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Le miroir, objet philosophique

4/01/2021 | par Sylvain Portier | dans Art & Société | 2 commentaires

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ANALYSE : Je me regarde dans le miroir. Pour me coiffer, me raser, me maquiller, voir si je me trouve beau, si j’ai des boutons disgracieux ou si j’ai vieilli. Le miroir réfléchit mon image. Il réfléchit. Et, à son image, Sylvain Portier nous fait réfléchir en se demandant ce que cet objet peut nous apprendre de philosophique sur notre nature et notre condition.


Docteur en philosophie, Sylvain Portier est professeur de lycée en Loire-Atlantique, conférencier et rédacteur en chef d’iPhilo. Il a notamment publié  Fichte, philosophe du Non-Moi (Éd. L’Harmattan, 2011), Philosophie, les bons plans (Éd. Ellipses, 2016) et Philosophie, contrôle continu (Éd. Ellipses, 2014 et 2020). Il a réalisé des conférences pour les Éditions M-Éditer. Un compte philosophique Instagram peut être suivi.


Le plus simple est de commencer par considérer que, quand je me regarde dans un miroir, ce que je vois, c’est moi. Je prends alors à la fois conscience de ce à quoi je ressemble et, plus fondamentalement, du fait même que j’existe. Or, les amateurs de Descartes le savent tout particulièrement, il s’agit là d’une vérité indubitable : j’aurais bien sûr pu ne pas exister, mais je ne peux pas douter du fait même qu’actuellement j’existe. De même, je ne suis peut-être pas ce que je crois être, mais je suis. D’où la célèbre formule de Descartes «Je pense donc je suis» (le cogito), qui signifie que je ne peux pas remettre en cause ma propre existence, étant donné que, pour douter du fait que je suis, je dois être. Or, le fait que je me reconnaisse dans un miroir joue un rôle déterminant dans le fait que je puisse accéder à cette vérité.

L’être humain, cet animal spéculaire

Savoir à quoi je ressemble est précisément ce dont les animaux, à l’exception de quelques chimpanzés et dauphins dressés, ne sont pas capables. Les nourrissons eux-mêmes ne se reconnaissent pas dans un miroir, n’y voyant au mieux qu’un autre bébé, tout en reconnaissant en revanche l’adulte qui est généralement situé derrière eux, ou s’il s’agit d’une photo, avec eux sur la photo. Ils n’ont pas atteint ce que l’on nomme généralement «le stade du miroir», qui caractérise un être capable de savoir qu’il existe de manière réflexive. Dans les années 70, le scientifique américain Gordon G. Gallup a ainsi pu dresser une liste (qui, bien sûr, peut être discutée à la marge) des espèces animales qui ont un résultat positif à son test.

C’est d’ailleurs pour cela que l’on dit que le miroir réfléchit : il dédouble en un sens ce que nous sommes, comme la réflexion nous permet de nous prendre nous-mêmes comme objet. L’adjectif qui lui correspond est spéculaire, mot dans lequel on retrouve spéculation, autrement dit réflexion. Vous remarquerez d’ailleurs que nous nous voyons alors de face et que nous n’avons pas vraiment conscience de ce à quoi nous ressemblons de profil. Ce qui est important ici, c’est qu’en prenant conscience que nous sommes celui que nous voyons dans le miroir, sur une photo ou une vidéo, nous prenons simultanément conscience de ce que nous représentons pour autrui. Et nous n’en prenons pas vaguement conscience, comme le font certains animaux évolués, qui ont bien le sentiment d’exister ; nous le faisons de manière totalement claire, et potentiellement grave – car cette conscience réflexive peut nous amener à nous poser nombre de questions existentielles, métaphysiques et religieuses. C’est également elle qui fait que nous prenons soin de notre apparence, en fonction de critères culturels, et non pas naturels (maquillage, coiffure, habits, etc.).

