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Le paradoxe de Zahia ou la difficulté d’être une «fille facile»

29/08/2019 | par Sylvain Portier | dans Art & Société | 2 commentaires

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ANALYSE : Cet été, Sylvain Portier s’est entretenu avec Zahia Dehar. «Ma surprise fut grande car je ne m’attendais pas à ce que cette ancienne escort-girl soit aussi intelligemment impliquée dans le combat féministe», avoue le philosophe. A l’occasion de la sortie du film Une fille facile de Zahia et alors qu’un nouveau puritanisme prospère, il propose une réflexion sur les paradoxes de la condition féminine.


Docteur en Philosophie, spécialiste de Fichte, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire et conférencier. Il a notamment publié :  Fichte, philosophe du Non-Moi (L’Harmattan, 2011) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).


Il y a un paradoxe dans la condition féminine moderne. Dans de nombreux pays, les libertés des femmes sont plus nombreuses si l’on entend par libertés des droits réellement acquis : vote, ouverture d’un compte bancaire, disposition de son propre corps, féminisation de certaines professions et de leurs noms. Les inégalités salariales se réduisent, même si un plafond de verre semble demeurer. La prise en compte des inégalités, des violences et de la domination symbolique ordinaire faite aux femmes a aussi eu comme catalyseur l’Affaire Harvey Weinstein, du nom de ce producteur de cinéma américain qui harcelait ses victimes et qui, selon une expression récurrente chez elles, regardait les femmes «comme des morceaux de viandes». En a découlé les désormais célèbres hashtag #BalanceTonPorcet #MeeToo. Mais il semble qu’il reste grand, le poids de notre héritage, dans lequel la femme est représentée comme la belle princesse que le courageux chevalier doit libérer ou, dans les religions monothéistes (le cas étant plus complexe dans l’Antiquité), comme une sainte, une tentatrice ou une pécheresse.

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Les femmes sont tantôt déifiées, tantôt réifiées. Mais sont-elles aujourd’hui, même en Occident, plus respectées, à la fois dans leur personne et dans (l’image de) leur corps ? Notons-le, cette lutte légitime pour une juste reconnaissance a, comme toujours, donné naissance à des mouvements extrémistes, des défenseuses d’un girl power radical qui, sans peut-être s’en rendre compte, prônent des valeurs tout aussi ségrégationnistes que celles contre lesquelles elles se révoltent.

Mais voici le piège plus subtil qui caractérise notre modernité – que j’appellerais le paradoxe de Zahia, afin de le lui dédier. Ce mot est à entendre en ses deux sens : comme contradiction interne et comme ce qui va à l’encontre (para) de la croyance ordinaire (doxa). Aujourd’hui, les femmes sont encore contraintes d’être féminines, c’est-à-dire conforme à une certaine image sociale construite au cours des siècles par les hommes, mais on leur reproche dans le même temps de l’être. Ce processus peut faire penser à ce que Jean-Paul Sartre nommait «la mauvaise foi» : la grande majorité des hommes, depuis leur jeunesse, regardent du porno et sont attirés par les femmes qu’ils rabaissent alors du même coup comme étant des icônes masturbatoires ou, plus grave, des objets de prédation. Et le terme de salopes aurait ici sa place, car il peut être mis en parallèle avec ce que Sartre appelait justement «les salauds», c’est-à-dire les personnes qui, usant de mauvaise foi, se dédouanent de ce qu’ils font en se référant à une prétendue nature (1). Ainsi, le salaud dira que, s’il s’est mis en colère ou s’il a été paresseux, ce n’est pas de sa faute car «c’est dans sa nature». Or, Sartre et sa compagne Simone de Beauvoir ne croyaient guère à une nature des hommes ou des femmes, n’y voyant que des constructions sociales intégrées par les individus tout au long de leur existence. Il y a bien sûr une nature biologique de l’homme et de la femme, mais tout le reste n’est que productions historiques. C’est en ce sens que Simone de Beauvoir disait, dans Le deuxième sexe, que si l’on naît bien sûr mâle ou femelle, «on ne naît pas femme, on le devient» – et il en va de même pour l’homme. Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus : non, mais depuis des siècles, les hommes sont éduqués de façon martienne, les femmes de façon vénusienne.

