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«Je m’habille comme je veux» : injonction séduisante, mais libération fallacieuse

29/09/2020 | par Audrey Jougla | dans Art & Société | 4 commentaires

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ANALYSE : Audrey Jougla s’interroge sur la journée qu’elle vivait, lundi 14 septembre dernier, en tant qu’enseignante au lycée, mais aussi comme philosophe. A contre-courant de l’appel féministe à la provocation vestimentaire lancé sur les réseaux sociaux, elle estime que le «crop-top si je veux» n’est que le drapeau illusoire du combat égalitaire et le signe de la défaite d’un certain bon sens.


Diplômée de Sciences Po Paris et de l’Université Paris-Nanterre, Audrey Jougla enseigne la philosophie au lycée. Spécialiste d’éthique animale, elle a publié Nourrir les hommes : un dictionnaire (éd. Atlande, 2009), Profession : animal de laboratoire (éd. Autrement, 2015, Prix Roger Bordet 2016) et Animalité : 12 clés pour comprendre la cause animale (éd. Atlande, 2018).


Que se passe-t-il avec ce mouvement du #14Septembre, associé faussement à une révolte, dont les accents de libération féminine prennent en otage la tenue des lycéennes ? Suivant une revendication née du hashtag #balancetonbahut sur Twitter qui reprend le fameux #balancetonporc, de nombreuses lycéennes se sont retrouvées lundi 14 septembre à arborer fièrement des tenues provocantes, affriolantes ou pour le moins inadaptées au lycée, comme une revendication de leurs droits. Mais de quels droits et de quelle revendication parlons-nous ? Pourquoi ne s’agit-il pas ici de rejouer une libération du corps, mais bien plus de l’enfermer dans des stéréotypes ?

Respect des règles… ou de l’autorité ?

Que signifie cet appel lancé via les réseaux sociaux, relayé par le collectif Nous Toutes, qui invite les lycéennes ou collégiennes à s’habiller comme elles le souhaitent pour venir à l’école ? Sous des allures de liberté, ou même de libération, on peut lire des commentaires d’adolescentes qui clament haut et fort qu’elles doivent jouir de la liberté de porter ce qu’elles veulent, où elles veulent, même au lycée. Et que les autres (c’est-à-dire leurs camarades masculins tout comme l’ensemble du corps enseignant et des personnels de lycée) n’ont qu’à respecter ce choix. Curieuse façon d’invoquer le respect, là où les tenues, en l’occurrence des crop-tops (haut laissant voir le nombril), des jeans troués, des minijupes ou des débardeurs portés sans soutien-gorge, sont volontairement dénudés ou séducteurs, autrement dits particulièrement inappropriés dans un contexte d’enseignement.

Plus que la liberté, c’est le rapport à la norme qui est visé : il ne s’agit pas tant de s’affranchir du regard des autres que de le provoquer et, paradoxalement, d’exister par cette provocation. C’est parce que ces tenues dérangent et rompent avec le contexte et le cadre, qu’elles deviennent de faux emblèmes d’une liberté affichée mais qui n’en a que le nom.  Il est en effet tentant de faire passer la règle pour de l’autoritarisme, de la censure, voire une atteinte à mon droit de m’habiller comme je veux, alors que c’est celle-là même qui permet à chacun de vivre avec l’autre sans le craindre, et qui rend possible ma liberté.

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«Mon bahut veut que je m’habille comme une bonne sœur», peut-on lire sur Twitter, «où est-ce que le règlement interdit de porter un jean troué, c’est dit nulle part», lit-on ailleurs. Là encore, le bon sens, et le sens de l’à-propos, semblent avoir déserté les esprits juvéniles qui s’emparent, un peu naïvement, de ce qui prend trop vite des accents de cause légitime. Car qui pourrait vouloir refuser à des jeunes filles une liberté vestimentaire, si durement acquise et si souvent menacée ?

Vivre à propos et vivre ensemble

Le problème de cette étrange révolte organisée pendant le week-end est d’abord son incompréhension fondamentale des rapports humains, comme de la vie en société. Il n’y a pas de honte à savoir s’habiller en fonction des circonstances, c’est même le principe de la mode et des codes vestimentaires. Remettre en cause ceux-ci, revient à entrer dans un comportement qui, au nom de la liberté, entrave la véritable liberté vestimentaire : celle de changer, de se modeler en fonction des contextes et de ses interlocuteurs, et d’être capable de jouer des identités multiples que nous manions. Le vêtement et le style vestimentaire sont en cela de précieux atouts pour qui sait s’en servir : ils nous aident à affirmer une position, nous confortent dans une posture sociale, ou un statut, lequel change et se modifie au gré des jours et de nos activités.

