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Face au coronavirus, le paradoxe du hérisson

14/04/2020 | par L'équipe d'iPhilo | dans Art & Société | 2 commentaires

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ANALYSE : Les philosophes Karl Brozek et Xavier Pavie décrivent un paradoxe étonnant par temps de confinement. La solidarité exige que nous nous tenions à distance les uns des autres.


Karl Brozek est professeur de philosophie à Nantes et chroniqueur sur France 3 Bretagne. Xavier Pavie est philosophe, professeur à l’ESSEC Business School. Auteur d’une dizaine d’ouvrages concernant les exercices spirituels et l’innovation responsable, dont Le choix d’exister (Les Belles Lettres) et L’innovation à l’épreuve de la philosophie (PUF)


Pour les philosophes, il s’agit de comprendre comment se comporter en tant qu’individu dans la société. Et dans le cas actuel, il y a un paradoxe entre le repli sur soi et la solidarité. D’un point de vue quotidien et conceptuel, c’est extrêmement intéressant. On nous dit d’être solidaires mais cela ne fonctionne que si nous avons des comportements individuels. Être individuel, c’est se laver les mains, se protéger, être confiné. Nous devons faire bloc ensemble comme le répètent les gouvernants, mais cela ne peut passer que par des comportements individuels. À un niveau plus conceptuel, cela renvoie au dilemme du Hérisson cher à Schopenhauer. Les interactions de la communauté, si l’on veut qu’elles soient sans risque doivent se faire avec une distance correcte. Il faut donc trouver la bonne distance entre l’individu d’un côté et la communauté de l’autre et ce n’est pas une évidence, nous n’avons pas cette habitude. C’est une question importante que d’essayer de trouver un espace de pensée entre la communauté et moi.

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La philosophie de Kant peut nous donner des pistes sur ce travail étrange, paradoxal, que cette crise nous force à effectuer sur nous-mêmes : nous devons nous isoler, nous replier sur nous-même pour, justement, protéger l’autre. En quelques jours, nous apprenons que chacun de nous est peut-être une bombe à retardement, puisque nous pouvons être porteurs de la maladie et la transmettre aux autres. Il y a un aspect sacrificiel, un don de soi au fait de rester à la maison sans aucun contact, sinon virtuel, avec autrui. C’est exactement ce que propose Kant quand il évoque la notion de dignité : considérer l’autre non comme un moyen, un outil qui peut servir mes propres objectifs, mais comme une fin. C’est à dire une personne que je respecte de façon désintéressée, sans rien avoir à y gagner. En ce sens, le paradoxe est étonnant : c’est parce que je respecte l’autre que je me détourne de lui, que je le mets à distance, que je ne lui parle plus. Ce don de soi sans aucun enjeu personnel, c’est la plus haute façon d’être moral selon Kant.

Une pandémie qui rappelle le «comment vivre» antique

Le but de la philosophie dans l’antiquité est très clair : répondre au comment vivre ? Si les philosophes s’intéressent aux comment vivre, à la philosophie comme manière de vivre, c’est parce que l’existence est constituée de problématiques permanentes : la passion, la quête du pouvoir, la recherche de l’argent, la peur, la crainte, l’angoisse, la vieillesse, la maladie, la trahison, la mort. Toutes ces questions-là nous perturbent, nous empêchent de vivre sereinement. Nous sommes tous torturés en tant qu’humains par la vie et ses obstacles. Comment vivre malgré tout cela ? Trois écoles philosophiques sont particulièrement éclairantes pour comprendre cela : les stoïciens, les épicuriens et les cyniques. Ces écoles ne travaillent pas à enlever les maux – même s’ils disent que la philosophie est thérapeutique – mais à essayer de les combattre et les diminuer. Ces écoles développent ce que l’on appelle des «exercices spirituels». Toute la philosophie antique est exercice spirituel, c’est-à-dire une pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre, de voir les choses. C’est à la fois un discours, qu’il soit intérieur ou extérieur, et une mise en œuvre pratique.

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Pour notre question, les stoïciens sont peut-être les plus pertinents, ils sont les plus à même de travailler sur cette problématique car le stoïcisme est une philosophie de l’acceptation. La plus grande phrase d’Épictète : «il y a des choses qui dépendent de nous et il y a des choses qui n’en dépendent pas» est très éclairante. Ce qui ne dépend pas de moi par exemple est la situation actuelle, ce virus devenu pandémique. Ce qui dépend de moi est la distanciation sociale, les règles d’hygiène, le respect de soi (prendre soin de soi) si l’on veut prendre soin des autres. Les stoïciens ont quatre vertus cardinales que l’on peut mettre en perspective avec le contexte actuel. La première est la sagesse, c’est savoir accueillir ce qui se passe avec calme et sérénité. Ne pas chercher un coupable et ne pas céder à la panique. La deuxième dimension est la justice. Par exemple, savoir interagir avec les autres, éduquer, montrer l’exemple, respecter les consignes. Le troisième axe est la modération. Il s’agit à nouveau de ne pas céder à la panique de l’achat, contrôler ses impulsions, modérer ses plaisirs, par exemple ne pas chercher à partir, à acheter ce qui n’est pas nécessaire. La quatrième dimension est le courage de prendre des décisions qui ne sont pas plaisantes, décider ce qui est bon pour le bien commun avoir le courage de changer ses habitudes. Ce sont quatre vertus importantes pour déterminer notre mode de vie. 

