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L’homme 2.0 pourra-t-il mettre fin à sa propre finitude ?

21/06/2020 | par Maude Corrieras | dans Philo Contemporaine | 3 commentaires

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ANALYSE : Les technologies modernes pénètrent de plus en plus nos corps et nos esprits. C’est ce nouveau monde que se propose de décrire Maude Corrieras, afin d’ouvrir des perspectives sur ce que pourraient être les futurs contours de ce que l’on nomme encore aujourd’hui l’homme.


Docteur en Philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Maude Corrieras enseigne la philosophie et la culture générale en classes préparatoires et à Sciences Po Paris. Spécialiste de Nicolas de Cues, elle a co-fondé la Société Française Cusanus et la Société d’édition Ipagine.


En mars dernier, l’entrepreneur américain Elon Musk – qui a déjà investi dans la voiture électrique avec Tesla ou dans la conquête spatiale privée avec SpaceX – a annoncé la création de Neuralink, une société dont l’objectif déclaré est de décupler les capacités intellectuelles, d’augmenter le cerveau humain, par l’implant de petites électrodes dans le cerveau. Il doit permettre de soigner les maladies neurodégénératives voire, à long terme, de télécharger les pensées et les souvenirs vers un disque dur. Si nous ne sommes qu’aux balbutiements de cette évolution, avec des tentatives pour réguler par des implants l’électricité du cerveau dans des cas graves de Parkinson ou d’épilepsie, ou encore pour permettre à des tétraplégiques de manipuler des objets virtuels par la pensée, ce projet est loin d’être un cas unique. Ainsi Building 8, le département de recherche lancé par Mark Zuckerberg, PDG de Facebook il y a un an, tente de créer des interfaces cerveau-machine, permettant par exemple de dépasser le décalage entre les moyens de communication actuels – la parole et l’écriture par le biais d’un stylo ou d’un clavier – et les capacités du cerveau. L’idée de taper des mots directement depuis son cerveau, ou encore de penser dans une langue étrangère et de le ressentir dans une autre langue sont des projets tout à fait concrets de la Silicon Valley (1).

Lire aussi : L’obsolescence de l’homme (Thibaud Zuppinger)

Quelle crédibilité accorder à de tels projets ? Si le but avéré est d’augmenter la réalité, et ici en particulier le cerveau humain en lui ajoutant une intelligence artificielle, il brise notre conception même de l’humanité, en repensant notre rapport à la technique et les frontières entre nature et culture. D’outil extérieur indispensable pour maîtriser l’environnement et permettre à l’homme d’y vivre, l’avancée technologique actuelle, à travers les technosciences et la robotique, déplace cette extériorité de la technique : c’est son propre corps que l’homme cherche à modifier pour en dépasser les limites. Le développement conjoint de quatre grandes technologies (Les Nano-technologies, les Biotechnologies, l’Intelligence artificielle et les sciences-Cognitives – NBIC) se renforçant les unes les autres, tend à converger vers un but commun, l’apparition d’une nouvelle forme d’humanité soit très supérieure, soit radicalement différente de celle que nous connaissons actuellement. Mais faut-il pour autant croire à « l’obsolescence de l’homme » (2) dans le monde qui advient ?

Humanisme, transhumanisme et post-humanisme : de quoi parle-t-on ?

On désigne comme humanisme toute pensée qui met au premier plan de ses préoccupations la connaissance de l’homme et le souci du développement de ses qualités essentielles, ainsi que le rappelle la définition du Petit Larousse illustré. L’humanisme place l’homme et les valeurs humaines au-dessus des autres valeurs. Il accorde donc sa confiance en l’homme et sa nature, notamment rationnelle, impliquant par-là l’idée qu’en développant ses facultés, l’homme peut espérer atteindre une certaine forme d’excellence. L’humanisme insiste sur l’importance de la culture (humanitas, en latin) comprise comme l’acte par lequel l’homme s’efforce de devenir toujours meilleur en exerçant assidûment son esprit et son corps, et de devenir autonome. L’homme y est valorisé par le pouvoir de sa raison, qui, outre une faculté de connaître, est reconnue comme une capacité d’assigner certaines limites aux développements techniques et scientifiques. Si l’homme est un être de raison, il est alors responsable face à lui-même et au monde. L’humanisme implique à la fois une affirmation de l’universalité du genre humain, une certaine liberté du sujet humain et l’affirmation que les êtres humains sont la fin dernière de toutes nos actions.

