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L’Edito : «Il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites»

11/01/2021 | par Alexis Feertchak | dans Politique | 2 commentaires

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LA LETTRE D’IPHILO #4 : Recevez chaque mois dans votre boîte «mail» une lettre écrite par notre rédaction. En plus d’une sélection d’articles – ici ceux parus en décembre mais aussi certains «classiques» à (re)lire – vous pouvez découvrir «L’Édito», un billet en lien plus ou moins étroit avec l’actualité, écrit ce mois-ci par Alexis Feertchak.


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en Philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu’il a fondé en 2012.


Chers lecteurs d’iPhilo,

Nous étions en 2009. Tout juste sorti du lycée, je rejoignais d’un pas encore mal assuré l’Institut d’études politiques de Paris. Et le lundi matin à 8h, un nom résonnait dans mes oreilles encore peu réveillées : Olivier Duhamel. Nous nous asseyions tous dans l’amphithéâtre Boutmy et écoutions religieusement – en tout cas les premières semaines –  son cours de droit constitutionnel. Sa voix était idéale pour les estrades, sa personne était auréolée d’une autorité un peu hybride, académique certes, mais aussi politico-médiatique, et son cours, par son objet, avait la chance d’être l’un des plus fondamentaux de notre première année. 

De ses douze séances, très intéressantes au demeurant, je retiens particulièrement une citation, célèbre, qu’il nous répétait chaque semaine, la martelant plusieurs fois d’affilée en posant un silence théâtral entre chaque mot. «C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir». Cet extrait de De l’Esprit des lois de Montesquieu était son mantra ; par son intonation, il nous faisait comprendre que nous pouvions tout oublier, mais pas ça. Avant-hier, en lisant l’article du Monde révélant l’affaire Duhamel, la voix grave et grésillante du constitutionnaliste résonnait en moi à chacun des mots d’Ariane Chemin. N’étant ni confesseur, ni procureur, ni psychanalyste, je n’en tirerai aucune leçon. Cette histoire, me semble-t-il, fait partie de celles qui parlent d’elles-mêmes tout en laissant une part de mystère. Mais je ne cesse de me demander depuis : en prononçant ces mots de Montesquieu à des générations d’étudiants, à quoi pensait le patriarche de la «Familia Grande» aujourd’hui accusé d’agressions sexuelles contre son beau-fils ?

Lire aussi : L’ère de la post-vérité ou le «complexe de Jocaste» (Alain Cambier)

Au-delà de l’affaire elle-même, une autre leçon me semble pouvoir être tirée, beaucoup moins tragique mais néanmoins importante sur le fond. Je suis frappé de la façon dont la plupart des médias présentent Olivier Duhamel : analyste politique, chroniqueur sur Europe 1 et LCI, président du Club Le Siècle. Quasi-systématiquement, sa qualité première d’universitaire est gommée : constitutionnaliste, professeur émérite des Universités à Sciences Po Paris, agrégé des Facultés de droit. Rien de tout cela ne semble résister à la puissance des paillettes politico-médiatiques. On le présente certes comme président de la Fondation nationale des sciences politiques, cette institution discrète qui chapeaute Sciences Po, mais il s’agit surtout de représenter par là l’homme de pouvoir en oubliant un peu vite que, comme ses prédécesseurs, il occupait jusqu’à ces derniers jours cette fonction d’abord en tant qu’universitaire, même si cette condition, nécessaire, n’est bien sûr pas suffisante.   

Ceci raconte évidemment quelque chose du personnage dont l’autorité hybride que je devinais déjà étudiant dénote toute la porosité entre savoir et pouvoir. Mais cet oubli de sa qualité de «professeur émérite de Droit public» dit probablement autre chose. Il traduit un certain effacement de la figure universitaire de l’espace médiatique. Je n’ai rien contre les chroniqueurs de LCI ou d’Europe 1, mais il me semble pourtant que leur autorité ne se situe pas au même niveau que celle d’un professeur des Universités qui occupe la plus éminente des fonctions de gardien du savoir. 

La trahison des clercs ?

