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Israël-Palestine : un, deux, trois États ?… laïques

4/02/2024 | par Michel Juffé | dans Politique

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ANALYSE : Alors que les tensions entre Israéliens et Palestiniens restent très élevées, resurgit «la solution à deux États». Quelques voix osent pourtant parler de l’État «binational et laïque», dont Shlomo Sand, dans un entretien accordé à Médiapart le 9 janvier 2024. Dans cet article, Michel Juffé nous partage le fruit de ses réflexions sur ce délicat sujet d’actualité, qui pose sans doute autant de questions philosophiques que politiques.


Né en 1945, docteur en philosophie, Michel Juffé fut conseiller au sein du Conseil général de l’écologie et du développement durable (2003-2010) et enseignant aux Ponts-et-Chaussées, au CNAM et à l’Université de Marne-la-Vallée. Auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a notamment publié Sigmund Freud – Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016), Café-Spinoza (Le Bord de l’eau, 2017), A la recherche d’une humanité durable (L’Harmattan, 2018) et, dernièrement, Éclats d’un monde disparu (Élan des mots, 2020), Nietzsche lecteur de Heidegger (Élan des mots, 2021) et Vlad le destructeur (Élan des mots, 2022).

Israël et Palestine : Qu’est-ce qui est utopique ?

La question des deux États – Israël et Palestine – est un serpent de mer : il montre sa tête de temps à autres, soit lorsque les conflits s’aggravent, soit lorsqu’une paix est en vue. Depuis le 7 octobre 2023 on en reparle et le gouvernement de Netanyahou clame qu’il n’en est pas question, en rappelant que les Palestiniens veulent rejeter Israël à la mer. La charte du Hamas, mise à jour en 2017 précise : « La Palestine s’étend de la Jordanie, à l’est, jusqu’à la Méditerranée, à l’ouest, et de Ras Al-Naqurah, au nord [au Liban, 500 mètres au-delà de la frontière israélo-libanaise], jusqu’à Umm Al-Rashrash, au sud [Eilat], est une unité territoriale indivisible. » (art. 2) Autrement dit, sur l’ensemble du territoire formé aujourd’hui par Israel, la Cisjordanie et Gaza.

Le 25 décembre 2023, une réunion à huis clos à la Knesset évoque la « migration volontaire » des habitants de Gaza. Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale, déclare le 1er janvier sur la plateforme X : « Encourager les résidents de Gaza à émigrer est la solution la plus juste, la plus morale, la plus humaine. Nous avons des partenaires dans le monde entier que nous pouvons aider à accueillir les réfugiés. La bonne solution pour la bande de Gaza est d’encourager le départ volontaire vers des pays qui acceptent d’accueillir des réfugiés. […] Israël gouvernera la bande de Gaza de manière permanente, afin d’assurer la sécurité par la présence permanente des forces armées sur le terrain, et l’établissement de colonies juives. »

Nous sommes donc apparemment très loin – et ne faisons que nous éloigner – d’une cohabitation pacifique entre Israéliens et Palestiniens.  Pourtant cette cohabitation fut discutée dès 1946, et exposée dans le rapport du Comité spécial de l’ONU sur la Palestine, en septembre 1947. Dans ce rapport figurait aussi la « solution » à un seul État, binational, considérée généralement comme utopique. Depuis lors, elle est régulièrement évoquée, y compris par des personnalités juives. Il est cependant un peu étonnant que sa description reste généralement fort succincte, comme si ses promoteurs, eux aussi, la considéraient comme utopique. À mon sens, ce qui est réellement utopique – et n’arrivera jamais – est la double illusion suivante : « jeter les Juifs à la mer », d’un côté ; inclure les « territoires occupés » dans l’État d’Israël, de l’autre. Les deux peuples devront cohabiter, d’une manière ou d’une autre.