Le transhumanisme est un mouvement technologique, idéologique, économique et politique, né aux États-Unis à la fin des années 70. Dans l’idée de trans humanisme, il y a cette idée d’un passage vers autre chose. C’est le biologiste britannique Julian Huxley introduit le néologisme transhumanism en 1957 (3). Ce terme apparaît comme synonyme de ce qu’il appelait auparavant « humanisme évolutionnaire ». Il définit le transhumain comme un « homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine ». On trouverait également un précurseur en Teilhard de Chardin qui, dans un texte datant de 1950 et publié en 1951 intitulé « Du pré-humain à l’ultra-humain » (4), introduit le néologisme transhumain dans une perspective d’évolution.

Ce mouvement, qui s’inscrit dans la lignée de plusieurs courants de pensée, affirme que l’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie et qu’il faut œuvrer activement au développement de ce processus car, à l’horizon de celui-ci, se dessine un monde dans lequel les hommes deviendront amortels, c’est-à-dire qu’ils bénéficieront d’une vie sans fin et en bonne santé, seront délivrés de toutes formes de souffrances physiques et psychiques et pourront indéfiniment accroître leurs aptitudes physiques, intellectuelles et émotionnelles dans les proportions jusqu’alors inconnues. Ce mouvement constitue la phase de transition vers le post-humanisme. Il se veut international, avec une association World Transhumanist Association, créée en 1988 puis renommée Humanity+.

« L’homme s’effacera, comme à la limite de la mer un visage de sable » (Michel Foucault, Les Mots et les choses)

Le post-humanisme est un terme apparu publiquement lors d’un colloque sur Heidegger et l’humanisme par Peter Sloterdijk en 19995. Dans cette conférence, il cherche à répondre à la question : comment remplacer le vieil humanisme hérité des Grecs et Latins ? L’humanisme était associé à l’écrit, à l’échange épistolaire, et aujourd’hui, il faut trouver un système de valeur de substitution pour entrer dans le monde technologique qui est le nôtre. Nous devons affronter une humanité élargie, élargie aux animaux, élargie aussi à ces êtres nés de clonage, à des cyborgs, robots, clones, aux objets intelligents, à des êtres nés par ectogénèse (utérus artificiel) : un monde qui comptera en plus de nous des individus inédits façonnés par la technologie, et dignes de livres et films de science-fiction les plus dystopiques.

Lire aussi : Mieux vaut préserver l’humanité que l’améliorer (Laurence Hansen-Love)

Selon Sloterdijk, le post-humanisme, au-delà de ce système de valeur, apparaît ainsi comme l’anticipation d’un au-delà de l’humain. Ces mouvements d’opinion, notamment américains, pensent que nous pouvons influer sur l’évolution ultérieure de l’humanité, que nous pouvons faire émerger une nouvelle espèce, que nous pouvons éventuellement appeler Singularité6. Selon cette conception, la science aurait modifié la condition humaine et serait capable de la modifier encore (par le génie génétique par exemple) au point que l’humanité serait à un tournant radical de son histoire, voire à la fin de son histoire.

Les idées sous-tendant le transhumanisme : progrès et évolution

Le transhumanisme prolonge les idéaux et valeurs des Lumières modernes et veut appliquer les technologies matérielles aux individus afin de les améliorer en ce sens. Mais, comme ces valeurs incluent la liberté individuelle, la tolérance, le pluralisme, la diversité, le transhumanisme s’avère aussi empreinte d’une tentation postmoderniste qui rompt avec l’universalisme des Lumières. Celles-ci en général, et Condorcet en particulier (7), soutiennent l’idée que l’on pourra rendre l’humain autonome grâce aux sciences et aux techniques. Ils défendent l’idée d’un progrès pour l’humanité pendant des siècles, voire l’idée d’une médecine capable de modifier, de perfectionner, l’humanité telle qu’elle est. Le transhumanisme s’inscrit donc dans une perspective évolutionniste, et repose sur un monisme, c’est-à-dire ici une conception matérialiste largement renforcée par les progrès de la science, qui s’oppose au dualisme et au substantialisme. Il n’est d’être humain que corporel. Il considère donc la conscience comme un phénomène émergent, dont le support sont les atomes de notre corps, et en particulier de notre cerveau, et dont la compréhension n’est qu’une question de temps.

