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Le fanatisme de l’indifférence

22/10/2023 | par Michel Juffé | dans Politique | 4 commentaires

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TRIBUNE : Le 8 juillet 2013, le Pape François dénonçait «la mondialisation de l’indifférence». Depuis, rien n’a changé. Ainsi déclare-t-il le 22 septembre 2023 à Marseille : «Nous ne pouvons plus assister aux drames des naufrages provoqués par les trafics odieux et le fanatisme de l’indifférence. Ces personnes qui risquent la noyade lorsqu’elles sont abandonnées en mer doivent être secourues. C’est un devoir d’humanité, c’est un devoir de civilisation.». C’est cette impérieuse question, à la fois humaine, sociopolitique et philosophique que Michel Juffé souhaite ici mettre en lumière.


Né en 1945, docteur en philosophie, Michel Juffé fut conseiller au sein du Conseil général de l’écologie et du développement durable (2003-2010) et enseignant aux Ponts-et-Chaussées, au CNAM et à l’Université de Marne-la-Vallée. Auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a notamment publié Sigmund Freud – Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016), Café-Spinoza (Le Bord de l’eau, 2017), A la recherche d’une humanité durable (L’Harmattan, 2018) et dernièrement Nietzsche lecteur de Heidegger (L’Elan, 2020).

«Submersion» migratoire

L’indifférence, on le comprend bien, c’est l’attitude qui consiste à fermer les yeux devant quelque chose qui devrait nous révolter, nous attrister, nous choquer. Ou bien on garde les yeux ouverts, mais on est devenu insensible, on n’est pas touché, on ne se sent pas concerné. On est apathique, sans crainte, ni désir, ni dégoût ni enthousiasme.  On peut s’interroger sur l’indifférence et se demander de quoi elle provient quand on voit des êtres humains ne pas se sentir concernés par des crimes en tous genres. Soit manque de discernement, soit un discernement orienté. Dans les deux cas, une hiérarchie de la valeur des vies humaines est établie, de telle sorte que ceux qui sont au bas de l’échelle sont perçus – et traités – comme des sous-humains, voire des moins qu’humains, voire des animaux nuisibles (bêtes sauvages), voire des parasites (poux).

En quoi cela relève-t-il d’un «fanatisme» ? En ce que cette indifférence n’est pas spontanée, mais cultivée par des préjugés dévalorisants, eux-mêmes fondés sur les croyances totalisantes, du genre : «l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire» ; «l’islam est une religion de la violence» ; «les Juifs sont déicides» ; «le bon indien est un indien mort». Ces généralisations sont des indifférenciations. Elles mettent dans un même sac tous ceux dont on veut se débarrasser ou qu’on veut asservir ou diminuer d’une manière ou d’une autre. Fanatisme ? C’est le cas lorsqu’on parle de «submersion», de «poussée» , de «flux», de «vague» et même de «crise» … migratoire. On ne veut pas de ces étrangers, de ces «hordes» de migrants, qu’en général on ne connaît pas du tout (l’adhésion aux thèses antimigrants est plus forte là où les immigrés sont relativement rares, constatent de nombreux sondages), et qu’on confond d’autant plus entre eux : les «Noirs», les «Jaunes», les «Arabes». La fiction surfe sur cette vague de xénophobie. Les films sur les morts-vivants, les Aliens, les vampires s’y emploient. D’un côté des humains identifiés, de l’autre des monstres sans visage. Lorsqu’ils en ont c’est un masque : ils veulent se faire passer pour nous – ce sont des assimilés. Les Juifs assimilés durant le IIIe Reich étaient jugés plus dangereux que les autres, car  «ils faisaient semblant» d’être Allemands.

