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Le scepticisme de Sextus Empiricus

1/12/2020 | par Maël Goarzin | dans Classiques iPhilo | 5 commentaires

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CLASSIQUE : Relisons les grands textes de la philosophie avec Maël Goarzin, qui nous présente ce mois-ci l’un des grands courants philosophiques antiques, le scepticisme. Notamment représenté par Sextus Empiricus (vers 160 – vers 210), il met en avant : la suspension du jugement ; le refus du dogmatisme ; l’impuissance de la raison.


Doctorant en Philosophie antique à l’Université de Lausanne et à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) à Paris, Maël Goarzin tient le blog Comment vivre au quotidien ? consacré à l’(in)actualité de la philosophie antique. Il est membre de l’Association Stoa Gallica, pour l’étude et la pratique d’un stoïcisme contemporain. Suivre sur Twitter : @MaelGoarzin


Le spécialiste de la philosophie antique Victor Brochard distingue trois périodes dans le scepticisme antique [1] :

  • Le scepticisme pratique (Pyrrhon et Timon) : c’est le premier scepticisme, caractérisé par un dédain de la dialectique et le refus d’entrer en débat avec les différentes philosophies ou opinions existantes. Le but est principalement pratique, c’est-à-dire suspendre son jugement sur toute chose comme moyen de vivre heureux. Face aux contradictions que l’on observe entre les différents courants de pensée, mais également au niveau des apparences, de ce que les sens semblent nous apprendre, Pyrrhon suspend son jugement. Et en renonçant au discours philosophique, le sceptique atteint la paix intérieure, la tranquillité de l’âme.
  • Le scepticisme dialectique (Énésidème, Agrippa) : le but est de combattre les dogmatismes, en montrant dialectiquement l’impuissance de la raison. La méthode sceptique consiste à montrer la contradiction. Tandis que Pyrrhon était indifférent, le sceptique dialectique combat les dogmatismes, donc toutes les philosophies qui affirment quoi que ce soit avec certitude.
  • Le scepticisme empirique (Sextus Empiricus) : ce dernier type de sceptique continue d’utiliser la dialectique pour montrer l’impuissance de la raison, mais prend conscience des limites de la dialectique elle-même. L’expérience et l’observation des phénomènes, des apparences, doit prendre la place de la science, qui est illusoire. Sextus Empiricus, que nous allons maintenant étudier plus précisément, fait partie de cette catégorie de sceptiques.

Qui était Sextus Empiricus ?

On ne sait pas grand-chose de sa vie, si ce n’est qu’il était Grec et médecin. Il appartenait à l’école empirique de médecine, qui est une des trois branches de la médecine antique (courant rationaliste ou dogmatique, courant méthodique et courant empirique). Principale source pour la connaissance du scepticisme antique, trois ouvrages nous sont parvenus : Tout d’abord, les Esquisses Pyrrhoniennes : il y défend le scepticisme, de Pyrrhon à lui-même, puis réfute les dogmatiques en suivant la division traditionnelle de la philosophie en trois parties (logique, physique, éthique). Il présente dans cet ouvrage les doctrines de ses prédécesseurs et de ses adversaires le plus fidèlement possible. Il possède une précision d’historien qui fait de lui une des sources majeures pour la connaissance de la philosophie antique, et non seulement du scepticisme. Ensuite, Contre les Dogmatiques, livre qui possède la même finalité que la deuxième partie des Esquisses pyrrhoniennes, c’est-à-dire la réfutation des théories dogmatiques (dans les trois domaines de la logique, la physique et l’éthique). Enfin, Contre les Professeurs, ouvrage en six livres dans lequel il s’attaque un à un aux grammairiens, aux rhéteurs, aux géomètres, aux arithméticiens, aux astronomes et aux musiciens, c’est-à-dire aux six domaines d’études traditionnels de l’Antiquité.

À noter que Sextus Empiricus reprend dans les deux premiers ouvrages tous les arguments de ses prédécesseurs (notamment Enésidème et Agrippa) contre les dogmatiques, ce qui a pu le faire passer pour un simple compilateur. Mais il ne se limite pas, dans ces trois ouvrages qui nous sont parvenus, à combattre les doctrines philosophiques (ce qu’il fait effectivement dans les Esquisses Pyrrhoniennes, livres II et III et dans Contre les Dogmatiques). Il s’attaque également dans son œuvre à tous ceux qui prétendent détenir un certain champ du savoir, même limité. Il s’attaque donc à toutes les techné, c’est-à-dire aux arts qui s’érigent comme science. L’originalité du Contre les Professeurs, réside dans le fait qu’il s’attaque à différents domaines de la vie intellectuelle grecque de son époque. Le but de ces ouvrages est d’attaquer toutes les certitudes, dans les systèmes philosophiques comme dans les « sciences » ou prétendues sciences de son temps.