Zahia, personnage sartrien

Étant un être libre, l’être humain ne serait rien d’autre que ce qu’il en fait et, pour employer une image littéraire, ce que nous sommes n’est rien d’autre que le roman de notre vie, dont nous sommes en partie les auteurs. C’est le sens de la célèbre citation selon laquelle, chez l’homme, «l’existence précède l’essence» – formule qui s’inspire d’ailleurs fortement de celle de Heidegger, que Sartre connaissait bien, selon laquelle «l’essence de l’homme [du Dasein] réside dans son existence» (2). Toutefois, et c’est l’autre grand principe de l’existentialisme, il n’y a de liberté «qu’en situation» : une femme ne choisit pas de naître dans telle famille, telle classe sociale, à telle époque, avec telle apparence physique. Mais c’est précisément ce qu’elle va faire de cette situation (l’accepter, la combattre frontalement, la faire évoluer indirectement, etc.) qui va définir son existence, donc la définir elle-même. Ainsi, de nos jours encore, la femme est prisonnière de l’image que l’on attend qu’elle respecte et, dans un domaine aussi important que celui de la sexualité, souvent rabaissée à un moyen en vue de la jouissance masculine. Cela n’est nulle part aussi visible que dans la pornographie, qui joue de nos jours un rôle important dans l’imaginaire masculin. Le paradoxe de Zahia est que, pour être bien docile et avoir la reconnaissance de l’autre, la femme se doit jouer le rôle de fille facile, et est du même coup critiquée comme en étant une si elle s’épanouie dans ce rôle. On lui reprochera ainsi de mettre un décolleté pour un entretien d’embauche, sans pour autant se priver de le regarder, ou de reprocher à une autre femme qui ne se maquille pas ou ne détache pas ses cheveux de ne pas se mettre suffisamment en valeur. De même, un homme qui a de nombreuses conquêtes est un Don Juan, tandis qu’une femme qui se comporte de la même manière est une «traînée». C’est l’injustice de cette «domination masculine» (selon l’expression de Pierre Bourdieu) que Zahia met précisément en lumière, en jouant et en surjouant les bimbos et les Barbie décervelées. Aussi pourrait-on dire d’elle ce que Nietzsche disait des Grecs anciens dans leur rapport à la Beauté et aux plaisirs esthétiques et sensuels : ils étaient «superficiels – par profondeur !» (3).

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Mais remarquons que celui qui tend un piège le fait souvent parce qu’il éprouve de la peur ou du ressentiment. Et il y a peut-être de cela derrière la volonté masculine de domination : peur que les femmes retirent certains privilèges aux hommes, et ressentiment, jalousie envers la puissance de séduction des femmes. Il me semble que l’on peut d’ailleurs également observer cette puissance chez les homosexuels – et ce n’est sans doute pas un hasard si misogynie et homophobie vont souvent de pair. Si je suis honnête avec moi-même, je le vois d’ailleurs par introspection : lorsque je vois une femme sublime, par exemple Zahia, j’ai envie de l’embrasser, de la caresser, de la voir nu, etc. Mais, éprouvant l’effet de sa capacité à me séduire et à me fasciner, j’éprouve également une certaine jalousie. Si j’ai envie de la traiter de fille facile (pour ne pas dire pire), c’est aussi parce que j’aimerais posséder ce pouvoir magique. Étant un homme, de par les codes qui structurent les genres, je n’aurais jamais ce pouvoir plus subtil et ambigu que la simple virilité. Comme souvent, l’étymologie est ici très instructive puisque ce mot provient du latin vir qui signifie mâle, qui dérive lui-même de vira, signifiant héros en sanskrit. Tout au contraire, la féminité de Zahia est avant tout un pouvoir de modifier l’ambiance, de la rendre plus chaude et plus légère, une élégance faite d’insouciance – là où les hommes voient dans le sexe une affaire extrêmement sérieuse. Cette sensualité nous rappelle la capacité d’ensorcellement que peut exercer un simple sourire ou un déhanchement. L’on aimerait alors peut-être réduire la magicienne à un objet sexuel que l’on peut maîtriser, dominer, prendre comme l’on dit vulgairement, autrement dit la réduire à un esclave ou à une chose, la réifier, la nier en tant qu’être libre (4). En ce sens, comme Pierre Bourdieu l’avait bien remarqué il y a déjà une vingtaine d’années, l’homme est dialectiquement dominé par sa propre domination de la femme, et aucun des deux ne saurait en sortir vainqueur ou gagnant, c’est-à-dire épanoui.