Dans un miroir, nous nous voyons comme nous croyons qu’autrui nous voit, voit notre apparence. C’est d’ailleurs pour cela que nous sommes capables de nous voir nous-mêmes dans notre tête comme l’on dit, en projetant en nous l’image de ce que nous supposons être. Nous disons bien que nous supposons, car il y a parfois un certain décalage entre ce que nous croyons représenter et ce que nous représentons vraiment. Je peux croire que je me tiens ou que je marche de telle manière, alors que ce n’est pas le cas. Et c’est précisément pourquoi certains acteurs, sportifs ou hommes politiques ont recours à la vidéo pour mieux prendre conscience de ce qu’ils font réellement, l’effet miroir leur révélant une part de vérité qui, autrement, demeurerait cachée. Certains acteurs, tels que Harrison Ford, Megan Fox, Nicole Kidman ou Johnny Depp en jouent et affirment d’ailleurs, peut-être est-ce vrai, qu’ils ne supportent pas de se voir eux-mêmes dans leurs films et ne les regardent jamais.

Autorisons-nous ici une courte digression culturelle, afin de souligner un fait étonnant : Hegel, philosophe allemand du début du XIXe siècle, est le grand maître de ce que l’on nomme la dialectique. Dans le domaine de l’esprit, elle est l’histoire des contradictions de la pensée qu’elle surmonte en passant de l’affirmation à la négation et de cette négation à la négation de la négation. Mais elle désigne aussi un mouvement réel, inhérent au monde, dans lequel l’unité des contraires est effective. Hegel emploie parfois le terme Aufhebung, que l’on peut traduire par subsomption, afin de désigner ce mouvement de conservation dans le dépassement, tant du point de vue de la pensée que du réel, de sorte que la logique des deux est en vérité un seul et même processus. En termes plus simples, tout, dans l’œuvre hégélienne, fonctionne comme un jeu de miroirs, puisque les contraires ne cessent de se renverser les uns dans les autres (le singulier et l’universel, l’Être et le Néant, moi et autrui, le maître et l’esclave, la raison et les passions, etc.). Or, et c’est là le fait étonnant que nous voulions souligner, Hegel n’a jamais thématisé l’importance du miroir comme objet (concret et philosophique) dans son œuvre ! En tous cas pas à ma connaissance, ni à celle de M. André Stanguennec, spécialiste de l’idéalisme allemand et que j’ai eu le plaisir d’avoir comme enseignant, qui m’a confirmé que cette absence, étonnante en effet, lui semblait bel et bien effective.

Dans un célèbre texte issu de ses Cours d’esthétique, Hegel décrit pourtant l’émergence de la conscience de l’homme, qui fait qu’il ne se contente pas de se rendre compte passivement qu’il existe, mais se met alors aussitôt à modifier activement son environnement – à l’instar des enfants en bas-âge lorsque leur conscience se développe et qu’ils se mettent à jouer avec leur environnement et avec leur propre corps. Hegel prend alors l’exemple d’un petit garçon «qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, [et] admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité». C’est là ce qu’il nomme la «conscience pratique», le mot praxis signifiant en grec action. L’exemple de la pierre jetée dans l’eau a l’air simple, mais il exprime en vérité un double processus dialectique plus complexe qu’il n’y paraît : l’intériorisation de l’extérieur et l’extériorisation de l’intérieur d’une part, la matérialisation du spirituel et la spiritualisation du matériel d’autre part. En quoi consiste ce double jeu de miroirs ? Ce qui n’existe d’abord que dans l’esprit de l’homme apparaît alors dans le monde ; inversement, un objet qui n’avait aucune forme intelligente en acquiert une et manifeste ainsi la présence vivante d’un esprit en lui. Par ailleurs, ce qui n’était qu’une idée devenant un objet, celui-ci peut être soumis au regard d’autrui, et Hegel insiste particulièrement sur ce rapport, une fois encore dialectique, entre moi et autrui, l’ego et l’alter ego, dans la construction de soi : je n’ai véritablement conscience de moi que lorsque je prends conscience du fait que je suis moi-même autrui pour autrui. C’est d’ailleurs ce qui rend possible la morale, qui m’ordonne de respecter autrui comme une personne, donc comme j’exige qu’il me respecte aussi, étant une personne. Mais, même à ce moment, lorsqu’il parle de l’enfant jetant la pierre pour en contempler les ronds dans l’eau, Hegel ne souligne pas que ce petit garçon, pour développer sa «conscience théorique» (le terme theoria signifiant en grec regard, et par extension façon de voir) et se dire qu’il existe, s’est sans doute regardé dans cette rivière… qui faisait pour lui office de miroir !