La suspension du jugement

Victor Brochard divise le scepticisme empirique en deux parties : une partie destructive, qui consiste, à la suite du scepticisme dialectique, à attaquer tous les dogmatismes, et une partie constructive. Le but de la partie destructive est de montrer que l’homme ne peut pas connaître avec certitude l’essence d’une chose. Il faut donc combattre tous ceux qui prétendent le contraire. Tel est l’enjeu du scepticisme de Sextus Empiricus. La deuxième partie du scepticisme empirique est une partie constructive, qui consiste en un mode de vie et un art (techné, mais pas au sens platonicien, comme nous le verrons dans le prochain billet) basé sur l’observation des phénomènes et l’expérience.

Commençons par la partie destructive, qui occupe la plus grande partie de l’œuvre de Sextus (les trois ouvrages qui nous sont parvenus attaquent en effet les dogmatismes, mais Sextus aurait écrit des ouvrages de médecine également, qui ne nous sont pas parvenus). Pourquoi suspendre son jugement ? Le concept d’epochê est au centre du scepticisme de Sextus (héritier d’Énésidème) : il s’agit de se retenir d’affirmer quoi que ce soit sans réserve. Pourquoi ? Parce que l’assentiment est source de troubles. Au contraire, le refus de tout assentiment est récompensé par la tranquillité de l’âme, l’absence de trouble, ou l’ataraxie. Telle est la fin du scepticisme de Sextus, ce qui le rapproche du stoïcisme et de l’épicurisme, dont la dimension thérapeutique (soin de l’âme en particulier) est essentielle.

Lire aussi : Épictète, le bonheur par détachement (Sylvain Portier)

Mais en quoi l’assentiment à une quelconque croyance ou opinion est-il cause de troubles ? Pour pouvoir répondre à cette question, prenons deux exemples : l’un concernant l’assentiment à des croyances courantes, et l’autre concernant l’assentiment à des croyances dogmatiques. Croire réellement qu’il pleut, que la pluie vous mouille, vous refroidit et vous rend malade, et que tomber malade est mauvais, ruine votre tranquillité en vous amenant à vous soucier de rester au sec. Donc de toutes ces croyances résultent un véritable souci, une anxiété. Au contraire, pour Sextus, si l’on n’a pas ces croyances et que l’on ouvre simplement son parapluie lorsqu’il pleut, par un acte réflexe, résultat de l’habitude, des coutumes, par routine, on est exempt de cette anxiété. Et si l’on applique cela à l’ensemble des actions humaines, s’ensuit une paix de l’âme, une absence de trouble. De même pour toute croyance dogmatique : elle crée un état permanent de tourment interne. En effet, comme le montre l’attaque de tous les dogmatismes, à chaque raison permettant de croire en une opinion on peut trouver une raison contraire qui empêche de croire en cette même opinion. La contradiction est toujours une menace pour celui qui croit fermement en une opinion.

À l’heure actuelle, on pourrait prendre l’exemple de l’anxiété provoquée par les médias, et l’intérêt de suspendre son jugement face au flux d’informations qui nous menace chaque jour dans le journal, à la télévision, sur internet, etc. Voilà pourquoi le sceptique suspend son jugement. Parce que de cette suspension du jugement découle la tranquillité de l’âme, une sérénité intérieure qui est la finalité éthique du scepticisme. Le scepticisme est en ce sens une véritable thérapeutique de l’âme, et propose un certain mode de vie en vue d’atteindre le bonheur, ici-bas. Le moyen utilisé pour y parvenir, c’est l’epochê, la suspension du jugement. Source de trouble pour un dogmatique, l’epochê est source de quiétude pour un sceptique. Confronté aux limites de ses compétences philosophiques, c’est-à-dire face à l’impossibilité de connaître l’essence des choses, le sceptique transforme un obstacle apparent (epochê) en un raccourci vers son but premier, qui est l’ataraxie.