Depuis les animaux-machines de Descartes, qui ne distinguait pas la machine artificielle de la machine naturelle, le corps avait pu être considéré comme une machine, et la séparation entre le naturel et l’artificiel interrogée dans le sens d’une forme de continuité. Le postulat de Descartes est en effet que tout corps, qu’il soit vivant ou non, fonctionne de la même manière, et il écrit très clairement « je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose » (8). Ce qui permet pour lui d’en déduire qu’il « est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles ». Et on peut comprendre la nature à partir de l’automate, chez Descartes. Le vivant comme l’artificiel se réduisant aux lois de la physique et du mécanisme de la nature, se trouvent être de même nature. Et au sein des organismes, la différence entre les animaux-machines et l’homme tient au fait que l’homme est cet être qui pense, ce qui le place au-dessus des autres machines.

Pourtant, la victoire de l’ordinateur Deep Blue conçu par IBM, sur le champion du monde d’échecs Garry Kasparov en 1997 est tout à fait illustratrice des enjeux contemporains soulevés par tous ces développements technologiques. Elle met à jour la confrontation entre une intelligence naturelle, purement biologique, et une intelligence artificielle. Il faut comprendre par là que ce que Descartes réservait à l’homme, la pensée, que l’on traduit ici par « intelligence » dans la mesure où elle est faculté de calculer aussi, par la raison (du latin ratio, qui signifie également le calcul), serait devenu extensible aux machines. En 1956, le philosophe Gunthers Anders constatait déjà que nous courons après nos machines et déplorons notre impuissance croissante par rapport à elles, que nous éprouvons une insupportable honte à leur égard – une « honte prométhéenne ? » (9). La question fondamentale que cette honte, que l’échec aussi de l’homme face à la machine, provoquent peut se résumer sous le titre de la Une du journal Libération publiée suite à l’échec de Kasparov : « L’homme est-il foutu ? ». Plus récemment, en 2016 et en 2017, le programme informatique conçu pour jouer au jeu de go, AlphaGo, bat les champions du monde Lee Sedol et Ke Jie. L’homme doit-il donc être dépassé ? L’exception de l’homme au sein de la nature, défendue par les projets humanistes, est-il une idée caduque ? La Mettrie, dans son Homme-Machine, n’aurait sans doute pas été étonné, lui qui considérait que l’homme n’était que corps, que machine.

Il s’agit là de se poser également ces questions au sein du monde technologique dans lequel nous vivons : Aujourd’hui, la technologie est pour ainsi dire déjà naturalisée, par nos habitudes, comme celle de nous connecter, partout et tout le temps – et en cela le téléphone portable peut quelquefois même donner l’impression d’être une extension de notre corps. Notre espérance de vie est également allongée, notre résistance aux risques de décès face à la maladie est augmentée grâce aux vaccins et autres technologies. Nous entrons dans un monde sécurisé.

La modification du sens de la technique et ses perspectives

L’homme a toujours dû utiliser la technique pour survivre. Elle est donc un processus vital d’adaptation de l’homme à son environnement. Faute d’instrument intégré à sa nature (griffes, plumes, poils, dents tranchantes, etc.), l’homme nu décrit par Platon dans le mythe de Prométhée (10) est cet Homo faber qu’analyse aussi Bergson dans L’Évolution créatrice. Et ce rapport à notre environnement a changé fortement et brutalement depuis l’antropocène, qui a modifié notre rapport à la technique et à la vitesse.