De Brigitte Bardot à Zahia

Si la ressemblance entre Zahia et cette icône qu’était Brigitte Bardot a souvent été notée, notamment dans leur tonalité de voix et leur démarche, il est toutefois important de souligner la différence entre la liberté sexuelle et l’image du corps de la femme dans les années 60 et aujourd’hui. Un fait troublant, que nous ne pouvons développer ici est que toutes deux ont été considérées comme des objets sexuels à posséder, de belles bêtes dans le zoo du showbiz, voire de simples morceaux de viande. Or, la première se mit à protéger les animaux les plus menacés, tandis que la seconde est devenue végane, posant notamment nue sur une affiche où les parties de son corps sont marqués au crayon comme une pièce de boucher. Dans le même sens, elle se confia récemment dans Les Inrockuptibles, dont elle fit la couverture avec une évidente référence à B.B., au sujet la souffrance lors de «l’affaire Zahia»de 2010, durant laquelle elle s’est sentie comme une bête (médiatiquement) traquée et «comme un monstre qu’il fallait cacher».

Si l’on veut poursuivre cette comparaison entre Zahia et Bardot, la célèbre scène par laquelle débute le film Le mépris– ce sentiment que Zahia a elle-même souvent inspirée à ses détracteurs – peut être mise en parallèle avec des passages de son premier film. Dans celui de Jean-Luc Goddard, Camille (alias Brigitte Bardot) considère les autres comme des objets, des moyens, car elle se considère inconsciemment elle-même comme cela : c’est le sens de la célèbre scène d’ouverture, dans laquelle elle énumère chacune des parties de son corps en demandant à son fiancé s’il «les aime». Lui assurant qu’il aime chacune d’elles, elle en conclut : «donc tu m’aimes totalement». Cette phrase marque, par son ambiguïté, la différence qu’il y a d’une part entre le fait d’aimer séparément chaque partie d’un tout et le tout lui-même ; la différence qu’il y a d’autre part entre le fait d’aimer le corps entier d’une personne, ne lui reconnaissant aucun défaut physique, et le fait d’aimer la personne elle-même– même si je suis en effet bien plus mon corps que je n’en ai un. Camille se réduit ainsi elle-même à son apparence corporelle, comme le fait, dans Une fille facile, Sofia (alias Zahia Dehar), qui échange ses faveurs sexuelles contre une vie luxueuse.

Zahia, personnage nietzschéen

Cela pose la question de l’acceptation morale de la prostitution : il est évident que l’écrasante majorité des femmes (et des hommes) qui se prostituent le font par nécessité, dans des conditions de pauvreté, d’indignité et de dangerosité qui ne peuvent qu’être dénoncées. Mais quid de ces femmes qui, librement et dans un confort de vie qui peut devenir luxueux, tarifent leurs prestations, comme Zahia le fit naguère ? En quoi est-ce plus immoral ou infamant qu’un autre travail manuel ?

Elle a la chance d’être littéralement un canon – au sens du canonl’unité de mesure de base et le modèle parfait. Et aimer Zahia, même s’il est peu romantique de le dire ainsi, c’est bien l’aimer entre autres pour sa plastique impressionnante (et néanmoins totalement naturelle), son visage, son charme, son charisme sexuel, bref, pour ce que Pascal appelle ses «qualités empruntées» (5), puisque l’aimer pour elle-même n’a qu’un sens mystique qui, comme le montre la réflexion pascalienne, se révèle tout à fait creux. On alléguera sans doute qu’utiliser son corps et son sexe de façon mercantile n’est pas anodin. C’est en effet sans doute le cas chez de nombreuses personnes, précisément par le poids de la tradition et de la religion qui pèse sur nous et qui a forgé dans nos psychisme une certaine idée du Bien et du Mal, de la pudeur, du rapport à la sexualité, etc. Mais force est de constater que certaines personnes s’en sont émancipées et ne vivent pas plus mal le fait d’être une pornostar ou une escort-girl sans souteneur et sans réseau, que de travailler à la chaîne ou dans un bureau mortifère. Et c’est cette libération par rapport à des codes moraux parfois ridicules, à une norme séculaire édifiées par des hommes et pour des hommes, cette façon d’être libre et de vivre, comme le disait Nietzsche, «par-delà le Bien et le Mal», que Zahia pose en fondement d’un véritable féminisme et qu’elle ose défendre dans ses interviews. Et c’est en ce sens qu’elle affirma récemment : «Moi j’ai envie de me faire respecter en jupe et en talons aiguilles» (6). En ce sens, la problématique d’Une fille facile fait donc écho au Mépris de façon plus profonde que dans l’évident clin d’œil à Bardot, l’héroïne y proposant une vision de la sagesse dans laquelle une fille sage n’est pas une petite fille docile, soumise au dictat de la tradition et de la raison patriarcale. Et ce n’est peut-être pas un hasard si son prénom est, précisément, Sofia.