Mais reprenons notre propos en notant que, puisque le miroir nous permet de nous rendre compte que nous sommes et de voir qui nous sommes, il est aussi l’occasion de nous interroger sur nous-mêmes. C’est ce qui arrive tout simplement lorsque je regarde si j’ai des cheveux blancs ou si mon maquillage est correctement appliqué. Ou si je m’assure d’être bien un impressionnant bad boy, comme dans la célèbre scène jouée par Vincent Cassel au début de La Haine («C’est à moi qu’tu parles ?! C’est à moi qu’tu parles comme ça ?!»), qui fait évidemment référence à la scène jouée et improvisée par Robert De Niro dans Taxi Driver («Are you talking to me ?»). Qu’est-ce que je fais alors ? Je m’observe, me juge, et peux me demander à quel point je ressemble à celui que je veux être, à celui que j’étais ou à celui que je serais. Le miroir peut alors jouer le rôle de la conscience morale («Mais qu’ai-je fais ?!», «Mais que vais-je faire ?!») ou d’un questionnement identitaire («Que suis-je devenu ?!»).

Sur ce point, recommandons une série récente connue et un vieux film, qui l’est nettement moins : Black mirror, qui interroge les aspects sombres de notre société moderne dans son rapport aux nouvelles technologies, et se questionne sur la dimension morale du prétendu progrès ; un film moins satirique et plus léger, un nanard créé par Pierre Tchernia et Marcel Gotlib, intitulé Bonjour l’angoisse. Le personnage principal, joué par Michel Serrault, ne cesse d’y interagir avec son reflet dans le miroir. Afin de ne pas tomber dans un mélodrame moralisateur mais d’en faire une comédie, ce reflet n’est pas à proprement parler la conscience morale de Michaud, mais plutôt ce que l’on nomme en psychanalyse son «Idéal du Moi», l’image de celui qu’il aimerait être. Ce modeste employé d’une entreprise de serrures et de coffres-forts, atteint d’une timidité maladive et surnommé «Bonjour l’angoisse», dialogue ainsi avec son reflet, viril et sûr de lui, et qui ne manque pas de se moquer de Michaud. On en vient d’ailleurs à se demander si ce reflet, cet «Idéal du Moi», n’a pas une existence en soi, puisqu’il menace parfois Michaud de venir régler les problèmes à sa place, et regrette ouvertement d’être le reflet de ce type-là. Mais tout ceci n’existe peut-être finalement que dans son esprit et ne reflète que les rêveries de ce pauvre Michaud.

L’une des plus célèbres scènes de basculement identitaire est en effet sans doute celle que nous évoquions, dans laquelle Robert De Niro (alias Travis Bickle) se regarde dans le miroir et monologue, s’invectivant ainsi : «Are you talking to me ?». Ce passage culte, souvent imité ou tourné en dérision, doit être interprété à la lumière de sa mise en scène pragmatique : le réalisateur de Taxi Driver, Martin Scorsese demande à Robert De Niro d’improviser durant trois heures un monologue devant un miroir. Le génie de Scorsese est de ne pas filmer l’acteur, mais son reflet, en laissant hors-cadre les bords du miroir, de sorte que le spectateur a l’impression que le personnage lui parle face caméra, alors que ce n’est que son reflet qu’il voit. C’est alors que la prise de conscience spéculaire devient prise de décision éthique, et qu’il décide d’accepter de se lancer dans une mission suicide pour nettoyer la ville de ses malfrats.

Le questionnement identitaire

Le miroir est ainsi, et plus que tout autre objet sans doute, un objet philosophique, puisqu’il me fait me poser la question, éminemment philosophique : «En vérité, qui suis-je ?». Et ce n’est sans doute pas un hasard si ces grands miroirs mobiles et inclinables montés sur des châssis se nomment des psychés, mot signifiant en grec âme et souffle de vie.