Nous venons de voir pourquoi suspendre son jugement. Mais comment y parvenir ? La suspension du jugement passe par la mise en évidence de la diversité et de l’opposition des différents systèmes philosophiques et des apparences. L’observation des contradictions inhérentes aux phénomènes et aux différents courants de pensée conduit le sceptique à suspendre son jugement. Le scepticisme de Sextus consiste donc à comparer et opposer entre elles les choses que les sens perçoivent, et celles que l’intelligence conçoit. Et les contradictions des sens et de la raison conduisent le sceptique à la suspension du jugement. Tout ce que les sciences prétendent connaître, le sceptique en doute, parce qu’il en voit les contradictions. Par la réfutation (antirresis) du dogmatisme, Sextus va mener ses lecteurs à la suspension du jugement. Voilà pourquoi Sextus s’attaque aux dogmatismes dans toute son œuvre. Sa méthode est simple : aux raisons des uns, il oppose des raisons contraires. Aux opinions des uns, il oppose les opinions des autres. Si le sceptique ne possède aucun savoir, il possède bien un savoir-faire : il fait surgir la discordance grâce à l’antithèse, technique de pensée qu’il maîtrise parfaitement. Toutes les idées sont confrontées les unes aux autres et cette comparaison les invalide toutes. L’analyse des différentes positions dogmatiques permet d’opposer à un argument un argument opposé de force égale. C’est cette égalité de force des arguments opposés (isostheneia) que recherche le sceptique et qui va favoriser la suspension du jugement. Aucun argument ne prend le dessus sur les autres arguments et ne peut gagner son assentiment. Sextus va donc s’attaquer aux philosophes dogmatiques, pour favoriser la suspension du jugement et la tranquillité de l’âme qui en découle. Cette attaque contre les philosophes, on peut notamment la lire dans Contre les Dogmatiques.

Une pensée critique

Cet ouvrage s’attaque à l’ensemble des doctrines philosophiques qui prétendent posséder un savoir. Sextus réfute tous les savoirs appartenant au domaine de la logique, de la physique et de l’éthique, c’est-à-dire les trois parties de la philosophie dans l’Antiquité.

Sextus recense dans cet ouvrage tous les arguments des sceptiques contre leurs adversaires, les dogmatiques, notamment ceux d’Énésidème (dix tropes), mais il en ajoute d’autres également, plus récents (les cinq tropes d’Agrippa par exemple), ou qu’il invente lui-même. Il essaye d’être le plus exhaustif possible. Tous les arguments sont bons pour réfuter les dogmatiques : parfois très profonds, mais parfois aussi des sophismes ridicules. Sextus utilise donc la dialectique. Mais c’est un outil dont il se débarrasse à la fin de son travail de réfutation des dogmatismes. Deux comparaisons que l’on trouve dans le texte de Sextus expriment cette instrumentalité de la dialectique : celle du feu, qui détruit le matériau combustible en même temps qu’il se détruit lui-même, et celle de l’échelle, avec laquelle on grimpe et que l’on rejette ensuite derrière soi :

  • Contre les Logiciens (livres I-II): Pour Sextus, outre le fait qu’aucun philosophe ne s’accorde sur l’essence des choses, aucun instrument ne permet de la connaître : ni la raison, ni les sens, ni les deux réunis. Sextus réfute dans cette première partie de l’ouvrage tout accès à la vérité, qu’il soit direct (par la raison ou par les sens), ou indirect (par la démonstration).
  • Contre les Physiciens (Livres III-IV): Sextus réfute dans cette deuxième partie de l’ouvrage les idées principales soutenues par les dogmatiques : l’idée de dieu, l’idée de cause, le tout et la partie, le corps, la surface et le solide, le lieu, le mouvement, le temps, le nombre, la naissance et le mort. Il prend chacune de ces idées et montre qu’on ne peut rien affirmer à leur propos.
  • Contre les Moralistes (Livre V): Sextus y conteste l’idée de bien et de mal. Il reprend dans cette partie de l’ouvrage l’idée que toute opinion que l’on se fait sur le bien ou le mal d’une chose nous rend malheureux, et qu’il faut donc suspendre son jugement. Certes, le sceptique soufre lui aussi de la faim, de la soif ou du froid, mais il ne s’inflige pas une foule d’autres maux en regardant cette souffrance comme un mal. Souvent nous sommes troublés non seulement par nos affects, mais plus encore par les opinions que nous rajoutons par-dessus nos affects. C’est l’exemple du malade, qui rajoute à sa maladie l’opinion que la maladie est un mal, et peut-être même la crainte de mourir. Si nous ne donnons plus notre assentiment à ces opinions, s’en suit la tranquillité, comme l’ombre suit le corps (métaphore utilisée pour exprimer le lien entre la suspension du jugement et l’ataraxie). De même, il ne saurait y avoir de science du bien-vivre, puisque tous les philosophes ne sont pas d’accord entre eux sur ce point. Il n’y a pas de science qui concerne l’art de bien vivre. L’art de bien vivre sera plutôt une routine, quelque chose que l’on fait par expérience, mais qui n’est pas basé sur une connaissance du bien et du mal.