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Nous sommes ainsi confrontés à la connaissance des limites, de la finitude, de la fragilité de l’existence. On répare ce qui manque pour pouvoir vivre ; la technique compense. Cependant soulager l’homme par la machine, le réparer par la technique (par des lunettes ou des appareils auditifs, par exemple) n’est pas tout à fait identique à l’idée d’augmenter l’homme par la machine. Au-delà de toute réparation, il s’agit d’améliorer des performances, de pousser, voire repousser les limites de l’humain au-delà de ce que l’on pensait possible. On passe ainsi d’une technique externe à une « anthropotechnie » (11), visant à modifier l’homme plutôt que le milieu environnant. Ainsi, si les prothèses bioniques sont une formidable compensation par rapport à un corps diminué, l’éventualité pour les athlètes de haut niveau de s’en faire poser malgré des membres parfaitement normaux, selon les critères définis du normal et du pathologique, c’est-à-dire répondant de façon adéquate à leur usage, est tout à fait tentante. D’autant qu’aujourd’hui l’Organisation mondiale de la Santé déclare que la médecine a pour visée « l’état complet de bien-être », cet état étant bien délicat à penser dans sa « complétude », dans la mesure où le « bien-être » se mesure à l’aune de l’individu et de ses propres ressentis, choix, conceptions du bonheur. La victoire du Sud-Africain Oscar Pistorius, autorisé à courir le 400 m avec des prothèses aux Jeux Olympiques de Londres en 2012 dans la catégorie des sportifs valides est un exemple patent de la porosité des frontières entre le naturel et l’artificiel et soulève la question de la justice d’une telle participation : si la morphologie de la lame en carbone étant différente de celle d’un pied humain articulé à la cheville, les mesures biomécaniques sont différentes, sans que l’on puisse déterminer si l’une est plus performant que l’autre, Oscar Pistorius était toutefois à l’abri des lésions musculaires aux tendons d’Achille et aux mollets, qui perturbent souvent la préparation des sprinters.

On le voit, le projet technique qui devait nous rendre capables de vivre, voire de se libérer et de s’autonomiser, se transforme : il s’agit ici de s’affranchir de la faiblesse caractéristique de l’homme, de sa passivité face aux choses qui force encore à naître par hasard, d’être délivrés de la souffrance et de la maladie associées à la fragilité de nos corps, du vieillissement et de la mort non désirée. Il faudrait parvenir à une réalisation de l’humain, comme le diraient les technoprophètes. Mais cet accomplissement de l’humanité qui était l’enjeu même de l’éducation humaniste – devenir un homme en ayant pleinement conscience de ses limites – se trouve ici complètement renversé. « Renversement de toutes les valeurs », se serait écrié Nietzsche : le vieillissement est, dans cette conception, appréhendé comme une maladie dont il faudrait guérir et le corps associé à une marque d’infirmité qu’il s’agirait de corriger techniquement. À travers tout cela, l’ambition du transhumanisme semble finalement être de libérer l’être humain de tout ancrage biologique en vue d’accéder à un nouveau stade de l’évolution. Dans cette perspective, on assiste à la suppression de ce que l’on considère comme humanité : la naissance, puisque l’on ne veut plus faire naître les hommes, mais les fabriquer (biologie de synthèse, PMA, clonage : dupliquer un génome et non plus reproduire). Or, être humain, c’est naître. L’on désire supprimer la souffrance, la vieillesse, la maladie, grâce aux nanotechnologies invasives qui repéreraient dans le corps une tumeur, ou un autre dysfonctionnement du corps pour y contrevenir. On veut également abolir le hasard et la mort, qu’il faudrait précisément mettre à mort grâce au téléchargement du contenu du cerveau (12). Or, être humain, c’est être soumis à la contingence de l’existence et savoir que l’on est condamné à mourir, sans savoir quand et comment.

Réaliser l’humanité, ce serait donc alors faire advenir l’inverse même de ce que l’humanité signifie pour nous aujourd’hui. Les technologies nouvelles, regroupées dans la convergence NBICs, déclarent en réalité inventer l’au-delà de l’humain. Les philosophies du care n’ont ici pas lieu d’être, les sagesses antiques et humanistes qui précisément ne peuvent se penser qu’au sein d’une compréhension et d’une conscience des limites humaines, semblent en effet ici tout à fait dépassées, dans un monde où il s’agit de réaliser une sorte de sur-homme qui s’auto-engendrerait par la technique qu’il aurait lui-même créée. On bascule d’une conception d’une autonomisation de l’homme par la technique à une autonomisation de la technique, qui interroge sur l’idée d’une véritable libération de l’homme. D’ailleurs, l’astrophysicien britannique Stephen Hawking, qui communiquait pourtant avec le monde extérieur grâce à un ordinateur synthétiseur de voix qui répondait au mouvement des yeux explique que l’I.A., l’intelligence artificielle, risque de conduire l’humanité à sa perte parce que les ordinateurs et les robots devenus plus intelligents que l’homme finiront par le réduire à l’esclavage (13).