C’est notamment l’utilisation qui en est faite dans le film de Stanley Kubrick Eyes wide shut, littéralement Les yeux grand fermés, dont l’affiche représente les deux personnages principaux, Bill et Alice Harford, dans un miroir. Une scène quelque peu sulfureuse présente d’ailleurs ce couple nu devant un miroir, l’intrigue du film consistant en une recherche identitaire : Qui sommes-nous l’un pour l’autre ? Quelle place donner au désir (conjugal et extraconjugal) ? Nous aimons-nous encore ? Autrement dit, notre couple a-t-il encore un souffle de vie, amoureux et sexuel, a-t-il encore une âme ? Kubrick joue sur le fait que le couple d’acteurs lui-même (Nicole Kidman et Tom Cruise) se questionne alors sur sa solidité, et il ne ménagea pas ses acteurs pour se torturer réellement en ce sens. Ils se sépareront d’ailleurs peu de temps après le tournage, leurs personnages étant en partie le reflet de leur intimité.

Que reste-t-il de notre amour au cours du temps ? Celui que l’on ressent au premier jour ne pouvant sans doute demeurer intact, comment doit-il se modifier pour ne pas devenir autre chose que de l’amour, plutôt une amitié ou un partenariat économique et pragmatique, ou sexuel ? Que pouvons-nous d’autre que de nous illusionner vaniteusement sur le fait que l’autre soit toujours «parfait» et que nous soyons heureux ensemble – comme le met en lumière la toute première scène du film. Ces questions renvoient plus fondamentalement à une réflexion sur ce que l’on appelle l’amour et sur ce que l’on appelle autrui, car qu’est-ce que j’aime vraiment lorsque j’aime l’autre ? Est-il une somme de qualités qui peuvent être amenées à changer et à disparaître ? Qu’est-ce que cela signifie d’aimer l’autre pour lui-même et, réciproquement, qu’est-ce que je recherche lorsque je veux que l’autre m’aime pour moi-même ?

Blaise Pascal a notamment posé ces questions en méditant, et ce n’est pas un hasard si sa réponse est d’ordre religieux car l’on peut retrouver dans la foi cet amour que l’on recherchait peut-être dans le couple mais qui ne pouvait être qu’imparfait. Et comme dans la vie conjugale, en religion, la foi advient, nous dit Pascal, «avec les gestes de la foi». Face à ces questionnements, il n’est pas étonnant que nous soyons tentés de nous réfugier dans ce que Pascal appelle le «divertissement», c’est-à-dire différentes stratégies de fuite, conscientes ou inconscientes, qui nous permettent de ne pas regarder notre situation face à l’amour et face à notre propre manque d’amour (de Dieu ?). Dans cette grande valse qu’est la vie quotidienne, il n’est en effet pas facile de se regarder face-à-face, comme dans un miroir, mais plus aisé de garder «les yeux grands fermés» en évitant de telles interrogations et en se plongeant dans le travail, la certitude que notre couple va bien, notre vie familiale, l’activité artistique, le jeu, etc.

Lire aussi : Pascal : enquête sur le moi. (Daniel Guillon-Legeay)

C’est peut-être d’ailleurs pour cela que les personnages principaux de ce film se recherchent en se perdant, que ce soit dans les bras d’une autre personne ou dans une fête à caractère érotique et mystique qui symbolise l’abîme de ces réflexions mais aussi l’abîme dans lequel ils risquent de sombrer effectivement s’ils s’y complaisent narcissiquement et névrotiquement. De manière aussi ambigüe que péremptoire, la fin du film (attention spoiler !) est d’ailleurs une déclaration d’amour qui ressemble aux textes que l’on lit à l’Église pour s’engager dans la vie de couple, à laquelle l’héroïne adhère, tout en rétorquant que le mot toujours lui fait peur et que ce qu’il est urgent de faire pour eux (ponctuellement ? pour que se pratiquent les «gestes de la foi» ?) c’est «de baiser». Et c’est sans doute également parce que ce film est une introspection que Tom Cruise ne cesse, d’une façon qui devient un réflexe désagréable pour le spectateur, de répéter les propos de ses interlocuteurs avant d’y répondre (ou non), Stanley Kubrick ayant en ce sens fait de lui une sorte de miroir vivant, de miroir incarné.

