour, réactualisant ses fils d’actualités, ses applications, etc. Et, en miroir, nous nous mettons à jour en vérifiant que nous n’avons pas reçu de nouveaux messages, devenant ainsi les applications de nos propres applications. On retrouve ainsi un processus dialectique qui n’est pas sans rappeler celui du maître et de l’esclave chez Hegel puisque, si nous sommes censés être les maîtres de ces nouveaux outils qui nous libèrent, ce sont également eux qui nous aliènent et qui nous formatent.

Vers une eschatologie de la vitesse ?

L’urbaniste et philosophe Paul Virilio nomme «dromologie» cette étude délaissée de la «logique de la vitesse». En grec, dromossignifie route, allée, avenueet, par extension, course. Le dromos est donc à la fois la rue, le canal de déplacement ou de communication, et la ruée, au sens de la ruée vers l’or, c’est-à-dire la précipitation dans ces mêmes canaux. On retrouve la même idée dans l’expression française faire ses courses, qui désigne à la fois la vitesse du ravitaillement et les allées dans lesquelles ce ravitaillement s’opère, d’une façon souvent savamment organisée pour nous faire consommer inutilement. Par ailleurs, ce que nous nommions l’ère de l’instantanéité n’a pas seulement des implications sociales, mais aussi politiques. Il devient en effet difficile de ne pas calquer le temps politiquesur le temps médiatique, qui est celui de la réaction instantanée à l’actualité. Aussi ne laisse-t-il guère place à la pensée complexe, la réflexion faisant place au réflexe, la sentence à l’analyse circonstanciée. C’est en ce sens que Paul Virilio reprend, pour la renverser, la notion de futurisme et parle d’un «futurisme de l’instant», c’est-à-dire un «présentisme» qui «débouche sur l’impasse de toute étendue et donc de toute perspective». Le tweet en est une bonne image, puisque tout se fait dans l’instant et à court terme, faute d’un espacenécessaire pour penser aux conséquences de nos décisions et pour imaginer un avenir pérenne.

Par ailleurs, tout futur est lié à son passé et, comme l’a bien expliqué Bergson, la conscience est une sorte de «pont»jeté sur ces rives que sont le passé et l’avenir. Concrètement, pour bien prendre conscience de ce qui se passe en ce moment et bien choisir ce que nous comptons faire, il est nécessaire d’anticiper l’avenir et, pour ce faire, de pouvoir se remémorer le passé (expériences fructueuses, néfastes, etc.). Or, tout le problème est qu’aujourd’hui, l’histoire et la culture, sources d’expériences collectives du passé, sont phagocytées : à quoi bon connaître le passé puisque toutes ces données nous sont fournies par le sacrosaint algorithme de Google ? Cela non plus n’aide guère à prendre le recul mémoriel nécessaire pour construire des esprits critiques éclairés et un avenir désirable.

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Mais affirmer que la vitesse a une importance politique, c’est dire que la politique est à la fois une géopolitiqueet une «chronopolitique». Ainsi, les voies romaines n’étaient pas seulement faites pour acheminer des hommes et des vivres, mais surtout des troupes de façon rapide, et toute la politique de l’Empire romain en était dépendante. Comme le dit Paul Virilio «si le temps c’est de l’argent, la vitesse c’est du pouvoir». Mais, si l’usage de la vitesse dans l’art de la guerre était par exemple déjà présent dans les traités militaires chinois de Sun Tzu, cela n’a jamais été aussi déterminant qu’à l’ère moderne. Citons comme exemples la Guerre éclair qui permit aux chars allemands, pourtant peu nombreux, de désorganiser les troupes polonaises et françaises et de prendre d’assaut leurs points stratégiques, ou encore la Seconde Guerre du Golfe où, épaulées par une aviation furtive et ultrarapide, les troupes américaines sont parvenues à marcher sur Bagdad en quelques jours. Paul Virilio critique fortement ce culte de la vitesse et décrit comme un «cauchemar»le fait que, dans le triptyque départ-voyage-arrivée, le voyage tende à être aboli. Si tel était totalement le cas, c’est «l’espace réel» du monde lui-même qui disparaîtrait.

S’il refuse d’être considéré comme technophobe, Paul Virilio développe en ce sens ce qu’il nomme une «science de l’accident».Comme l’expliquait déjà Aristote en son temps, toute technique est une puissance des contraires, toute invention pouvant être, selon l’usage que l’on en fait, source de bien-être ou de malheur, de libération ou d’aliénation, de vie ou de mort. Toute invention possède donc la virtualité d’un type «d’accident», sorte de dommage collatéral du progrès, qui lui est propre et, comme Paul Virilio aime le répéter, inventer le train, c’est inventer le déraillement, inventer l’avion, c’est inventer le crash aérien, etc. Or, dans un souci de rapidité, les hommes ont aujourd’hui délégué leur pouvoir aux machines, qui peuvent traiter en quelques nanosecondes un nombre immense de données. Elles sont donc capables d’aller beaucoup plus vite que les décisions humaines. Aussi pouvons-nous craindre qu’elles ne prennent un jour une décision catastrophique, engendrant ce que Paul Virilio nomme un «accident total», une apocalypse militaire ou économique, par des mouvements boursiers fulgurants et massifs engendrant un krach mondial. C’est là une peur qu’ont illustré divers romans et films modernes, mais que l’on trouve déjà dans d’anciens mythes, comme celui du Golem, et qui montre que cette crainte de l’homme d’être détruit par ce qu’il a lui-même engendré est aussi ancienne que ses premières innovations. Elle trouve aujourd’hui une nouvelle vitalité car l’utopie de la vitesse du siècle passé pourrait devenir une dystopie, celle d’une dictature de l’instant et de ce que l’on pourrait appeler une dromopathie, une folie de la vitesse.