Mais Sextus Empiricus ne se contente pas d’attaquer les philosophes. Il s’attaque également à toutes les sciences de son temps, et plus particulièrement à tous ceux qui prétendent détenir un champ de savoir, même limité. Pourquoi ? Parce que Sextus Empiricus refuse tout dogmatisme, y compris le savoir apparent sur lequel s’appuient les différentes sciences de son époque. Lorsqu’il passe en revue un certain nombre de sciences ou d’arts (tekhnai) de son temps, ce n’est pas pour viser certaines pratiques, mais la science apparente, illusoire, que ses contemporains veulent construire à partir de l’expérience et de l’observation de ces pratiques. La démarche critique de Sextus est similaire lorsqu’il s’attaque aux philosophies et lorsqu’il s’attaque aux sciences de son temps, qu’il nomme dans ce passage études (mathemata) :

«[Les Pyrrhoniens] éprouvaient vis-à-vis des études à peu près la même chose que vis-à-vis de la philosophie tout entière. En effet, de même qu’en se dirigeant vers la philosophie avec le désir d’atteindre la vérité et se heurtant au conflit entre des contradictoires de force égale et à l’irrégularité du réel, ils suspendirent leur assentiment, de même s’agissant des études, quand ils les eurent entrepris en cherchant là aussi à apprendre la vérité, ils découvrirent d’égales difficultés qu’ils ne se sont pas dissimulés. Voilà pourquoi, en poursuivant nous aussi la même méthode, nous tenterons sans acrimonie de faire un exposé sélectif des arguments de fond portés contre les études.» (Contre les Professeurs, I, 6-7)

La critique des arts peut être comprise comme une extension de l’attaque des philosophes. Mais la démarche adoptée vis-à-vis des mathemata ou tekhnai est différente en ce sens que Sextus ne les rejette pas entièrement. En effet, il y a un usage des arts ou tekhnai par les sceptiques. D’où l’intérêt peut-être d’un ouvrage portant sur ces arts. Lesquels accepter, lesquels attaquer ? Un bon usage des arts est-il possible ? Voilà la question que l’on peut se poser en lisant cet ouvrage. La lecture des différents chapitres permet de savoir assez rapidement à quels arts il s’attaque, à savoir ceux qui ont une assise théorique. Des arts, oui, mais sans opinion. Par exemple, Sextus dit ne pas vouloir s’en prendre à la «grammatistique» (I, 49), c’est-à-dire à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, mais à la grammaire en tant que science portant sur la nature des lettres, des mots, etc. Une chose est l’art de lire et d’écrire tel que les enfants peuvent l’apprendre, autre chose est cette science qui prétend connaître la nature même des lettres, qui distingue les voyelles et les consonnes, les voyelles longues et les voyelles courtes, etc. La première sorte de grammaire est utile, et Sextus n’a rien à dire contre elle. La grammaire savante par contre est inutile et prétentieuse, puisqu’elle prétend formuler un savoir sur l’essence des choses :

«[Le sceptique] ne veut pas dénoncer l’inutilité de cette grammaire dont on voit qu’elle traite des lettres, de l’écriture et de la lecture, mais celle de l’autre grammaire, prétentieuse et superflue. L’usage des lettres aide, on l’a vu, à conduire sa vie ; mais ne pas se contenter de transmettre ces lettres en les observant, et chercher plus avant à montrer comment certaines sont par nature des voyelles alors que d’autres n’en sont pas, comme parmi les voyelles certaines sont brèves par natures et d’autres longues par nature […], et plus généralement toutes les autres choses qu’enseignent ces fous de grammairiens, voilà qui est inutile. Par conséquent, loin d’avoir le moindre reproche à adresser à la grammatistique, nous lui devons nos plus vifs remerciements, et c’est l’autre grammaire que nous allons réfuter.» (Contre les Professeurs, I, 54-56)