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François Héran, titulaire de la chaire «Migrations et sociétés» au Collège de France, auteur de Immigration : le grand déni (Seuil, 2023), remarque fort justement qu’il n’existe aucune «intrusion massive» des migrants mais une «infusion durable». Tout simplement parce que le brassage de population est intense pour les immigrés installés : ¼ des adultes vivant en France sont immigrés ou issus d’un parent immigré (au moins) ; 31% des âgés de 18 et 60 ans, ont au moins un parent ou grand-parent immigré ; 5% seulement ont 4 grands-parents immigrés. C’est dire l’ampleur des unions mixtes. Héran cite le sociologue américain, Richard Alba : la frontière entre population majoritaire et minoritaire s’est déplacée. Les Noirs américains ne sont plus une «minorité» depuis des décennies, et les «hispaniques» ne formeront pas une majorité dans quelques décennies : ils entreront dans la majorité. Donc dire que la «majorité» sera «minoritaire» en 2042 (aux USA) est absurde, car le périmètre de la «majorité» change. Et peut-être faut-il se rappeler que les «hispaniques» viennent en grande partie d’Europe, et que leurs ancêtres étaient Italiens, Allemands, Anglais, Français, etc. comme les nord-Américains. On peut tenir en France le même raisonnement avec les musulmans : ou bien on considère qu’ils sont «essentiellement» musulmans (qu’ils soient Français ou non) ou bien on reconnaît qu’ils sont des Français de «confession musulmane».

La France, pays d’accueil, vraiment ?

C’est donc un fantasme de «pureté» (de la race, de la culture, de la religion) qui fonde la thèse du «grand remplacement» des Français par des non-Européens. Je n’ai pas lu Ce grand dérangement (2020, réédité en 2023) de Didier Leschi, directeur général de l’office français de l’immigration et de l’intégration, mais l’usage d’un tel titre est plus que douteux. Lequel Didier Leschi, présent sur le plateau de LCI le 26 septembre 2023, n’hésite pas à tenir les propos du Pape François comme utopiques. Ainsi Leschi estime que l’Europe est très accueillante : par exemple, la Suède comptait 10 % d’immigrés en 2000, et 20% en 2020. Ce n’est pas le manque d’accueil, dit Leschi, qui fait problème, mais le contrôle des «flux migratoires».

Voyons les chiffres indiqués par l’ONU. De 2002 à 2022, on est passé de 40,7 à 108,4 millions de personnes déplacées, dont 25 à 62,5 millions de déplacés à l’intérieur de leur pays, 14,6 à 35,3 millions de réfugiés, et 1,1 à 5,4 millions de demandeurs d’asile. En 2022, 70% des réfugiés ont été accueillis dans un pays voisin. Un seul pays de l’Union européenne en a accueilli un grand nombre, en 2022 : l’Allemagne, avec 2,1 millions. Après la Turquie (3,6, qui accueille surtout des Syriens), l’Iran (3,4, surtout des Afghans), la Colombie (2,5, surtout des Venezueliens), pays qui ne sont pas vraiment démocratiques ! En tout cas, les pays à revenus élevés n’ont accueilli que 24% des réfugiés. Puisque les autorités françaises vantent autant la France d’être le pays de cocagne pour les migrants («le filet de sécurité sociale»), voyons le taux d’accueil pour 100000 habitants dans l’ensemble de l’Europe (y compris hors UE) en 2021 : Turquie, 450 ; Autriche, 415 ; république Tchèque, 347 ; Allemagne, 281 ; Suède, 280 ; Pologne, 259 […] France, 101 ; Espagne, 95 ; Royaume-Uni, 74. François Héran prend l’exemple de l’accueil des Syriens, des Irakiens et des Afghans depuis 2014 : Pour les Syriens : sur 6,8 millions partis à l’étranger, la plupart vont en Turquie, au Liban et en Jordanie. Sur cet ensemble 9,6% (645000) vont en Allemagne, seulement 0,5% (36 000) en France. Pour les Irakiens : 400000 vont en Union européenne, dont 48% en Allemagne, et seulement 3,5% en France. Pour les Afghans, 589000 vont en UE, dont 36% en Allemagne, et 8,5% en France. Même à l’égard des Ukrainiens la France n’est pas très généreuse : 110000 ont été accueillis en France, soit 5% de ceux qui ont quitté l’Ukraine, alors que l’Allemagne en reçoit 41%. Etant donné son PIB, souligne Héran, la France aurait pu en accueillir 450000. Héran tient à préciser qu’il y a aussi une question de préférence par les migrants eux-mêmes : avant 2022, 135000 Ukrainiens vivaient en Allemagne pour 20000 en France.