Ce projet de dépassement de l’homme par l’homme devrait peut-être précisément s’accrocher à l’idéal humaniste pour donner à ces avancées technologiques extraordinaires un ancrage humain. La limite entre le réel et le fantasme est parfois incertaine, et on glisse rapidement de l’humanisme à la tyrannie, du désir de progrès au délire du savant fou assoiffé de puissance et aveuglé par ses fantasmes, capable alors de vendre son âme au diable comme Faust. Pensons alors au choix d’Ulysse, au chant V de l’Odyssée, face à la proposition de Calypso (14). Faut-il préférer une vie sans douleur, tout en plaisir, calme et amortelle, ou faire le choix de la mortalité, avec ce qu’elle entraîne d’épreuves ?

(1) Alphabet, la maison mère de Google investit chaque année davantage dans les biotechnologies : GoogleVentures gère près de 2 milliards de dollars d’actifs et possède des participations dans plus de 280 start-up. Chaque année, Google lui alloue 300 millions de dollars. De plus, Google parraine la Singularity University qui réunit les meilleurs spécialistes des nouvelles technologies. Elle est dotée d’un budget considérable, et Google en a confié la responsabilité à Ray Kurzweil, considéré comme le « pape du transhumanisme ».
(2) Cette expression renvoie directement au titre d’un ouvrage capital de Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. 1, trad. Christophe David, Éd. Ivrea et Éd. Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2002 ; L’Obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle,trad. Christophe David, Éd. Fario, Paris, mars 2011.
(3) « L’espèce humaine peut, si elle le souhaite, se transcender elle-même – pas de façon simplement sporadique, un individu ici d’une manière, là un individu d’une autre manière – mais dans son intégralité en tant qu’humanité. Nous avons besoin d’un nom pour cette croyance. Peut-être transhumanisme conviendra-t-il : l’homme restant l’homme, mais s’auto- transcendant, en réalisant de nouvelles possibilités de et pour la nature humaine. Je crois dans le transhumanisme : dès qu’il y aura assez de gens pour affirmer cela vraiment, l’espèce humaine sera au seuil d’une nouvelle sorte d’existence, aussi différente de la nôtre que la nôtre est différente de celle de l’Homme de Pékin. Elle réalisera ainsi enfin consciemment sa véritable destinée. » J. Huxley, (New Bottles for New Wine. Londres, Chatto & Windus ; New York, Harper & Brothers Publishers, 1957, p.17)
(4) Teilhard de Chardin, L’avenir de l’homme, Paris, Ed. du Seuil, 1959.
(5) Voir la publication issue de cette conférence : Règles pour le parc humain – une lettre en réponse à la Lettre sur l’Humanisme de Heidegger, Peter Sloterdijk (trad. allem. par Olivier Mannoni), Paris, Éd. Mille et Unenuits, « La petite collection », 2000.
(6) La singularité est un concept selon lequel, à partir d’un point hypothétique de son évolution technologique résultant du processus de convergence, la civilisation humaine pourrait connaître une croissance technologique d’un ordre supérieur. Au-delà de ce point, le progrès ne serait plus l’œuvre que d’intelligences artificielles, ou supra intelligence, elles-mêmes en constante progression. La singularité est donc ce point de basculement à partir duquel apparaîtrait une nouvelle humanité dont il nous est actuellement impossible d’imaginer ce qu’elle sera.
(7) Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1793. On y lit par exemple : « On sent que les progrès de la médecine préservatrice, devenus plus efficaces par ceux de la raison et de l’ordre social, doivent faire disparaître à la longue les maladies transmissibles ou contagieuses, et ces maladies générales qui doivent leur origine aux climats, aux aliments, à la nature des travaux. Il ne serait pas difficile de prouver que cette espérance doit s’étendre à presque toutes les autres maladies, dont il est vraisemblable que l’on saura un jour reconnaître les causes éloignées. »
(8) Descartes, Principes de la philosophie, IV, §203.
(9) G. Anders, L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Éd.L’Encyclopédie des nuisances, 2002.
(10) Platon, Protagoras [320-321c] : dans ce célèbre mythe antique, Épiméthée et son frère Prométhée sont deux dieux chargés par Zeus de distribuer toutes les facultés aux animaux pour qu’ils puissent vivent en harmonie. Prométhée commet l’erreur de laisser l’homme nu et incapable de survivre et, pour réparer cette erreur, en commet une autre, en volant le feu de Zeus (qui représente la connaissance des arts) et en le remettant aux hommes. C’est pourquoi il sera condamné à être enchainé sur le Mont Caucase et à se faire manger éternellement le foie par un aigle.
(11) Le terme « anthropotechnique » a été créé par Gilbert Hottois pour désigner les activités techniques visantà modifier l’homme plutôt que le milieu environnant. Il s’applique à de nombreuses nouvelles technologies, depuis la procréation médicalement assistée, qui permet de dépasser les limites de la stérilité de l’un des deux procréateurs, jusqu’au dopage sportif en passant par la chirurgie esthétique, les prothèses, les implants, etc.
(12) Laurent Alexandre, La mort de la mort, comment la technomédecine va bouleverser l’humanité, Éd.JC Lattès, 2011.
(13) Voir l’interview complète accordée à Rory Cellan Jones par Stephen Hawking (2014) sur le site de la BBC.
(14) On retrouve cette référence dans le très beau livre de Martha Nussbaum, Love’s Knowledge, 1990, Oxford University Press, Inc.