La disparition médiatique de l’Université est probablement l’une des manifestations les plus criantes de la crise de la science qui frappe lourdement nos sociétés. On peut bien sûr faire porter toute la responsabilité de cette faute aux grandes figures complotistes et populistes de l’anti-science. Et espérer que Trump, en quittant avec fracas la Maison-Blanche, emportera avec lui toute la charge du mal. Mais j’en doute. Si les universitaires sont aujourd’hui inaudibles ou mêlés à la foule des opinions sans considération particulière pour leur autorité scientifique, c’est aussi en raison d’un cercle vicieux interne à la fabrique du savoir. 

Il y a d’abord ce que Julien Benda appelait dès 1927 la «trahison des clercs» : il ne s’agit pas du manque de courage des intellectuels dans la Cité, comme on le croit souvent, mais au contraire de leur surgissement inapproprié dans un espace, politique, qui n’est pas le leur. De ce point de vue, le gauchisme idéologique qui règne dans une partie des sciences sociales ne guérira pas l’autorité blessée de l’Université (le droitisme non plus, mais force est de constater qu’il y est moins répandu). A l’inverse de cette idéologisation de la science, l’on regrettera aussi le travers déjà ancien de l’hyperspécialisation, de la technicisation et de la dispersion à outrance des savoirs, entretenue par le désormais célèbre «publish or perish». Une petite musique universitaire résonne ainsi trop souvent : «Laissons les essais grand public aux chroniqueurs, publions des choses sérieuses, autrement dit des articles scientifiques dans des revues à comité de lecture américaines que seuls nos collègues liront, en répertoriant avec inquiétude le nombre de citations les mentionnant»… L’aigreur de certains universitaires à l’égard de la plèbe des ignorants et de leurs hérauts médiatiques est aussi l’illustration d’une vanité solitaire.

Lire aussi : Face aux «fake news», réhabilitons l’usage du conditionnel (Alexis Feertchak) 

Les journalistes, dont je suis, ont bien sûr leur part de responsabilité. Quelques secondes à la télévision ou quelques mots dans la presse écrite gomment souvent la subtilité des raisonnements, qui demandent pour s’épanouir un espace qui excède celui imparti. On privilégiera au contraire des propos tranchants et sélectionnera de préférence les avis les plus extrêmes pour créer des débats grossièrement fabriqués. Le cercle vicieux entretenu par les universitaires militants et les journalistes polémistes produit ainsi un bruit assourdissant qui rend la parole universitaire d’autant moins audible qu’à l’inverse, l’hyperspécialisation scientifique fabrique quant à elle des savoirs isolés les uns des autres et, in fine, une parole hermétique. 

Ailleurs que sur France Culture et dans quelques revues, je regrette souvent avec dépit l’absence médiatique de la figure du professeur qui, de sa chaire, prend de la hauteur pour que son discours, superposant en son sein plusieurs niveaux de compréhension, profite à tous. Heureusement, comme à l’intérieur de tout processus, d’aucuns font de la résistance contre les tristes figures de l’universitaire-militant et de l’universitaire-technicien. Puisqu’il est ici question de souvenir estudiantin, je n’oublierais jamais, par exemple, les leçons sur Plotin et Augustin du philosophe et poète Jean-Louis Chrétien à l’Université Paris-Sorbonne en 2011, quelques années avant sa mort. Ou, la même année, les paroles élégantes du philosophe de l’art Jacques Darriulat. De ces deux expériences, un enfant de dix ans aurait pu en tirer une part de vérité tant le propos était beau et limpide. Mais cette beauté et cette limpidité exprimaient en même temps toute la complexité des grandes œuvres philosophiques autant que celle du monde lui-même. Hélas, dans une société polarisée à l’extrême, cette complexité ne trouve plus aujourd’hui que peu de lieux où exister sereinement.

Alexis Feertchak, à Paris, le 8 décembre 2020.

Soyez intelligemment sceptiques !

Le terme «sceptique» a mauvaise presse et, dans la bouche de beaucoup, confine souvent au complotisme. Etonnant renversement : le scepticisme est pourtant une attitude philosophique ancienne qui permet souvent de ne pas prendre des vessies pour des lanternes. Le philosophe Maël Goarzin nous propose chaque mois de découvrir des «classiques» de la philosophie, qu’il s’agisse de textes, d’auteurs ou de courants. En décembre, il nous a fait partir sur les traces du scepticisme de Sextus Empiricus (vers 160 – vers 210). Au programme : suspension du jugement ; refus du dogmatisme ; impuissance de la raison.

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Souvenez-vous du Hollandais volant et n’oubliez pas Pandora !