Face au développement du numérique et à une société des médias comme la nôtre, l’antique miroir trouve lui aussi ses doubles. C’est pour cela que l’on s’interroge sur le narcissisme de cette société dans laquelle nous ne cessons d’être mis en images et de nous mettre nous-mêmes en images. Du selfie à la sextape en passant par la mise en scène de notre propre vie sur les réseaux sociaux, il est clair que nous avons affaire à un jeu de miroirs dans lequel l’homme moderne tente de créer et de maîtriser sa propre image. Une mode actuelle consiste même à imiter les stars, et à n’être ainsi que leur pâle reflet, à elles qui se photographient en train de se photographier, parfois devant leur miroir, redoublant ainsi l’aspect narcissique du selfie. Mais il faut ici préciser que Narcisse, ce célèbre héros de la Grèce antique, ne tombe pas amoureux de lui-même mais de son reflet qu’il voit un jour dans un ruisseau. De sorte que s’il lui fallait choisir entre son reflet et lui, il choisirait le reflet, et qu’il n’y a donc à proprement pas parler de narcissisme chez quelqu’un qui se regarderait, même plusieurs fois par jours, dans un miroir.

Lire aussi : Le narcissisme est-il un fléau si contemporain ? (Maxime Sacramento)

On peut tout au plus y voir de la vanité, c’est-à-dire une estime excessive de soi-même : mais l’on peut aussi envisager que ce soit pour s’assurer que son apparence est correcte, ce qui est une marque de respect ou de générosité envers les autres. Il y aurait par contre narcissisme si la passion d’une personne pour son image dépassait celle qu’elle a pour la réalité, si elle préférait ses photos savamment mises en scène à elle-même, si elle allait essentiellement voir la Tour Effel (par exemple) pour le plaisir de s’y prendre en selfie, ou si elle prenait davantage de plaisir à réaliser et à voir ses sextapes qu’à faire réellement l’amour.

L’intégralité de l’analyse est disponible dans le collectif L’INTIME
(en ebook .pdf et en livre imprimé), aux Éditions M-Éditer :
http://m-editer.izibookstore.com/produit/209/9782362871634/Lintime

Il semble bien que ce soit l’un des travers de la société de l’image à laquelle nous appartenons. Reste toutefois à savoir si cela est une perversion de la modernité, qui nous pousse à être narcissiques, ou si elle révèle au contraire une part de vérité sur la nature profonde de l’être humain, qui n’aurait pu s’exprimer jusqu’à présent, étant donné qu’il était difficile de faire des selfies ou des sextapes à la Renaissance.

Il est bien-sûr impossible de ne pas faire ici mention du célébrissime conte de Grimm Blanche-Neige, et de la célèbre phrase de la méchante reine :

« »Miroir, mon beau miroir, qui est la plus belle au pays ? ». Celui-ci répondit : « Ma reine, vous êtes la plus belle ici, mais Blanche-Neige est encore mille fois plus belle. ». La reine en fut épouvantée.»

Cette fable n’est d’ailleurs pas sans rappeler le mythe grec de Psyché, qui signifie âme et qui donna son nom à ce grand miroir dont nous avons déjà parlé : Psyché était en effet une princesse si belle que tous les habitants du royaume l’admiraient et que la déesse de l’amour, Aphrodite, ivre de jalousie, tenta de la tuer. Dans les deux cas, en termes d’amour démesuré de soi et de sa propre image, on peut difficilement trouver mieux. Mais soulignons trois points importants au sujet de ce conte de Grimm. Tout d’abord, que ce «miroir magique», pure source de vérité et incapable de mentir, est à la fois un objet et une personne. La vanité de la reine fait qu’elle ne se contenterait sans doute pas d’un miroir qui lui dirait mécaniquement qu’elle est la plus belle, comme pourrait le faire un jouet parlant : elle veut que ce soit par un acte conscient et libre qu’on reconnaisse sa beauté supérieure.