 

Maude Corrieras

Maude Corrieras est Docteur en philosophie de La Sorbonne (Paris IV). Elle enseigne la philosophie et la culture générale en classes préparatoires et à Sciences Po (Paris). Spécialiste de Nicolas de Cues, elle a co-fondé la Société Française Cusanus et la Société d'édition Ipagine.

 

 

Commentaires

Oui, je me répète beaucoup ici.

Je trouve qu’il y a lieu de me répéter…

En lisant cet exposé, je me rends compte que je ne suis pas humaniste, et pas transhumaniste non plus. Je ne crois nullement dans les valeurs.. absolues des Lumières, modernes ou pas, ni que la raison, à comprendre comme l’exercice du calcul, soit le propre de l’Homme. Je crois que n’importe quel prédateur est capable de calcul. Mieux encore, les arbres sont capables de calcul, c’est à dire… de comprendre où est leur intérêt, et d’avoir des comportements, des stratégies adaptées et adéquates, conscientes, pour y parvenir (oui… j’ai bien dit « conscientes »). Je crois que le vivant tout entier se comporte selon son intérêt, à sa manière, et de sa place. Même.. les escargots. Mais il est toujours important d’introduire la dimension de la temporalité, et de POUVOIR introduire la dimension de la temporalité. L’intérêt.. à court terme n’est pas forcément identique à l’intérêt sur le long cours. Il peut même y avoir contradiction. En l’absence de la temporalité, on ne voit que la contradiction, et.. une incohérence.

Les paragraphes ci-dessus m’amènent à comprendre comment et pourquoi un humanisme qui fonde la vie humaine sur l’exercice de la raison, (et l’intérêt) en renvoyant la conduite religieuse de l’Homme à une histoire de dupes dupés par l’obscurantisme est… condamné à se consumer dans l’hubris, et l’impiété, et ceci, en allant à l’encontre de… la raison, elle-même, en étant en proie à une autre forme d’obscurantisme. Le sempiternel problème de l’arroseur arrosé, en quelque sorte…L’ironie voudrait que PEUT-ETRE, ce qui singularise l’Homme parmi les autres animaux est bel et bien sa capacité d’émerveillement, et sa soif… de Dieu/des dieux, ou le sacré. Ce serait.. un comble, non ?…

En lisant mon très documenté livre sur Rome, j’entrevois le long et lent combat entre les religions polythéistes/païennes, et les monothéismes, dont le Christianisme, sous ses différentes formes, qui incorporent plus ou moins d’éléments païens, en sachant que pour l’Occident sous nos soleils, la Grande Romaine a gardé en son sein plus d’expression païenne que les Protestantismes, le Judaïsme, et l’Islam.
Les monothéismes ont un rapport particulier avec la totalité, et la totalité a un rapport… certain avec le totalitarisme. Ceci est visible, même dans le mot « mono ». « Mono », comme… « monade », mais aussi comme « monotonie », « monomanie ».
Il faudrait passer du temps pour explorer les diaboliques alliances entre « mono » et « uni »…et « tot », ces mots de l’absolu. Ce serait profitable…