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L’on peut qualifier de nietzschéen le personnage de Zahia (7). En effet, si elle refuse de se soumettre au dictat de la domination masculine qui ferait d’elle une femme-objet (soumission symbolisée par «le chameau»et «l’âne» chez Nietzsche), son combat n’est pas non plus une opposition faite d’aigreur ou d’esprit de revanche (symbolisée chez Nietzsche par «le lion») mais bien plutôt une volonté de s’affirmer, comme «l’enfant», de façon joyeuse et innocente (ici, dans sa féminité et sa sensualité). La devise hédoniste « carpe diem » qui est tatouée sur sa hanche renvoie ainsi à sa volonté de ne pas éprouver de ressentiment face à sa propre condition sociale (pauvre) et face au ressentiment des autres, dont elle ne cesse de se faire fi, tout au long du film. C’est seulement ainsi que «transvaluer toutes les valeurs» est possible et c’est bien cela que l’on retrouve chez l’enfant et ses enfantillages… mais aussi chez les filles faciles au sens où l’entend Zahia, et dont elle fait elle-même partie. Chez«l’enfant joueur» nietzschéen, le jeu est jeu avec (la Vie et l’affirmation de la Vie), mais jamais un jeu de, c’est-à-dire une manipulation, comme c’est parfois le cas dans les relations hommes-femmes. Là est toute la difficulté : d’une part reprendre les codes culturels imposés par la tradition phallocratique (la mini-jupe, les talons hauts, le débardeur, le cliché de la prédation, de la fille comme biche et l’homme comme chasseur, etc.), d’autre part en faire un moyen d’émancipation, non pas de contre-domination.

Pouvoir masculin versus puissance féminine

L’on pourrait finalement utiliser ici une distinction souvent utilisée en philosophie entre le pouvoir et la puissance. Le pouvoir, que l’on pourrait associé à un mode plutôt masculin, est le fait d’imposer sa volonté par la force, soit physique soit sociale, parce que les lois et les traditions le permettent. La puissance, qui provient du mot potens, qui a donné le mot potentiel, est une capacité, une virtualité permettant de faire quelque chose, notamment de modifier une ambiance, une aptitude que l’on pourrait qualifier de féminine. L’on pourrait aussi parler ici d’un prestige féminin, au sens que l’on en fait en magie : pas seulement maîtrise d’une illusion ou d’une apparence, mais fascination dont le secret est tout autant à rechercher chez le spectateur que chez le prestidigitateur. S’il est irrésistible, c’est parce que le spectateur ne le subit qu’en s’y mettant lui-même à y croire, tout comme l’homme ne se laisse enchanter par la femme que dans l’exacte mesure où il lui confère un tel prestige. Il est donc difficile d’en déterminer exactement les limites de cette puissance magique… et c’est peut-être ce qui fait peur aux hommes qui préfèrent donc imposer leur pouvoir. Plus difficile à entendre pour certaines femen et chiennes de garde, mais crucial si l’on veut éviter toutes les formes de mauvaise foi concernant la difficulté d’être femme (et femme facile) : s’il y a bien un patriarcat officiel, existe aussi un matriarcat souterrain et larvé, notamment dans les affaires conjugales, qui peut être tout aussi despotique, la femme ayant par exemple la main sur nombre de décisions pragmatiques quotidiennes, sur les principes éducatifs des enfants, sur le rythme de la sexualité de son conjoint, etc. Or, cela ne peut qu’encourager l’idée que la domination institutionnelle des hommes ne fait en vérité que contrebalancer la puissance invisible des femmes, comme on le voit souvent chez les rois et les reines. En ce qui concerne la puissance de l’Eros féminin dont nous parlions, ajoutons qu’il est clair qu’il peut, comme chez Zahia, être grand et qu’il doit être facile d’en tomber amoureux. Mais cette expression est ici volontairement mal choisie puisqu’il s’agit bien plutôt de cette puissance d’envoûtement, de ce prestige que nous venons de décrire et qu’on lui reproche inconsciemment de posséder. Elle est un fantasme, au sens érotique du terme et en un sens plus large (fantasia, signifiant imagination et rêve), puisque son charme et sa beauté irréels donnent à rêver et excite l’imaginaire – un imaginaire que la société d’images dans laquelle nous vivons ne cesse d’encourager, pour le meilleur et pour le pire.