Lire aussi : Les vrais amis de Spinoza (Michel Juffé)

 Se prétendre sans arrêt être le meilleur, le plus accueillant, le plus protecteur, n’est-ce pas aussi une forme de fanatisme, celui d’une hospitalité prétendue dont les immigrants abuseraient ? En tant que réalité, les immigrés présents en France ne l’ensauvagent pas, n’en font pas un bastion de l’islamisme radical, et coûtent on ne sait combien (entre des universitaires lillois qui l’estiment à 10 milliard € par an, et l’OCDE qui estiment qu’ils en rapportent 10 milliards) car un calcul précis est impossible. On devrait plutôt se demander ce que leur coûte d’émigrer (avant d’être un immigré un migrant est un émigrant) : quitter sa famille et son village ou quartier ; perdre ses repères et habitudes ; être exposés aux trafiquants ; être reçu avec méfiance et mépris par les «offices» d’accueil ; être mal vus des immigrés précédents ; être exploités professionnellement et éventuellement intimement ; être l’objet du «fanatisme de l’indifférence» par une grande partie de la population locale. La paranoïa collective consiste à inverser les termes : de menacés, ils deviennent menaçants ; d‘exploités ils deviennent exploitants ; de personnes en souffrance, ils deviennent des non-personnes.  L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime à plus de 28000 le nombre de personnes disparues en Méditerranée depuis 2014, faisant de cette mer la route migratoire la plus dangereuse au monde. «Devant un tel drame, les mots ne servent à rien, mais des actes», a poursuivi le Pape, regrettant que la Méditerranée soit devenue «un immense cimetière» où «est ensevelie la dignité humaine». «Seul le Pape François a refusé de jouer les Ponce Pilate devant ce naufrage moral» écrivait François Héran, 9 mois avant le discours de Marseille.

Post-scriptum

Le même jour (26 septembre), sur la même chaîne de TV, le parangon de la laïcité qu’est Caroline Fourest nous explique que le Pape François est bien gentil, mais que ce n’est pas avec de la morale qu’on règlera le problème de l’immigration. Il pratique, dit-elle, une éthique de conviction alors que nous savons que seule l’éthique de responsabilité est efficace (montrant ainsi qu’elle ne connaît pas du tout Max Weber : pour celui-ci les deux doivent être associées). Le Pape a parlé à son troupeau, chez qui l’épiderme s’est endurci, pour lui rappeler l’esprit de l’Evangile. Mais ce discours n’aura aucun effet, dit-elle, car l’hospitalité ne suffit pas. Il faut bien trouver une solution pour ceux «qui n’ont pas vocation à » rester en Europe, ajoute-t-elle dans le plus indifférent style administratif. On se demande à quoi ils ont « vocation» ?

Non, le Pape n’a pas tenu un discours moralisant. Il a exposé une situation et indiqué ses tenants et aboutissants. Il ne s’adressait pas aux catholiques mais au monde entier. Peut-être sans succès, mais c’est tout de même infiniment mieux que de rester muet sur le sujet ou de se livrer à une rivalité effrénée dans la xénophobie et la «numérotation» des migrants auxquelles se livrent la plupart de nos dirigeants politiques, en France et en Europe.