Pour Descartes, il est… un hérétique provocateur en réduisant le souffle du vivant qui est engendré et naît, en recevant la vie d’autrui, à une affaire de mécanique, pour les besoins de sa cause.
Nous vivons avec les délétères effets de l’hérésie de Descartes.
Pour ceux que ça intéresse, je les renvois au « Discours », et le terrible chapitre sur le coeur comme pompe. C’était déjà annonciateur de ce qui nous attendait, et qui est.. devant nous maintenant. En lisant le chapitre du coeur comme pompe, je leur demande de penser à… « As-tu du coeur, Rodrigue ? », pour sentir à quel point Descartes ECRASE la métaphore sous un rouleau compresseur raisonnant qui coupe le souffle.. à la fragile, (mais… noble de sa fragilité) vie humaine.
(Tout compte fait, il y aurait à dire sur le.. moins de vie déjà là qui pourrait conduire à ces.. délires ? mécanicistes… ((délires, pour « déliaison »)) Peut-être est-on déjà en proie à la dévitalisation pour voir le monde en.. mécanicien et QUE en mécanicien ?)
Or… je ne vois pas pourquoi nous devrions être si tolérants que ça envers les personnes qui voudraient poursuivre l’hérésie de Descartes (bon, pas seulement hérésie dans le sens chrétien, pour ceux qui ont encore besoin de leur anticléricalisme pour vivre, mais impiété, même au sens.. païen, avant le Christianisme. On peut même voir les traces de cette problématique dans « Antigone », pièce phare pour l’intelligentsia française depuis perpet maintenant et qui date de bien avant le Christianisme.).
Je ne vois pas la tolérance comme une (mono)valeur universellement bonne, et je refuse qu’on me dicte qu’elle le soit.
Je refuse d’autant plus qu’on me dicte qu’elle le soit que ceux qui me dictent qu’elle l’est sont souvent, sinon toujours…. très intolérants, mais.. se sentant FORTS de leur bon…droit…
Il y a un monde entre « genitum » et « factum », et on dirait que Descartes voulait déjà gommer cela…(Ailleurs sur ce site, j’ai déjà du faire remarquer à quel point le discours de Descartes reprend à son insu, je crois, le discours du Satan dans la Genèse au moment où il tentait Eve. Attention… il faudrait être… monomaniaque et/ou impie pour croire que… toutes les révoltes sont bonnes, et conduisent à la liberté absolue.)

Ce weekend, j’ai rouvert un livre d’enfance où je fais retour de temps en temps dans mon existence : il s’agit du « Jardin Secret » de Frances Hodgson Burnett, un livre qui est comme une Bible pour moi. On y voit comment une petite fille (riche et confortable) revêche, mal aimée, et mal aimant, revient à la vie par le contact REEL avec la nature. Non pas avec… l’idée de la nature, vu sur les écrans (platoniques..) de you tube, ou dans un documentaire de National Geographique à la télé, mais en plongeant les mains dans la terre pour faire pousser des plantes. Assez solitaire, d’ailleurs. Pas (encadrée) en colonie de vacances, avec un gentil animatueur adulte pour lui montrer comment il faut BIEN FAIRE, mais avec un enfant qui a l’habitude de la terre, et pas de diplômes. Un enfant pauvre, mais.. riche d’autres choses que le confort matériel moderne.
Et..elle revient à une vie vivante, et pas transhumaniste, cette petite fille, et elle entraîne d’autres avec elle dans sa.. RENAISSANCE, qui va avec la renaissance.. de la terre. Miracle qui revient tous les printemps, sous nos climats.
Oui, nous avons besoin d’une renaissance en ce moment, mais pas à une culture… de mort, quand bien même on nous promettrait… l’immortalité. Que vaut l’immortalité de l’enveloppe charnelle quand nos coeurs deviennent durs comme la pierre, et nos âmes.. s’effacent ? Devenir immortel pour voir les modes se suivre, les uns après les autres, revenir, et subir, forcément subir, le.. « progrès » ? Quelle horreur ! Le Dieu juif/chrétien, et les dieux païens savaient bien que l’immortalité pour l’Homme serait.. un enfer, et non pas un paradis.