Les travaux du comité spécial de l’ONU sur la Palestine – qui comptait onze membres, représentant chacun un pays désigné par l’Assemblée générale – ont été précédés par une conférence tenue à Londres en juillet 1946, assemblant un groupe de responsables britanniques (alors mandataires de la Palestine) et américains. Ils proposaient un plan divisant la Palestine en quatre zones semi-autonomes, dont une province arabe et une province juive, et un gouvernement central. Les provinces n’auraient que les pouvoirs qui leur seraient conférés et l’autorité dans les grands domaines serait réservée au gouvernement central. Juifs et Arabes rejetèrent ce plan. Les Arabes proposaient un État unitaire à majorité arabe permanente dans lequel la communauté juive aurait droit à des sièges dans une assemblée législative proportionnelle au nombre de Juifs, sous réserve que ceux-ci ne dépassant pas du tiers des membres de cette assemblée. Ce qui fut rejeté par les Juifs. Le Comité se réunit du 26 mai au 31 août 1947 pour émettre des recommandations au sujet du sort de la Palestine, soit l’ensemble de ce qui est devenu depuis l’État d’Israël et les territoires palestiniens[1]. À cette époque – 1947 – « le pays vit sous un régime semi-militaire », déclara le Comité : zones de sécurité strictement contrôlées, couvre-feu et loi martiale.

Ce qui fut recommandé à l’unanimité ou presque

Des recommandations préalables furent adoptées. Parmi elles :

– « Il est considéré comme incontestable que la solution du problème palestinien ne doit pas être considéré comme la solution complète du problème juif (recommandation votée par neuf membres sur onze).

– « Pour alléger le problème palestinien, l’Assemblée générale des Nations Unies s’occupera des Juifs d’Europe en détresse, actuellement au nombre d’environ 250.000 dans des camps de rassemblement. Ce problème sera étudié immédiatement en vue d’obtenir une solution urgente ».

Nous sommes déjà au cœur du problème : les Juifs rescapés des camps devaient impérativement trouver un lieu d’accueil permanent. Le « foyer national » prévu en Palestine n’y était pas destinée et pour cause : personne n’aurait imaginé la « destruction des Juifs d’Europe ». En parlant de « solution complète » la commission ouvrait un champ d’ambiguïtés et de clivages à l’infini. La formule, qui voulait être respectueuse des droits des Arabes vivant en Palestine, était fort mal venue. Car que veut dire « complète » ? Personne n’en sait rien. Le comité proposa également la création d’une ville libre et démilitarisée de Jérusalem, dirigée et contrôlée par des non-juifs et non-arabes. Elle serait déclarée neutre, et toute son administration sera placée sous la surveillance des Nations Unies. Aucune opération militaire n’y serait autorisée :

«Il sera admis comme principe cardinal que la préservation de l’unité économique de la Palestine dans son ensemble est indispensable à la vie et au développement du pays et de ses peuples. […] Les objectifs de l’Union économique de la Palestine sont : a) Une union douanière. b) Une monnaie commune. c) L’exploitation dans l’intérêt commun des chemins de fer, des autoroutes interétatiques, des services postaux, téléphoniques et télégraphiques et des ports de Haïfa et de Jaffa. d) Le développement économique conjoint, en particulier en ce qui concerne l’irrigation, la bonification des terres et la conservation des sols.»

Le Comité savait qu’on partait de loin : «Selon le recensement de l’industrie de 1942, 75 à 80 % de toutes les personnes travaillant dans l’industrie étaient employées dans des entreprises appartenant à des Juifs et environ 90% du nombre total de travailleurs de l’industrie sont juifs. Dans l’ensemble, les travailleurs juifs sont employés dans des entreprises juives et les Arabes dans des industries appartenant à des Arabes.»

De même pour l’agriculture : les Juifs vendaient sur le marché 75% de leur production, et les Arabes seulement 20% à 25%. Le Comité présenta longuement la solution consistant à partager la Palestine en deux États indépendants, l’un Juif et l’autre Arabe, tout en maintenant une unité économique, qui serait bénéfique aux deux partenaires. Il présenta aussi un « plan de fédéralisation » et un plan d’État unique avec des cantons. La première option fut soutenue par 7 membres du comité (Canada, Tchécoslovaquie, Guatemala, Pays-Bas, Pérou, Suède et Uruguay), la deuxième par 3 d’entre eux (Inde, Iran Yougoslavie). Le représentant de l’Australie s’abstint. La troisième option fut jugée irréaliste. La majorité de sept membres recommande le partage de la Palestine dans ses frontières actuelles en États juif et arabe, après une période transitoire de deux ans pendant laquelle la puissance mandataire — éventuellement aidée d’un membre des Nations Unies — en assumera la charge. Pendant la période transitoire, 150 000 immigrants juifs seront admis dans l’État juif :

«L’immigration juive est aujourd’hui la question centrale en Palestine et c’est le facteur, par-dessus tout, qui exclut la coopération nécessaire entre les communautés arabe et juive dans un seul État. La création d’un État juif dans le cadre d’un plan de partition est le seul espoir de sortir cette question de l’arène du conflit.»