Dans le film de Walt Disney, elle s’adresse d’ailleurs non pas au Miroir comme chose-personne, mais à un esprit prisonnier à l’intérieur de cet objet. Et c’est cette libre reconnaissance que l’esprit ne lui donne pas, puisque la beauté de Blanche-Neige surpasse la sienne et fait naître chez la reine une jalousie meurtrière. Son attitude est d’ailleurs paradoxale puisqu’elle demande la vérité au miroir, mais ne l’assume pas lorsqu’elle lui est révélée. Ensuite, si l’on se rapporte au texte d’origine, et non pas à la version française du film de Walt Disney, la reine ne dit pas «miroir» mais, selon les traductions, «mon beau miroir », «mon joli miroir» ou encore «mon petit miroir». Dans tous les cas, elle flatte son miroir afin que lui-même, en retour, la flatte. Il y a donc un jeu de miroir entre la reine et son miroir ! On perd cette subtilité dans le dessin animé de 1937, où elle se contente de lui parler comme à un valet :

«Esclave du Miroir magique, accours du plus profond des espaces. [ …] Miroir magique au mur, qui a beauté parfaite et pure ?»

Enfin, il y en a un lien dialectique entre la reine à l’état naturel et l’apparence qu’elle prendra pour tenter de tuer Blanche-Neige, puisque c’est transformée en une vieille femme laide qu’elle entend faire reconnaitre au miroir magique qu’elle est enfin «la plus belle». À la vérité révélée et insoutenable du miroir renvoie donc la mystification de la reine. Il n’y a pas seulement une histoire avec un miroir dans Blanche-Neige : c’est le conte lui-même qui est une histoire de miroirs, puisque constitué comme un multiple jeu de miroirs.

Mais le miroir n’est pas simplement l’objet qui me permet de me voir et de me juger : il me permet aussi de me mettre en scène socialement. Le miroir, qui est pourtant généralement confiné dans des lieux intimes, tels que la salle de bain ou les toilettes, n’en possède pas moins une importante dimension publique et sociale, puisqu’il me permet de ne pas être simplement un individu, mais une personne. Ces deux mots sont assimilés dans le langage courant, mais leur distinction fine est pourtant importante : je suis un individu parce que je suis indivis, je forme un être bien différent des autres. J’ai un corps et un visage que l’on peut reconnaître, une identité civile et administrative, un A.D.N. et des empreintes qui me sont propres et qui me définissent individuellement. Mais je suis aussi une personne, au sens étymologique de persona, qui désigne en latin un masque, celui que l’on portait au théâtre ou au carnaval. Cela renvoie à la pluralité des rôles que je joue en société : je peux être tour à tour le fils, le frère, le père, l’amant, le mari, l’ami, le chef, l’employé, le citoyen, le soldat, l’acteur, le médecin, le Président, le mannequin, le client, ou autre. Je suis toujours moi, mais jamais le même. La couverture du DVD de Eyes wide shut, dont nous parlions, représente d’ailleurs un masque vénitien, une importante scène du film se déroulant dans un manoir, où a lieu une orgie mystique dans laquelle les hommes sont masqués. Cela symbolise la quête d’identité qui anime le personnage central, quête quasiment psychanalytique puisqu’elle a pour but de lui faire savoir qui il est en vérité, fût-ce inconsciemment. Or, le miroir est un objet particulier car il me permet de me voir à la fois comme individu et comme personne.

Lire aussi : René Girard : le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

Comme un individu tout d’abord, puisqu’il renvoie l’image de mon corps. La psychologue Mélanie Klein a en ce sens montré que les nourrissons, qui ne se reconnaissent pas dans un miroir, vivent leur corps non pas comme un tout, mais comme un «corps morcelé», qu’ils maitrisent encore mal et qu’ils découvrent peu à peu. Mais aussi comme une personne car le miroir me renvoie à mes différents rôles sociaux et aux multiples vérités que j’incarne : je me coiffe, me maquille ou m’habille de telle façon parce que je m’apprête (le mot est bien choisi, me semble-t-il !) à jouer le rôle de la femme à séduire, du chef d’entreprise, de l’enseignant, du candidat qui va passer un entretien d’embauche, du père de famille en week-end qui s’autorise à ne pas se raser, etc. En ce sens, le miroir ne nous renvoie pas notre propre image mais, plus précisément, à nos propres images, parce que chacun de nous est en réalité pluriel. Aussi n’y a-t-il pas ici de vérité, mais seulement des perspectives et des interprétations : je peux être tour à tour ou à la fois mais selon différents points de vue, par exemple bon ou mauvais, drôle ou pathétique, intéressant ou insignifiant, courageux ou lâche.