L’ignorer (ou le nier) consisterait alors à attribuer à l’être humain une identité figée, monolithique, appauvrie, autrement dit à nous essentialiser. Parce que je suis une fille, je devrais pouvoir m’habiller de manière sexy ou dénudée où bon me semble, et gare à celui qui se risque à m’en faire la remarque : voilà la véritable censure, qui ne dit pourtant pas son nom. Car au-delà du simple fait de nier la multiplicité de nos identités, qui fait que l’on ne s’adresse pas à ses parents ou à ses copains comme à son enseignant ou son supérieur hiérarchique, la revendication qui pousse des lycéennes à s’habiller «comme elles veulent» est tout sauf libre : c’est d’abord une injonction.

Bientôt, celui qui témoignera de déférence envers un cadre, une institution ou une situation particulière se verra montrer du doigt comme étant celui qui se soumet. Le glissement peut surprendre, il n’est pourtant pas loin. Ce que met en scène le comportement moutonnier de ce lundi 14 septembre c’est aussi un manque de respect envers ses interlocuteurs : si les règlements existent, si les codes tacites ou implicites sont suivis, ce n’est pas tant pour entraver les élèves dans leur liberté que pour leur apprendre à s’adapter à des contextes où le respect prévaut. Sous couvert d’égalité féminine et à grands renforts de « les hommes n’ont qu’à contenir leurs pulsions » comme on peut le lire sur Twitter, le message envoyé à toute une génération de jeunes est ambigu, pour ne pas dire tordu. Faire croire qu’être libre revient à porter ce que l’on veut où l’on veut est tout aussi faux que de croire que la liberté consiste à faire ce que l’on veut quand on veut… mais cela semble avoir échappé aux instigatrices de ce mouvement.

La question générationnelle face à l’identité et aux repères

Il est justement légitime de se rappeler qu’en cherchant des combats là où il n’y en a pas, une génération née dans les années 2000 cherche avant tout des repères et, bien plus souvent qu’on ne se l’avoue, des limites. L’analyse semble avoir été entendue maintes fois et fait vieux jeu, pourtant ce besoin de cadre s’entend comme un cri du cœur lorsque l’on côtoie tous les jours des jeunes de dix-sept ans qui évoluent dans un monde flottant où les valeurs alternent en fonction des polémiques.

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La multiplication des revendications et des questionnements qui sont liés à ce besoin en témoignent : antispécisme, question du genre, féminisme, éthique, justice, s’entremêlent, brouillant les lignes pour une génération qui est pourtant avide de points d’ancrage dans sa réflexion. Rien ne semble plus dangereux alors que d’agiter le drapeau – ou le crop-top, certes séducteur mais bien fallacieux, de l’illusion du combat égalitaire.

Cet article a été originellement publié le 14 septembre 2020 dans Marianne, qui a eu la gentillesse de nous permettre de le reproduire.

 

Audrey Jougla

Diplômée de Sciences Po Paris et de l’Université Paris-Nanterre, Audrey Jougla enseigne la philosophie au lycée. Spécialiste d’éthique animale, elle a publié Nourrir les hommes : un dictionnaire (éd. Atlande, 2009), Profession : animal de laboratoire (éd. Autrement, 2015, Prix Roger Bordet 2016) et Animalité : 12 clés pour comprendre la cause animale (éd. Atlande, 2018).

 

 