Face au mur, la «dromophobie» ?

Cela signifie que, si la vitesse a toujours été un facteur déterminant dans notre histoire, elle l’est de manière cruciale pour nous depuis l’anthropocène. Ce néologisme, forgé par le néerlandais Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie en 1995, désigne le moment où l’homme (occidental) a commencé à modifier son environnement d’une manière tout à fait nouvelle et peut-être irrémédiable. Il y a certes des phases de réchauffements climatiques ou de glaciations naturelles, qui sont dues à la rotation de la Terre, et nous sommes ainsi depuis 10 000 ans dans une phase naturellement chaude, que l’on nomme l’holoscène. De plus, cela fait bien sûr des millions d’années qu’il modifie la Nature, et par là-même sa propre nature mais, avec l’anthropocène, tout autre chose se joue en termes de changements et de vitesse de changements. Les scientifiques la fixe à l’invention de la locomotive. En effet, celle-ci est ontologiquement différente de celles, de l’agriculture, de la barque, de la charrue ou du moulin à vent : en fabriquant la locomotive, il a été nécessaire de trouver énormément de charbon et de commencer à puiser dans des matières fossiles, que l’on soupçonnait sans doute déjà à l’époque d’être en quantité limitée. Or, selon la célèbre loi de Gabor, si une nouvelle technologie devient possible, elle sera forcément tôt ou tard réalisée, et c’est là ce qui s’est produit. Cette voie était sans issue, mais elle était pratique, séduisante et lucrative : nous pouvons le faire, et que de magnifiques progrès pour notre bien-être ! Pour le reste, on verra plus tard…Or, il se trouve que ce plus tard, c’est maintenant ! Et, nous qui sommes malheureusement habitués à vivre dans l’urgence, devrions comprendre que ce problème est le plus urgent qui soit, parce que ce n’est plus simplement son empreinte, mais son empreinte carbone que l’homme a ainsi mis sur la Terre, à un rythme qui n’est pas compatible avec le temps long qu’est celui de la Nature. Nous avons ainsi libéré des gaz à effet de serre plus vite que l’atmosphère ne peut les assimiler et détruit des espèces vivantes plus vite qu’elles ne peuvent se renouveler. Ce changement, qui a été exponentiel depuis les années 1950, a été scrupuleusement évalué par Will Steffen, chercheur à l’Université de Stockholm, qui écrit dans La grande accélération, qu’en «un peu plus de deux générations, l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle de la planète».

Il ne s’agit pas ici d’être dromophobe, de fustiger un siècle et demi d’innovations qui nous a apporté, à une vitesse exponentielle, nombre de découvertes et d’inventions dignes d’admiration, dans de nombreux domaines : santé, hygiène, nutrition, transport, culture, etc. De plus, les accélérations de la société moderne ont réduit l’influence de traditions parfois absurdes et liberticides, que l’on ne respectait que par habitude : on fait comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça. Mais nous devons également souligner le danger que représente le fait d’être entré dans une ère, non pas de la vitesseou de l’immédiateté, mais de l’instantanéité. Si ce changement a bien ses raisons d’être, il n’est pas raisonnable puisque, de par sa vitesse exponentielle, il nous prive de tout rétrocontrôlesur nos moyens techniques. C’est pourquoi un accident ultime et irréversible, qu’il soit militaire, économique ou écologique, peut avoir lieu à tout moment, et instantanément. Ce sera là le dernier actede l’anthroposcène. Par ailleurs, nombre de scientifiques pensent que nous vivrons, à l’horizon 2050, le crépuscule de notre modèle d’échanges actuel. Cela n’est toutefois pas dénué d’espoir puisque, comme le souligne le philosophe Edgard Morin, le mot crépuscule provient du latin crepusculum, qui signifie incertain – ce qui caractérise bien notre avenir. Il est aussi le nom donné au peu de lumière qui reste après le coucher du soleil. Mais on l’emploie également parfois pour désigner la lumière qui précède un nouveau lever du soleil, autrement dit l’aube. Et, comme l’on dit parfois d’une journée qu’elle est passéeà toute vitesse, ce jour de l’humanité dont l’aube a été l’anthropocène et que nous avons décrit comme un changement déraisonnable de rapport à la vitesse, est sans doute sur le point de s’achever.