 

Michel Juffé

Né en 1945, Michel Juffé est un philosophe français, intéressé aux questions d'éthique, de philosophie politique et d'écologie. Il fut conseiller du vice-président du conseil général de l'écologie et du développement durable (2003-2010) et a enseigné dans plusieurs grandes écoles et universités. Auteur d'une douzaine d'ouvrages, il a récemment publié Sigmund Freud – Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016), Café-Spinoza (Le Bord de l'eau, 2017), Liberté, égalité, fraternité... intégrité (L'Harmattan, 2018), A la recherche d'une humanité durable (L'Harmattan, 2018) et, dernièrement, Éclats d’un monde disparu (Élan des mots, 2020), Nietzsche lecteur de Heidegger (Élan des mots, 2021) et Vlad le destructeur (Élan des mots, 2022).

 

 

Commentaires

Je suis coupable de ne pas avoir tout lu.
Mais…
Mes enfants sont trentenaires maintenant. Je me souviens du moment où j’ai remarqué une sorte d’effet de BRUTalisation sur les visages de mes contemporains. Sur les visages de mes enfants, des amis de mes enfants, et sur mon propre visage, d’ailleurs, AVEC LE PASSAGE DU TEMPS, et l’effet d’être matraqués par les médias DE MASSE dans leur mission ?, cette « presse » qui exerce tant de pression pour mouler notre opinion collective et générale sur les sujets de société, y compris les migrations.
Il y a une semaine, des amis m’ont parlé d’avoir été accueillis une nuit en Ouzbékistan après une panne de voiture qui les a laissés sans abri dans un village. Ils sont allés frapper à la gendarmerie, et le « fonctionnaire » de service les a accueillis en mettant à leur disposition sa maison, son lit, et en apportant le petit déjeuner le lendemain matin.
Mille pardons, M Juffé, mais j’estime que c’est ça, l’hospitalité, qui n’est pas un cas général, mais un cas particulier. Je ne crois pas dans les politiques de l’hospitalité.
Je ne crois nullement dans un « fanatisme de l’indifférence », par contre je crois dans le fanatisme d’un idéal… universel d’origine latine ? chrétienne ? qui, en essayant de nous faire croire que tout le monde est notre frère, finit par nous dégoûter de l’hospitalité en tant que cas particulier, et nous anesthésier devant l’énormité de considérer les milliards sur la planète comme ayant chacun un visage. Comment l’Homme, pauvre créature, pourrait-il arriver à faire ce que seul Dieu a le pouvoir de faire ? D’où… l’utilité de Dieu, M Juffé. Même s’Il est une fiction, il y a des fictions qui sauvent infiniment mieux que pas de fiction du tout.
Nous, nous avons des politiques pour accueillir les migrants, (que nous respectons mal, certes) mais combien de personnes reçoivent chez eux les cas particuliers ? En France, et ailleurs, n’avons-nous pas mis sur pied les institutions, de charité OU DE FRATERNITE ? pour éloigner la responsabilité de notre prochain en chair et en os ? Au moins en partie ?
Et finalement, les tribunes sur ce sujet ne sont pas à la hauteur de notre souffrance, individuelle et collective, en voyant en images les gens débarquer alors que la France va mal, très mal, et n’est pas vraiment en état pour les accueillir.
Nous souffrons du poids de notre idéal, du désenchantement de réaliser que les utopies ne doivent/peuvent pas devenir des « eutopies », à mon avis.
C’est vieux comme le monde, et on peut le comprendre déjà dans « L’Iliade » ET la Bible.

par Debra - le 30 octobre, 2023


En allant un peu plus loin dans la réflexion après ma réaction plus qu’épidermique à cette tribune, je ne peux que m’interroger sur la manière dont M Juffé prend le pape à témoin sur ce dossier, alors que de nouveau, l’anticléricalisme français républicain est incandescent.
Cela veut dire quoi, donc ?
Je suis rêveuse, là.
Il faudra m’expliquer.
Je pense qu’il n’y a pas que moi qui ai perdu le Nord, là…

par Debra - le 30 octobre, 2023


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