Commentaires

J’ai été profondément émue, en lisant il y a un certain nombre d’années, un article de Jacqueline de Romilly, « Andromaque, je pense à vous », où elle fait remonter les origines du mot « liberté » en Occident à Homère, et à la toute petite scène intimiste dans « L’Iliade » entre Hector et Andromaque, et leur fils, sur les remparts de Troie. Hector frémit à l’idée de voir Andromaque partir.. en esclavage.. s’il ne parvient pas à battre les envahisseurs grecs.
Et Jacqueline de Romilly de s’interroger sur l’incroyable pouvoir de cette image d’une de nos fictions fondatrices, celle d’une femme réduite en esclavage. (Se souvenir qu’il ne s’agit pas d’une femme grecque, mais d’une femme troyenne, et que Rome a manoeuvré pour se trouver une légitimité en se revendiquant d’être issu d’Aenée. Détail important.)
Et depuis que nous nous émouvons pour Andromaque, et la femme… réduite en esclavage, nous ne cessons de chercher, et de trouver… de nouveaux combats pour « délivrer » la femme… réduite en esclavage.
Le drame moderne étant que le pouvoir sur la place publique de la « femme réduite en esclavage » de l’Antiquité s’est gonflé comme une grenouille qui vise à devenir un boeuf ?
Il est connu que le pouvoir fait perdre la tête. Il n’y a qu’à regarder les empereurs romains confrontés avec la nécessité ? d’affirmer leur divinité afin de légitimer l’autorité romaine pour voir à quel point le pouvoir fait perdre la tête.
Les jeunes filles au lycée ne sont pas une exception. Elles paient le prix du refus des instances tutélaires de dire « non » d’une manière… convaincante.
Mais qui, de nos jours, de n’importe quel âge, et investi de n’importe quelle autorité, veut paraître un pisse vinaigre réactionnaire ?

par Debra - le 1 octobre, 2020


100% d’accord avec votre article de « bon sens ». Je ne m’habille pas de la même façon selon que je suis chez moi, seule, que je vais à la plage, dans un restaurant, à un mariage ou à un enterrement. Je m’adapte à mon environnement ce qui me permet de développer une identité plurielle et complexe. Ne pas s’en rendre compte alors qu’on est proche de la majorité est le signe d’un enfantillage trop tardif, et d’une mauvaise éducation ! « Je fais ce que je veux » : l’enfant-roi dans toute sa splendeur. Le « vivre-ensemble » (expression affreuse, qui a pour joli synonyme la « res-publica ») est impossible si je ne m’adapte pas aux autres. Ne pas tenir compte du cadre collectif dans lequel je m’inscris est une marque d’irrespect envers autrui. On trouve ici la source du désordre qui fragilise nos sociétés contemporaines.

Et vous avez raison, aussi, de souligner l’hypocrisie immense du « crop-top » : il est le signe d’une hypersexualisation tabou des jeunes femmes qui s’étonnent et s’indignent du fait que le vêtement qu’elles portent soit interprété par les hommes comme un objet de séduction, comme si elles ne voyaient pas le caractère sexuel qu’il revêt. En français, cela s’appelle de la mauvaise foi !

par Mme michu - le 1 octobre, 2020


Qu’une partie de la jeunesse , hyper narcissique , s’abîme dans la contemplation de son nombril , c’est logique , non ? J’attends avec intérêt l’étape suivante : la mode des tatouages autour du dit nombril . Ainsi serait bouclée , pour un temps du moins , la boucle de la complaisance à l’égard de soi-même dans laquelle a sombré la  » génération J’ai le droit  » . Parfois je me demande si la décadence de notre société ne vient pas du fait que nous n’avons pas connu de guerre depuis soixante-dix ans . Ils s’ennuient tous ces petits jeunes ! Vivement une Troisième Guerre Mondiale , qu’ils reprennent goût à la vie !

par Philippe Le Corroller - le 1 octobre, 2020


En repensant à cette tribune, et à ma réponse, j’ai eu un doute…
Tout cela a un petit relent de tempête dans une théière…
J’ai vu ces petits hauts, et ils ne m’ont pas scandalisée.
Ils sont même assez jolis.
Le scandale ne serait-il pas plutôt… DE PENSER QU’ILS POURRAIENT SUSCITER DU DESIR SEXUEL ?…(ohhh, et à l’école en plus, quelle honte !)
Le scandale ne serait-il pas qu’il y ait du désir sexuel chez l’Homme, (et chez l’homme) ?
Le scandale le plus scandaleux ne serait-il pas, non de revendiquer la liberté de porter ce qu’on veut, mais de susciter le désir de l’autre ?
Surtout si on est une femme… moderne ?
On se souviendra sur ce site que la démocratie athénienne était suffisamment… bien pensante pour exiger le suicide de Socrate pour avoir « corrompu » la jeunesse…
Il serait bon que nous gardions ça à l’esprit au moment où « on » fait la publicité de la démocratie partout sur la planète.

par Debra - le 2 octobre, 2020



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