Ce que conteste Sextus, c’est la dérive dogmatique qui accompagne très souvent l’utilité pratique d’un art. On a affaire dans cet ouvrage non pas à une critique de la pratique des arts, mais du discours que ces arts tiennent sur eux-mêmes. C’est toujours le discours dogmatique que refuse le sceptique. En quoi les arts sont-ils dogmatiques ? En tant qu’ils prétendent expliquer leurs effets par la causalité (ce qui revient à se prononcer sur la nature des choses), en tant qu’ils prétendent proférer des jugements universels, et parce qu’ils veulent se transmettre par un enseignement rationnel, ce qui n’est pas possible pour Sextus. En effet, le chapitre 1 attaque la transmission du savoir par l’enseignement : l’enseignement n’a pas d’objet, ne s’adresse à personne et ne peut être dispensé par personne. Que sont les arts acceptables dans ce cas ? Les arts acceptables sont les arts utiles et basés sur l’observation des phénomènes :

«C’est l’astrologie, ou « mathématique », qui est l’objet de notre présente enquête, et non la mathématique complète en tant qu’elle se compose de l’arithmétique et de la géométrie (car nous avons réfuté les tenants de ces disciplines), ni la capacité de prédire chez Eudoxe, Hipparque et leurs semblables – certains assurément l’appellent aussi astronomie –, car elle est une observation qui s’appuie sur des phénomènes, comme le sont l’agriculture ou la navigation, et qui permet de présager sécheresses et inondations, pestes et séismes et autres modifications du même genre du monde qui nous entoure.» (Contre les Professeurs, V, 1-2)

Pour Sextus, l’utilité dans la vie quotidienne d’une part, et le fondement empiriste d’autre part sont ainsi les deux critères d’un art acceptable.

L’empirisme pratique de Sextus

Comme l’épicurisme ou le stoïcisme, le scepticisme propose une manière de vivre sceptique qui permet d’atteindre le bonheur [2]. La première dimension de ce mode de vie, nous l’avons vu, c’est la suspension du jugement, qui conduit à l’ataraxie. Mais comment le sceptique vit-il concrètement ? Quelles sont les conséquences pratiques de la suspension du jugement ? Est-ce l’inertie absolue ? Est-ce qu’être incertain dans ses jugements conduit nécessairement à être irrésolu dans ses actions, et à se désintéresser de la vie ? Est-ce que le doute théorique conduit à l’indifférence pratique ? Pyrrhon a assumé cette conséquence, mais ses successeurs et plus particulièrement Sextus proposent un autre mode de vie, une manière empirique de vivre.

Le sceptique vit en observant les guides ordinaires de la vie, sans philosophie, sans assentiment à la moindre opinion : il suit les coutumes, les lois, les mœurs communes de la cité où il vit. Il ne vit pas conformément à une doctrine, mais prend pour guide la vie commune (conformisme du sceptique). Il s’agit de s’en tenir aux seuls phénomènes, sans rajouter par-dessus ceux-ci une opinion négative ou positive. Tel est le principe du bonheur sceptique : vivre selon les apparences, sans chercher à les appréhender. Régler sa conduite passivement sur les apparences, comme l’enfant qui suit passivement son pédagogue. Mais ce retour au sens commun est dépourvu d’illusion. Le retour du sceptique à la vie commune n’est pas naïf. En effet, ni le peuple ni le sceptique ne recherchent l’explication des choses. Mais si le peuple ne se demande pas s’il y a une explication des choses (naïveté primitive), le sceptique lui, croit qu’il n’y en a pas ou qu’elle est inaccessible (retour désillusionné au sens commun). Un passage des Esquisses Pyrrhoniennes nous en apprend un petit peu plus sur ce mode de vie sceptique :

«Cette observation des règles de la vie quotidienne semble avoir quatre aspects : l’un consiste dans la conduite de la nature, un autre dans la nécessité de nos affects, un autre dans la tradition des lois et des coutumes, un autre dans l’apprentissage des arts ; par la conduite de la nature nous sommes naturellement doués de sensation et de pensée ; par la nécessité des affects la faim nous mène à de la nourriture et la soif à de la boisson ; par la tradition des lois et des coutumes nous considérons la piété, dans la vie quotidienne, comme bonne et l’impiété comme mauvaise ; par l’apprentissage des arts nous ne sommes pas inactifs dans les arts que nous acceptons. Mais nous disons tout cela sans soutenir d’opinion.» (Esquisses Pyrrhoniennes I, 23-ss)

Pour bien vivre, quatre aspects doivent être pris en compte, selon Sextus :