Savons-nous tirer des leçons de nos expériences ?

Comprendre le monde et savoir comment vivre sont finalement les racines de la philosophie. La situation actuelle peut nous aider à revenir à des éléments philosophiques forts et utiles au-delà de la crise. Car il semble que nous assistions à une forme de destruction d’un monde en cours : mondialisation, interdépendance, mauvaise priorisation des fonds publics, etc. Toutefois la destruction appelle nécessairement la création (la célèbre destruction créatrice) et l’enjeu est la création du nouveau monde.  Comment va-t-on accéder à un monde à venir qui serait différent du monde en train d’être détruit ? Un monde innovant mais aussi responsable. Cependant il y a un risque fort que ce monde ne soit pas totalement détruit et qu’il soit le même qu’avant. La répétition des crises, SRAS, H1N1, COVID 19 va peut-être nous entrainer à voir autre chose mais rien n’est moins sûr, nous n’avons pas vraiment appris des dernières épidémies et nous n’avons pas vraiment adapté nos modes de vie en termes d’hygiène, équipement en masques, etc. Nous savions que nous n’étions pas prêts à subir une nouvelle épidémie mais nous n’avons rien fait, malgré les signaux. 

Cette fois-ci peut être aurons-nous la destruction en vue de la création d’un monde plus responsable et solidaire. On peut noter que dès les premiers temps du confinement, il y a eu des réflexes de solidarité spontanés. Mais cette solidarité était beaucoup plus symbolique qu’effective. En France, se mettre à sa fenêtre tous les soirs à 20 heures pour applaudir, c’est un très beau geste, moralement fort. Mais cela reste un geste symbolique. On s’aperçoit à mesure que passent les jours et les semaines que d’autres initiatives, plus concrètes, se font jour : des personnes font les courses pour leurs voisins âgés, affaiblis ou en situation de précarité. Un modèle de société plus ouverte, plus soucieuse des autres commence à émerger. Cependant, ces initiatives restent isolées et ne font pas système. Que restera-t-il de tout cela à la sortie du confinement ? Tirerons-nous les leçons de ce mode de vie un peu forcé mais qui nous pousse à nous responsabiliser vis-à-vis des autres ? On ne peut que se souvenir de la ferveur qui a animé la France au moment des attentats meurtriers de l’année 2015. Les Français se sentaient soudés par l’indignation face à l’horreur qui frappait le pays. On a embrassé les policiers dans la rue, qui sont devenus pendant quelques jours les héros du pays. On était tous Charlie, on voulait changer le monde, le rendre plus beau. Et puis la vie a repris son cours et cette solidarité, cette union nationale, a fait long feu. La situation est bien différente aujourd’hui, puisque chacun est touché dans sa façon de vivre et que le danger semble immédiat, pressant, tout le monde peut être touché à tout moment. Cela peut être l’occasion d’un changement radical dans notre façon de vivre.

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Indéniablement, ce que nous devons retenir au-delà de la crise est le travail sur soi. Il s’agit d’un autre apprentissage qui nous vient de Pascal qui disait que «le malheur des hommes est de ne pas savoir rester ou demeurer seul en repos dans sa chambre». Pourquoi ? Parce qu’on a envie d’être en voyage, en déplacement professionnel, de fréquenter des amis, de se réunir pour dîner, de partir en vacances à droite à gauche. Tout cela n’est-il pas finalement que superficialité ? N’est-il pas l’occasion d’apprendre à travailler sur soi et être capable de vivre en compagnie de soi-même ? N’est-ce pas l’occasion de réinstaurer un espace de pensées individuel et collectif qui semble nous manquer depuis quelques semaines ?

 

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Commentaires

D’accord avec l’ensemble de votre papier . Mais pas avec sa dernière phrase . Vous trouvez vraiment « qu’un espace de pensées individuel et collectif semble nous manquer depuis quelques semaines  » ? Entre les conférences récupérées sur divers sites – y compris l’excellent iPhilo – , les coups de fil interminables aux copains , voire les apéros sur What’App et les conversations en bas de l’immeuble ( en respectant la  » distanciation sociale  » , bien sûr ), les idées circulent , non ? Certaines relèvent certes de la simple brève de comptoir, mais d’autres sont plus raffinées . En revanche , j’attends avec intérêt de voir si nous serons capables de réussir le déconfinement . Par exemple , accepterons-nous de nous imposer un masque pendant des semaines , voire des mois , nous qui regardions jusque là avec une ironie condescendante les touristes asiatiques ainsi affublés , habitués qu’ils sont à la pollution des villes ?

par Philippe Le Corroller - le 15 avril, 2020



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