Oui, si « l’existentialisme est un humanisme », le féminisme est pour sa part nécessairement un existentialisme, et ne peut être pensé qu’en ces termes. Oui, en ce sens, Zahia est un personnage sartrien et nietzschéen, de par la «transvaluation des valeurs» qu’elle incarne et par la vision de la liberté féminine qu’elle porte. Par-delà les diminutions des injustices sociales et des violences, un signe tangible de progrès quant à la condition féminine pourrait donc être que l’on reconnaisse la différence socialement construite entre le pouvoir masculin et la puissance féminine – et cela sans que nul n’en n’abuse de son côté, sans prédation ni manipulation. Un puritanisme médiatique que l’on ne connaissait heureusement pas dans les années 90, par ailleurs fort critiquable quant à sa hiérarchie des censures entre sexe et violence, n’interdira alors plus que l’on voit entièrement les seins des femmes, en en masquant ou en en floutant les tétons, comme si cela était en quoi que ce soit indécent ou pornographique. Les femmes pourront alors aussi porter un décolleté profond, qui n’est jamais qu’un signe ostensible (de féminité) que l’état de droit doit protéger, et pourront le faire sans se faire insulter ou réifier. Quant aux hommes, ils pourront l’admirer sans se faire traiter de porcs. On y travaille enfin de nos jours, mais ce n’est pas… chose facile.

AU CINEMA : Une fille facile, sortie le 28 août 2018 en France. Réalisatrice : Rebecca Zlotowski. Producteur : Frédéric Jouve. Scénario : Rebecca Zlotowski, Teddy Lussi-Modeste et Zahia Dehar.

(1) Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme : ceux « qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu’elle est la contingence même de l’apparition de l’homme sur la terre, je les appellerai des salauds. »
(2) Martin Heidegger, Être et temps, §9.
(3) Nietzsche, Le gai savoir, Préface, 4.
(4) Sur ce point, voir les descriptions phénoménologiques de l’échec du désir amoureux faites par Jean-Paul Sartre dansL’Être et le Néant, Troisième partie, Chapitre III, sous-chapitre intitulé « La première attitude envers autrui : l’amour, le langage, le masochisme ».
(5) Blaise Pascal, Pensées, fragment 323, Éd. Brunschvicg.
(6) Cf. son interview pour Konbini
(7) Nous faisons ici référence du chapitre intitulé Trois métamorphoses par lequel commence l’énigmatique livre Ainsi parlait Zarathoustra. Nous reprenons ici les grandes lignes de l’étude que nous avons déjà eu l’occasion d’en faire pour iPhilo.

 

Sylvain Portier

Docteur en Philosophie, spécialiste de Fichte, Sylvain Portier est professeur de lycée dans les Pays de la Loire. Il a notamment publié : Fichte et le dépassement de la « chose en soi » (éd. L’Harmattan, 2006) ; Fichte, philosophe du Non-Moi (éd. L’Harmattan, 2011) ; Les questions métaphysiques sont-elles pure folie ? (éd. M-Editer, 2014) ; Zlatan Ibrahimovic - Friedrich Nietzsche (éd. M-Editer, 2014) ; N'y a-t-il d'instinct que pour l'homme (éd. M-Editer, 2016) et Philosophie, les bons plans (éd. Ellipses, 2016).