  • Il faut suivre les suggestions de la nature : j’ai des sens, je m’en sers ; j’ai une intelligence, je me laisse guider par elle pour chercher ce qui m’est utile.
  • Il faut accepter la nécessité inhérente aux affects : si j’ai faim, je mange. Sextus ne veut pas annihiler ces affects, mais seulement les modérer en n’ajoutant pas à la souffrance ou au plaisir qu’ils procurent l’opinion selon laquelle ces affects seraient bons ou mauvais.
  • Il faut suivre la tradition et les coutumes. Au niveau politique par exemple, Sextus se conforme aux usages de la cité. Mais il ne le fait que par une adhésion passive, et non par suite d’un engagement théorique fort. Les raisons de cette adhésion passive sont les suivantes : utilité pratique, absence de portée universelle (les coutumes sont différentes d’une cité à l’autre), et absence d’adhésion ferme. Il ne faut pas rester inactif et il faut donc exercer certains arts.
  • Il faut accepter l’apprentissage des arts, tant qu’ils ne prétendent pas à s’ériger en savoir incontestable (refus du dogmatisme dans les arts tel que Sextus le justifie dans Contre les Professeurs). Ce quatrième aspect du bien-vivre sceptique est propre à Sextus Empiricus et au scepticisme empirique. C’est ce dernier aspect que nous allons maintenant étudier de plus près, à partir de la lecture de l’ouvrage Contre les Professeurs.

Exercer un art : l’exemple de la médecine

Intéressons-nous maintenant à un aspect particulier du mode de vie préconisé par Sextus : l’exercice des arts. Comment comprendre l’art dont parle Sextus une fois dépouillé de tout dogmatisme, c’est-à-dire de ce qui fait la substance même de l’art pour Platon ? En effet, dans le Ion, Platon définit la techné comme epistémé, et plus précisément comme la connaissance de l’objet sur lequel porte cet art. Ici, Sextus propose une autre définition de l’art, qu’il emprunte aux stoïciens : l’art est un système de saisies exercées en vue d’une fin utile à la vie quotidienne de ceux qui ont recours à cet art. Le critère principal est donc l’utilité pratique. Mais l’art est également basé sur une saisie du réel, c’est-à-dire sur l’observation des phénomènes.

En effet, le sceptique empirique ne doute pas des phénomènes ni des sensations qui s’imposent à lui avec nécessité. Par contre, il ne les juge pas, il ne va pas au-delà des phénomènes. Sur cette base, le sceptique recommande l’action, et la pratique de certains arts, si tant est qu’ils soient utiles dans la vie quotidienne. Le sceptique observe et se sert de son expérience dans le but d’être le plus habile dans l’art qu’il exerce. Cet art, on l’a vu, ne s’enseigne pas. Il est purement empirique, et non guidé par un principe général. C’est par l’observation répétée et l’expérience qu’il s’acquiert. Le scepticisme empirique a donc pour but pratique non seulement d’apporter le bonheur, comme c’était le cas pour l’ancien scepticisme de Pyrrhon, mais également d’être habile et donc le plus utile possible dans l’art que l’on exerce.

Intervention chirurgicale de Lapyx sur Enée, Pompéii, 1er siècle

L’exemple de la médecine est d’autant plus intéressant que médecine et philosophie sont souvent liées durant l’Antiquité. Or, c’est ce lien que Sextus récuse. Sextus, à travers différents exemples disséminés dans Contre les Professeurs, oppose la médecine savante, celle des dogmatiques, qui prétend expliquer les causes et l’essence des maladies, à la médecine des empiriques, qui se borne à constater les phénomènes (à observer les symptômes, leurs liaisons, prévoir leurs retours, etc.). La méthodologie sceptique est la suivante : il faut recourir à l’observation et à l’expérience, et s’affranchir de tout dogmatisme. Cette médecine empirique se caractérise par trois éléments : 1. l’autopsie, l’examen minutieux des symptômes, qui scrute les apparences. 2. l’historia, c’est-à-dire l’examen critique des données de l’observation faite par d’autres et rapportée par écrit. 3. l’épilogisme, qui permet de faire le lien entre ce qui a été observé directement et ce qui ne l’a pas été : par exemple, transférer un traitement qui a été efficace pour telle partie du corps à une autre partie souffrant du même mal.