Ce qu’on nous propose dans le transhumanisme est une culture.. de mort. De mort de nous-mêmes comme animaux avec un souffle de vie.
En nous proposant de devenir… les créations de nous-mêmes (auto-engendrement), on nous propose… la mort… de nous-mêmes.
Je ne vois pas pourquoi je dois sourire poliment, et dire que TOUT LE MONDE a le droit de penser comme cela, dans la mesure où l’argent public et privé est tourné de plus en plus massivement vers ça, au détriment… de la nature QUI N’EST PAS UNE IDEE dans nos têtes.
Je me console en me disant que.. les dieux sont toujours dans leur lieu et place et que… nous serons punis. Même… nous sommes déjà grandement punis pour tant d’hubris, et je ne parle pas du virus là, non…Et je ne vois aucune forme de pitoyable injustice dans le fait que je serai punie avec mes semblables de tout cet hubris, même en en étant consciente. C’est comme ça. Point basta.
Comme diraient les raisonneurs… les actes ont des conséquences…Nos actes, mais… les actes des autres aussi.

« Oedipe Roi » est une pièce terrible. On y voit la punition pour impiété d’un homme avec les meilleures intentions…Certains diraient qu’il est innocent, mais par la force des choses, il ne l’est pas. Le drame de l’existence humaine, c’est que… nous ne savons pas ce que nous faisons…
A méditer. Puisque notre civilisation a une si grande dette envers la Grèce, (mais pas que), sachons entendre également les avertissements de cette civilisation, et méditons… sa ruine.

par Debra - le 21 juin, 2020


 » Etre humain c’est naître  » , nous rappelez-vous fort justement . Une centaine de bébés fabriqués en Ukraine par GPA ( technique des mères porteuses ) s’y trouvent bloqués , pour cause de fermeture des frontières . Or certains d’entre eux ont été commandés par des clients français , alors que la France interdit la GPA sur son territoire . J’attends avec intérêt de voir ce que le pouvoir politique va décider en la matière .

par Philippe Le Corroller - le 21 juin, 2020


Les bébés qui nous arrivent de mères porteuses… naissent, me semble-t-il….
Naître, c’est arrivé dans notre (bas…) monde en passant entre les cuisses d’une femme, ou en tout cas, en faisant UN PETIT PASSAGE OBLIGE dans le corps d’une femme (d’où « gestation » qui est un processus de maturation dans le temps, et implique… la naissance).
Cela heurte notre fantasme de toute puissance d’auto-engendrement AVEC ET PAR LA TECHNIQUE, ET RIEN D’AUTRE QUE NOTRE TECHNIQUE…
Après, qu’on s’indigne parce que certains qui sont presque unanimement considérés comme des.. riches nantis, (comme si la richesse n’avait pas ses terribles inconvénients), ont recours aux… services d’autrui pour mettre au monde un enfant, alors que d’autres… seraient des esclaves en faisant pour autrui, ça se discute. Au moins, le corps et la naissance sont toujours de la partie….
A vrai dire, le fait de parler de ces bébés « fabriqués », et bloqués à la frontière comme s’ils étaient… des produits me choque plus que le fait de recourir aux mères porteuses elles-mêmes. Ces ENFANTS SONT NES, et ils ne sont pas des produits manufacturés, même si la….diabolique science (et ces satanés scientifiques qui la font…) a dépassé les bornes en intervenant… en amont. Ne créditons pas les chiantifiques de pouvoirs qu’ILS N’ONT PAS, ET N’AURONT JAMAIS (credo…). Pour l’instant, eux (et nous…) nous sommes persuadés d’avoir des pouvoirs que nous n’avons pas.
Même si nous réussissons à nous convaincre que nous choisissons/décidons/contrôlons.. TOUT, les dieux seront toujours au dessus de nos têtes, en train de rire en roulant dans les allées, ce coup-ci…
Il y aura toujours un ailleurs (de « progrès » ?…) qui nous fera signe…ça en soi, c’est le plus grand signe que nous sommes.. finis.

par Debra - le 23 juin, 2020



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