Le professeur André Stanguennec, éminent métaphysicien, nous a fait le plaisir de revenir dans iPhilo pour nous parler de cinéma. Il y publie une belle analyse philosophique du film Pandora de Lewin (1951), histoire d’un amour éperdu mais tragique entre le Hollandais volant et Pandora. Y apparaît un insoluble paradoxe né de la fusion entre un mythe grec polythéiste et une légende européenne du 17e siècle réformé et puritain.

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Par-delà le christianisme, la valeur universelle de la croix

Dans un très beau texte paru à Noël, le philosophe Thierry Formet exprime le regret qu’au nom d’une laïcité étroite, la croix chrétienne disparaisse de notre univers. Symbole plus large de notre existence humaine, elle situe un repère, matérialise un choix, signifie un refus, traduit une finitude, soutient une mémoire, porte un fardeau, soutient la réconciliation…

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Et ne manquez pas non plus en décembre…

Chaque mois, un grand classique d’iPhilo à (re)lire !

08/02/2014 : Le professeur Dominique Lecourt fait partie de cette belle catégorie des «empêcheurs de tourner en rond». Ce philosophe des sciences, élève de Georges Canguilhem, fut notamment connu dans les années 1990 pour son essai Contre la peur qui se révèle rétrospectivement prophétique. Plus de vingt ans après, il a repris la plume sur ce thème dans iPhilo : il y remarque qu’au principe de toute peur, il y a, comme le remarquait Alain, la peur d’avoir peur. Et que le courage peut se résumer à un «pas encore» opposé à sa survenue. Mais peut-être jamais les objets de peur n’ont-ils fait système autant que dans nos sociétés : à la guerre, la pauvreté et le chômage, les trois hantises modernes, viennent s’ajouter pollution, nouvelles grandes épidémies, modifications du climat, OGM, clonage reproductif, énergie nucléaire, déchets radioactifsUn qualificatif lourd de toute une philosophie les réunit : irréversible. Le temps n’est presque plus saisi que sous l’aspect du «c’est trop tard». Et l’avenir «devient supplice dès qu’on essaie de le contempler au lieu de le faire».

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Voilà, c’est la fin de la «lettre d’iPhilo n°4». On vous redonne rendez-vous dans un mois. D’ici là, n’hésitez pas à en parler autour de vous ! Pour vous abonner, il vous suffit d’entrer votre adresse électronique sur le site d’iPhilo puis de valider l’email de confirmation reçu. 

Philosophiquement vôtres, et encore une fois bonne année à tous,

Alexis Feertchak & Sylvain Portier
Rédacteurs en chef d’iPhilo

 

Alexis Feertchak

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef du journal iPhilo, qu'il a fondé en 2012. Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne après un double cursus, il a été pigiste pour Philosophie Magazine et collaborateur pour l'Institut Diderot, think tank de prospective. Suivre sur Twitter : @Feertchak

 

 

Commentaires

Bien d’accord , cher Alexis Feertchak , avec votre éloge de la figure du professeur . Auditeur des Mardis de la philo depuis leurs débuts , j’ai savouré – et j’y savoure toujours – les conférences d’intervenants remarquables , de Roger-Pol Droit à Jean-Michel Besnier , de Charles Pépin à Heinz Wismann , de la regrettée Monique Castillo à Myriam Revault-D’Allones et bien d’autres . Mais celui dont l’érudition et le talent m’ont le plus impressionné c’est , de très loin , celui qui vous a aussi captivé , Jacques Darriulat . Capable de vous transporter en un instant – et avec une visible jubilation – de Pascal au cinéma réaliste italien , de Mozart à Vermeer, de Heidegger à Apollinaire . Rien à voir avec  » les tristes figures de l’universitaire-militant et de l’universitaire-technicien  » ! C’est le même esprit que je retrouve sur votre site iPhilo , devenu l’un de ces lieux où , pour reprendre vos mots , la complexité peut exister sereinement . Alors…faites vous vite vacciner , les uns et les autres , il serait dommage que la Covid nous prive prématurément de vos talents !

par Philippe Le Corroller - le 11 janvier, 2021


Merci Philippe ! et merci pour iPhilo. Que du beau monde que vous citez là. J’espère que les amoureux de la philo pourrons bientôt revenir s’asseoir sur les bancs des amphis.

par Alexis Feertchak - le 13 janvier, 2021



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