Quoique Sextus mette en avant l’utilité de cet art qu’est la médecine, il refuse de donner à son art (tekhné) le nom de science (epistémé), puisqu’il est fondé sur le phénomène uniquement. En effet pour les Grecs, comme c’est le cas pour Platon, mais aussi pour Aristote, la science est fondée sur l’absolu, l’immuable. Les grecs et y compris les sceptiques ont de la science une image très haute : elle doit être inébranlable. Or, pour un sceptique, on ne peut pas atteindre l’absolu : la nature des choses est inconnaissable pour l’homme. Il n’y a donc pas de science possible, mais seulement une pratique, basée sur l’observation des phénomènes, une sorte de routine, de plus en plus efficace et utile au fur et à mesure que les observations et les expériences s’accumulent.

Au-delà du scepticisme antique

Comme nous l’avons vu dans les deux billets consacrés au scepticisme empirique de Sextus, les arguments des sceptiques antiques se sont surtout dirigés contre la philosophie considérée comme science des causes et des substances, comme discours portant sur l’essence des choses, c’est-à-dire sur ce que nous pouvons appeler la métaphysique, ce qui est au-delà des apparences, des phénomènes, ce qui est au-delà du monde sensible, pour parler en termes platoniciens. C’est cette quête métaphysique que les sceptiques refusent de cautionner à travers leur critique des philosophes dogmatiques.

Mais leur critique de la métaphysique ne s’arrête pas là. Car ils s’attaquent également aux arts, qui à l’époque n’étaient pas conçus séparément de la métaphysique. Comme le montre la conception platonicienne de la techné, l’art procédait a priori, et non à partir de l’expérience, généralement objet de dédain. Or pour Sextus, aucun dogmatisme n’est envisageable, et aucune métaphysique n’est possible pour l’homme, puisqu’il ne peut pas atteindre la nature réelle des choses, au-delà des apparences. En effet, il est impossible selon Sextus de passer de ma subjectivité («je trouve que le miel est doux») à l’être même de la chose («le miel est doux»). Je suspends donc mon jugement, et tout ce qu’il me reste à dire, c’est «il m’apparait que le miel est doux». Je suspends mon jugement et me réfère désormais aux phénomènes, tels qu’ils m’apparaissent, sans chercher leur nature.

Ce refus de la métaphysique et des connaissances a priori, c’est également celui des empiristes modernes (John Locke, Francis Bacon, David Hume, John Stuart Mill, etc.). En considérant les lois de la nature comme des faits généralisés, en expliquant les principes les plus généraux de la science par l’association des idées qui n’est qu’un prolongement de l’expérience, l’empirisme moderne a la même prétention que Sextus de s’en tenir aux phénomènes et de ne rien y ajouter. Donc on peut voir chez Sextus un précurseur de l’empirisme moderne, par sa tentative de dissocier la science de la métaphysique. L’affranchissement de la métaphysique proclamé par Sextus Empiricus sera repris par les empiristes modernes. Cette idée, qui est le fondement de la doctrine empiriste, est déjà présente chez Sextus, et en cela, le scepticisme devance l’esprit moderne, en fondant un art relevant uniquement de l’expérience, détaché de toute métaphysique. Cependant, la différence entre l’empirisme de Sextus et celui de Mill par exemple, c’est que l’art de Sextus ne s’élève pas au niveau d’une science, d’un savoir, même basé sur l’expérience, mais reste une routine dans laquelle, grâce à l’expérience, le sceptique devient de plus en plus habile.

[1] Victor Brochard, Les sceptiques grecs, Paris, Éd. Vrin, 1986.
[2] Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Éd. Gallimard, 1995, pp. 222-226.

Crédits : «File:Monsoon rain in Shanghai – 20090730 2171.jpg», par Jakubhal, Licence CC BY-SA 4.0 ; Fading Flame, par Amancay Blank, Licence CC BY-NC-ND

 

Maël Goarzin

Doctorant en Philosophie antique à l’Université de Lausanne et à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) à Paris, Maël Goarzin tient le blog Comment vivre au quotidien ? consacré à la philosophie comme manière de vivre et à l’(in)actualité de la philosophie antique. Il est membre de l’Association Stoa Gallica, pour l’étude et la pratique d’un stoïcisme contemporain. Suivre sur Twitter : @MaelGoarzin

 

 