Le miroir, existentiellement

Enfin, ce n’est pas simplement l’image de l’homme qui se reflète dans le miroir : c’est aussi l’usage que nous faisons du miroir qui reflète ce que nous sommes. C’est pourquoi il est souvent présent dans de nombreux mythes, contes, romans et films. Ce qui est significatif, c’est qu’il y est alors souvent considéré comme un passage, souvent vers un monde ou une vérité cachée, la référence la plus célèbre étant ici sans doute Alice au pays des merveilles, ouvrage de Lewis Carroll dont la suite se nomme précisément De l’autre côté du miroir. Citons également les films Orphée de Jean Cocteau et Matrix des Wachowski.

Lire aussi : Matrix : les ignorants sont-ils bénis ? (Sylvain Portier)

Le miroir est cette objet-surface-perspective qui est parfois déformant, parfois inversé, parfois purement réfléchissant, nous donnant une image différente de nous-mêmes, précisément parce que nous sommes nous-mêmes différents, à certains moments et dans certaines circonstances, qu’à d’autres. Notre imaginaire nous y fait voir, comme dans un rêve, des situations abracabrantesques, des animaux fantastiques, loufoques ou cauchemardesques, des emprisonnements dignes d’Œdipe ou de Sisyphe, des paradoxes temporels et identitaires… bref, tout ce que l’univers d’Alice (et de ses reprises) a su si bien su exprimer, nous renvoyant à une profonde spéculation sur la surface du monde et de notre Moi. Cela est possible parce que miroir crée bien-sûr l’illusion d’une profondeur là où il n’est que surface. Mais ce n’est pas tout : s’il est un passage, c’est parce que l’homme lui-même en est un ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’homme ne se contente pas d’être, mais qu’il existe. Heidegger et Sartre soulignent cette différence, le mot exister renvoyant étymologiquement à ex, qui signifie avant (ex : mon ex-femme) ou hors de (ex : s’exfiltrer, être excommunié).

Sistere signifie pour sa part solide, stable, posé là. Telle est la vérité de la condition humaine : toujours à se questionner, à s’interroger sur son futur ou à repenser à son passé, à se demander ce qu’il aurait lui-même fait en d’autres circonstances, l’homme est son propre miroir, il réfléchit et n’est donc pas, par rapport à un animal ou à un objet, aussi solide, stable, jamais vraiment totalement posé là comme l’est une chaise derrière une table. Il est toujours avant lui-même, car il anticipe ce qu’il fait et sait que sa durée de vie est limitée ; il est toujours hors de lui, non pas au sens de la colère qui peut nous mettre hors de nous, mais au sens où il y a toujours un décalage et du jeu entre lui et lui-même. Le gendarme qui contrôle les papiers d’un automobiliste ou le papa qui joue avec son enfant sont gendarme et papa… mais pas totalement, pas seulement, pas comme une chaise est une chaise, et c’est tout.

Il y a toujours un léger écart entre moi et moi-même, tout comme entre celui que je suis dans la sphère privée et en société, ou entre celui que j’étais, celui que je suis et celui que je serai. Et c’est cet écart, ce mouvement, cette perpétuelle et imprévisible métamorphose du Moi qui fait que j’existe au sens fort, et que je suis ce que Heidegger nomme, dans Être et temps, un «Dasein» (littéralement, un «Être-là») :

«L’essence du Dasein réside dans son existence. Les caractères de cet étant qui peuvent être dégagés ne sont donc pas des propriétés sous-la-main d’un étant sous-la-main présentant telle ou telle figure, mais, uniquement, des guises à chaque fois possibles pour lui d’être. Tout être-ainsi-ou-ainsi de cet étant est primairement être. Tout être-ainsi-ou-ainsi de cet étant est primairement être. C’est pourquoi le titre Dasein par lequel nous désignons cet étant n’exprime pas son quid, comme dans le cas de la table, de la maison, de l’arbre, mais l’Être.» (Heidegger, Être et temps, §9)

Voilà à quoi renvoie le miroir, quelle vérité il révèle : le fait que l’homme soit un continuel passage, une transcendance vers autre chose que ce qu’il est sous tel aspect ou à tel moment. Il me montre ma condition existentielle, le fait que j’existe au sens fort du terme, c’est-à-dire que je doive faire des choix, étant un être libre et non pas déterminé par l’instinct. Mon miroir me renvoie donc l’image de mon humanité, me jette au visage le fait que mon essence «réside dans mon existence», selon la formule employée par Heidegger et reprise par Jean-Paul Sartre, mais que, si j’existe, je suis pourtant loin d’être tout puissant et voué à mourir. Il est donc un objet magique, «d’envoûtement» dirait Sartre – et ce n’est pas un hasard si en casser un porterait sept ans de malheur.