 

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Commentaires

Cette année je me suis offerte la lecture de « Geisha » d’Arthur Golden, pour pouvoir rêver un peu. Non pas… d’une fille facile, ni d’une call-girl, ni d’une prostituée de luxe, mais… d’une femme de compagnie (raffinée), dans une société japonaise qui avait des codes exigeants, subtils, et différenciés pour encadrer l’accès à la compagnie féminine (et non pas.. le corps des femmes, nuance).
Une geisha était soumise à un apprentissage long, difficile, éreintant et exigeant, pour passer du statut de celle qui lave le parterre de la cuisine et sert les autres à celle qui porte des vêtements exquis, raffinés, eux-mêmes fabriqués par des artistes/artisans soumis à des codes exigeants, par exemple.
Et tout en inspirant du désir chez les hommes, (où est le mal, là, je vous le demande ?…) ces femmes n’étaient pas des prostituées, vivant de la vente de leur corps, car elle commandaient du respect et de l’admiration dans la société où elle vivaient. (Cela semble être un universel humain que celles qui louent ? vendent ? l’accès de leur corps pour la jouissance sexuelle d’autrui, d’une manière ponctuelle et éphémère ne commandent pas le respect de la société. Ça fait des millénaires que c’est comme ça, et je ne vois pas les choses changer prochainement.)
Leur COMPAGNIE (en dehors de l’acte sexuel) se vendait cher… et il était un honneur de l’avoir. Elles étaient également artistes, pratiquant la musique, la danse. Elles avaient une connaissance intime de l’esprit des hommes qu’elles accompagnaient. Elles étaient.. des incarnations de la grâce féminine (et possédaient cette puissance occulte dont parle l’auteur de cet article à un niveau élevé). Une valeur que notre civilisation s’efforce d’achever à coup de gros sabots, sinon bottes militantes, mais toujours debout, je l’espère.
Je crois que nous devrions nous interroger sur pourquoi il ne NOUS est plus possible d’envisager qu’un homme et une femme puissent être EN COMPAGNIE sans que l’acte sexuel soit le résultat obligatoire de cette compagnie. Cette… croyance… cynique et ras les pâquerettes ne nous agrandit pas, à mon avis. Elle jette un climat de soupçon sournoise sur nos relations, un climat qui va à l’encontre de cette précieuse « paix » que nous invoquons du matin au soir, et porte un coup fatal à la foi, et la fidélité qui pourrait ? devrait ? servir de base à nos relations sociales. Notre méfiance serait-elle le résultat de la disparition de toute forme d’encadrement dans le relation ENTRE les sexes, au profit de la sacro-sainte.. liberté ?…
Je crois que nous devrions également interroger notre allergie puérile et stérile ? à la grâce, sous autre forme que celle de « gratuité »… Certes, la gratuité, dans les langues anglo-saxonnes, garde son rapport avec « free », donc.. la liberté libérale, mais réduire la grâce à un produit, ou une affaire de… gros sous, gagnés dans les jeux, ou « mérités » par le travail, est triste à en mourir, et contribue considérablement à enlaidir notre monde, et nos esprits, qui n’en ont pas besoin…
Un monde sans grâce est un monde.. vulgaire.
Cela mérite une demi journée de méditation, pour sentir le rapport entre « vulgus », le peuple, et « vulgaire », dont les connotations négatives ne sont pas prêtes à disparaître après plus d’un millénaire aussi…malgré les meilleures intentions du monde.

par Debra - le 1 septembre, 2019


Bonjour,

Vos remarques sont intéressantes et non dénuées de bon sens, cependant, je remarque que notre civilisation ne permet pas de démontrer que l’humanité progresse vers la paix (inclus le respect de tout le vivant).
Ainsi le rapport homme/femme est un indicateur révélant nos limites envers autrui ( id tout le vivant). Si l’humain est capable d’élever des animaux en batterie, pourquoi ferait-il la différence avec d’autres animaux comme femmes et enfants? la violence qui nous habite semble relever d’un comportement primitif dont nous ne parvenons pas à nous extirper, atavisme quand tu nous tiens!
La prédation est le propre de la majorité des espèces, je crois comme Spinoza que « l’homme se croit libre car il ignore les causes qui le déterminent » quant à la possibilité de s’en sortir, il en va de nos croyances…

Bien cordialement
tina

par chiarappa - le 1 septembre, 2019



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