Commentaires

Bonjour Monsieur Goarzin et merci pour cet article. Je croyais Hume père de l’empirisme mais voilà que je viens de rencontrer Sextus Empiricus et bien joyeuse de savoir que déjà en ce temps là, la conscience de ce qui est, tout en restant énigmatique, pouvait être approchée par l’expérience et l’expérimentation et ce de manière répétée, aguerrissant ainsi l’humain dans la conduite de sa vie au quotidien de manière paisible. C’est un peu ma pratique, toute proportion gardée, pour autant comme cela fait déjà quelques années, je puis ajouter que je vis assez paisiblement.
Bonne continuation

par chiarappa - le 2 décembre, 2020


L’exercice méthodique du doute est , me semble-t-il , la discipline intellectuelle qui commande toutes les autres . Et il est , bien sûr , la condition première de la liberté : sans une bonne dose de scepticisme , sous la forme de l’esprit critique , on n’est que le jouet des croyances , des opinions , des idéologies . Or l’une des formes essentielles de la liberté – la liberté d’informer et de s’informer – est aujourd’hui bafouée tous les jours par des individus qui s’arrogent indûment le titre de  » journalistes  » pour faire oeuvre de militantisme . C’est particulièrement criant en ce moment . Les manifestations sont désormais investies par une nuée d’individus filmant  » les flics  » , avec l’objectif de mettre ces images sur internet pour arguer de  » violences policières  » . Bien sûr , ils ne montreront pas les manifestants qui viennent de jeter un pavé ou un cocktail molotov sur le policier mais la charge de celui-ci pour se dégager . Cette manipulation des images de violence répond à un objectif politique évident…mais n’a rien à voir avec le journalisme ! Lequel consiste , bien sûr , à rendre compte d’une situation dans tous ses aspects : les faits, rien que les faits , mais tous les faits . Et sans biais idéologique , bien sûr . Or certains de ces manipulateurs d’images disposent d’une Carte de presse , par on ne sait quel laxisme des instances chargées de la délivrer . Il serait temps , me semble-t-il, que la profession – que j’ai pratiquée pendant 40 ans et également enseignée – fasse le ménage et dise clairement qui est journaliste professionnel et qui ne l’est pas . Sinon le scepticisme du grand public à l’égard  » des journalistes  » ( profession essentialisée s’il en fût ! ) , déjà très répandu , atteindra des sommets . Un peu de scepticisme à l’égard de tous ces manipulateurs serait, me semble-t-il , l’attitude qu’adopterait Sextus Empiricus .

par Philippe Le Corroller - le 2 décembre, 2020


Je n’ai pas beaucoup d’affinités avec des pratiques et conduites qui ont pour but d’amener le pratiquant au bonheur et à la tranquillité.
C’est vrai que ces pratiques séduisent beaucoup à des époques où les gens sont… inquiets, angoissés. J’imagine que c’était le cas au moment où Sextus Empiricus était en train d’écrire.
Ce qui me semble critiquable ? dans l’approche de Sextus Empiricus, c’est le parti pris qu’il est possible de scinder le monde en deux, avec d’un côté des idées, et de l’autre… ce que nous percevons, ce à quoi nous aurions accès par notre expérience, comme si notre expérience ne se présentait pas à nous aussi sous forme d’idées.
J’apprécie d’apprendre que pour les Grecs, la science est surtout une affaire d’absolu. Cela permet de se donner une idée de ce à quoi nous assistons en ce moment sur la scène politique et médiatique…
Pour « atteindre à l’absolu » :
En bonne sceptique je serais très circonspecte pour essayer de définir ou d’épingler ce qui pourrait être derrière ? le mot « absolu », mais force est de constater que notre scepticisme n’empêche pas le mot « absolu » d’exister, et de produire les effets qu’il produit, y compris dans les pratiques les plus quotidiennes.
Il est important de savoir que le mot « absolu » se forme depuis le latin avec un « ab » de l’ablatif, et le « solus » qui nous a donné « seul ». Le mot « absolu » a grandement à voir avec les idées d' »indépendant » et « autonome »…
Je ne comprend pas ce qui nous empêche de voir que les idées sont… DANS LE MONDE, et pas au-delà du monde… Je ne sais pas si ça fait de moi une adepte de l’immanence, j’espère que non, tout de même…
Cela devrait nous faire réfléchir beaucoup, de mon point de vue.

par Debra - le 4 décembre, 2020


[…] son article sur le site […]

par iPhilo » L’Edito : «Il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites» - le 11 janvier, 2021


Vraiment très intéressant. Il paraîtrait que là est un courant philosophique occidental qui se rapproche beaucoup d’un courant philosophique bouddhiste oriental (philosophie antique) dans sa démarche. Pourquoi ne pas avoir fait un lien avec l' »epoché » développée par Husserl-différente de celle des sceptiques antiques et tout le courant philosophique contemporain qu’on appelle « phénoménologie » ?

par Aequanimitas - le 13 mars, 2021



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