Mais, après avoir montré en quoi consiste ce problème de l’instantanéisme, si vous me demander de vous en fournir ici instantanémentdes éléments de solutions, avouez que, vous non plus, vous n’êtes pas très raisonnables.

 

Sylvain Portier

Docteur en Philosophie, spécialiste de Fichte, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte et le dépassement de la « chose en soi » (éd. L’Harmattan, 2006) ; Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; Zlatan Ibrahimovic - Friedrich Nietzsche (éd. M-Editer, 2014) ; N'y a-t-il d'instinct que pour l'homme (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).

 

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Commentaires

 » La modernité est , dans l’histoire humaine, la première conception du monde qui ait inversé le rapport au temps que toutes les sociétés avant elle semblent avoir partagé : l’héritage avait toujours été valorisé ; désormais , seul l’avenir compte  » . Ce constat de François-Xavier Bellamy , dans son son livre Demeure, entre en résonance, me semble-t-il, avec votre propos. Bien sûr, il serait absurde , comme vous l’écrivez  » de fustiger un siècle et demi d’innovations  » qui ont changé notre vie en matière d’hygiène, de nutrition , de santé , de culture, de transport, etc…Absurde de ne pas savourer les 20 ans d’espérance de vie supplémentaires gagnées grâce aux progrès de la science et de la médecine. Absurde de ne voir dans le progrès que ses conséquences parfois monstrueuses : la disparition de nombreuses espèces, la pollution galopante, le réchauffement de la planète, , la gestation pour autrui qui fait de l’enfant un produit commercial comme un autre, etc…Mais comment ne pas suivre Bellamy lorsqu’il s’insurge :  » Qu’il faille croire au progrès, c’est-à-dire affirmer par principe que ce qui est réel est moins bon que ce qui pourrait être, et que par conséquent il faut tout remplacer de ce dont nous héritons par ce que nous pourrons construire nous-mêmes, voilà qui relève d’une dangereuse folie  » ?

par Philippe Le Corroller - le 30 mai, 2019


Quelques détails :
Il ne me semble pas juste d’évoquer notre passé du Moyen Age comme une époque obscurantiste. Le point de vue « scientifique » n’a PAS TOUJOURS été vécu comme synonyme de progrès. Il est… traditionnellement moderne de parler du Moyen Age comme une époque obscurantiste, mais nous savons… qui a écrit nos manuels d’histoire, et depuis très longtemps, maintenant.
L’ironie étant pour moi, que quelqu’un comme feu Régine Pernoud a pu écrire un tout petit fascicule intitulé « Pour en finir avec le Moyen Age » dans les années ’70 ?, en notant à quel point des personnes cultivées, éduquées sur les bancs de l’Université, étaient capable de sortir des… mythes sur l’histoire du très long, pas si obscurantiste que ça, Moyen Age, et ceci, quelle que soit leur condition sociale. Les « progrès » « scientifiques », dont la lente appropriation de l’Histoire comme science, et non pas « Belles Lettres », nous permettent de savoir à quel degré le Moyen Age ne fut pas obscurantiste, mais… nous persistons dans nos.. erreurs. Un philosophe peut ? doit ? s’interroger sur les raisons de notre ignorance, à laquelle nous nous cramponnons, pour la plupart, et, au moins, savoir qu’il est ignorant.
Comme j’ai probablement dit à un autre moment, il me semble que le problème n’est pas notre adulation de la vitesse tant que la manière dont nous avons réduit l’horizon de notre expérience pour faire de notre monde, la création, un pur instrument asservi à notre volonté de production à l’échelle industrielle, tout en nous réduisant, et réduisant notre conscience à ce que nous percevons de nous-mêmes comme.. image spéculative.
Je continue à penser que nos idées sur le monde déterminent le monde dans lequel nous vivons, et nous nous adulons comme « créateur(s) » en ce moment, avec notre hubris à fabriquer.. un monde artificiel pour rivaliser avec la création. (Oui, c’est un bon mot, le mot « création ».)
Merci pour les recherches étymologiques.
Il me semble me souvenir que le mot « vitesse » s’origine dans la nuit des temps, et qu’il est donc nimbé d’incertitude.
Ce que nous.. voyons, c’est qu’il comporte, in princeps, les deux petites lettres « vi », qu’on trouve dans « violence », « violer », mais qu’on voit aussi dans le Latin « uidere » (voir), et le Latin… « uir »… qui nomme l’homme en tant qu’être masculin, si mes souvenirs sont exactes. Quoi de plus… logique ? qu’il existe une longue opposition ? entre ce qui est associé au « uir », et… la lenteur, les qualités qui ont pu, en OCCIDENT, évoquer le féminin ?
Ce qui m’invite à imaginer qu’il y a, à l’heure actuelle, un… dérèglement ? du principe de la vitesse qui est secondaire au dérèglement dans le rapport entre « uir » et… ? au juste ?…
Pouvons-nous nous permettre de penser ça ?

par Debra - le 31 mai, 2019


[…] aussi : Le crépuscule de la vitesse (Sylvain […]

par iPhilo - le 21 novembre, 2019



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