Vous l’avez d’ailleurs sans doute remarqué : les vampires, ces monstres mythologiques tel que Dracula, ont des caractéristiques qui, toutes, nous renvoient de manière inversée à la vérité de l’homme, c’est-à-dire à sa finitude : les vampires craignent la lumière (source de vie pour nous), les crucifix (symboles de vérité et de salut présumés) et l’ail (autrefois considéré comme bienfaisant, notamment pour les malades). Ils défient certaines lois de la Nature (auxquelles nous sommes soumis), sont immortels (à un pieu dans le cœur ou une décapitation près) et, surtout, n’ont pas de reflet dans les miroirs. Et c’est précisément parce qu’ils ne peuvent pas mourir qu’ils n’ont pas de reflet.

Lire aussi : Le monstre, celui qui nous demande qui nous sommes (Pierre Dulau)

C’est là le lien intime entre ces deux caractéristiques qui fait que le vampire est lui-même le reflet inversé, le miroir déformant de l’homme : si je suis capable de me reconnaître dans un miroir, cela prouve que je sais que j’existe, mais aussi que je sais que je devrai un jour mourir. Le rôle du monstre, dont le mot vient de montrer, est en effet de se montrer, car sa différence le rend visible, étonnant, choquant. Mais il est surtout de nous montrer, car (s’il s’agit d’un monstre intellectuellement intéressant) il est un miroir déformant de notre humanité : il nous interroge sur ce que nous sommes, nous pauvres mortels, sur ce que nous croyons être, insouciants ou vaniteux que nous sommes, et sur ce que nous pourrions devenir, en révélant notamment la part de monstruosité qui dort en chacun de nous.

Le miroir, objet spéculaire et spéculatif, est donc le seul qui puisse m’éveiller autant à ma vie qu’à ma mort, car il me rappelle que je suis un passage mais aussi que je suis en vérité seulement de passage… comme le fut l’amour de Tom Cruise et de Nicole Kidman, et peut-être aussi de Bill et Alice Harford, dans Eyes wide shut.

 

Sylvain Portier

Docteur en philosophie, Sylvain Portier est professeur de lycée en Loire-Atlantique, conférencier et rédacteur en chef d'iPhilo. Il a notamment publié Fichte, philosophe du Non-Moi (Éd. L’Harmattan, 2011), Philosophie, les bons plans (Éd. Ellipses, 2016) et Philosophie, contrôle continu (Éd. Ellipses, 2014 et 2020). Il a réalisé des conférences (disponibles en ligne) pour les Éditions M-Éditer.

 

 

Commentaires

Passionnant et très fin article, merci beaucoup M. Portier.
Vous évoquez l’absence du miroir chez Hegel, c’est intéressant.
Une précision : on trouve en revanche trace du miroir chez John Locke, qui écrivait (je ne suis plus sûr des mots exacts) : « Les esprits des hommes sont des miroirs les uns pour les autres ».

par Mme Michu - le 5 janvier, 2021


Cher Sylvain Portier , j’aurais adoré avoir en Terminale un professeur comme vous : mettant en relation des concepts philosophiques avec le cinéma , la littérature , les arts , tout ce qui arrache notre vie au quotidien et permet de le sublimer . Tout ce  » non essentiel  » , en réalité si essentiel ! En vous lisant , me sont venues , bien sûr , plusieurs questions , dont celle-ci : qu’arriverait-il si l’on privait un être humain de tout accès à un miroir ? Loin de le libérer du piège du narcissisme , ne serait-ce pas une torture subtile , l’amenant peu à peu à sombrer dans la folie ? Vous avez quatre heures !

par Philippe Le Corroller - le 7 janvier, 2021



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