«Il est notoire que les Arabes se sont fortement opposés à la partition, mais on estime que cette opposition serait atténuée par une solution qui fixerait définitivement l’étendue du territoire à attribuer aux Juifs avec sa limitation implicite de l’immigration. Le fait que la solution porte la sanction des Nations Unies implique une finalité qui devrait apaiser les craintes arabes d’une nouvelle expansion juive». (mot souligné par moi)

Le plan de fédéralisation

«Les adversaires du partage déclarent absurde de vouloir réaliser l’unité économique après avoir réalisé la séparation géographique et politique. Le rapport de la minorité considère que deux questions se posent avant de juger de la possibilité de réaliser un État fédéral : a) Les aspirations du nationalisme juif doivent-elles être reconnues à tout prix ? b) Sera-t-il possible de réaliser une volonté de coopération entre les Arabes et les Juifs ? À la première question, la réponse est négative. À la deuxième, elle est affirmative, car il y a des chances pour que, en créant des conditions appropriées, cette collaboration puisse être réalisée.»

La structure gouvernementale de l’État indépendant de Palestine comprendra un Gouvernement fédéral et les gouvernements des États arabes et juifs respectivement. L’arabe et l’hébreu seront les langues officielles du Gouvernement fédéral et des gouvernements des États. Il ne doit y avoir qu’une nationalité et une citoyenneté palestiniennes uniques, qui seront accordées aux Arabes, aux Juifs et à d’autres personnes sur la base des qualifications et conditions que la constitution et les lois de l’État fédéral détermineront et appliqueront de manière égale : « Pour ces raisons, aucune revendication d’un droit d’immigration illimitée de Juifs en Palestine […] ne peut être accueillie. ». Il s’ensuit que rien ne permet de penser que les Juifs qui se trouvent actuellement en Palestine pourront augmenter leur nombre grâce à une immigration de masse libre, au point de devenir la population majoritaire en Palestine. Ces restrictions, qui seront rejetées par les Juifs, s’appuient sur des statistiques qui montrent que la population musulmane a plus que doublé (2,2, soit 486 000 à 1 076 000) entre 1922 et 1946, et la population juive a été multiplié par sept (84 000 à 608 000) durant la même période[2]. La vitesse d’accroissement de la population juive en 25 ans est estimée trois fois plus rapide que celle des musulmans.  Extrapoler la suite n’a guère de sens, car l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis a fortement accru, momentanément, l’afflux de rescapés, pendant et surtout après la guerre, en Palestine. L’immigration illimitée des Juifs est défendue avec les arguments suivants :

«a) Les immigrants juifs sont les principaux responsables du développement de l’économie du pays, de la création d’une industrie naissante, de la culture de terres abandonnées, de l’instauration de systèmes d’irrigation et de l’amélioration des conditions de vie des Arabes de Palestine ainsi que des Juifs. b) Les immigrants juifs ne déplacent pas d’Arabes, mais développent des régions qui sans cela resteraient sous-développées.»

En Palestine, l’Association Ihud (Union) et le Parti des travailleurs Hashomer Hatzair sont en faveur d’un État « binational » dans lequel les deux communautés auront un statut égal et la parité politique[3]. Le Parti communiste propose un État arabo-juif démocratique qui pourrait être binational ou fédératif. Le Conseil américain pour le judaïsme s’oppose à la création d’un État juif, qui serait une menace pour la paix dans la région. Les États arabes veulent un État unitaire démocratique et une assemblée législative élue, toujours sous conditions : 1° que les juifs ne dépassent pas 33% du nombre des membres de l’assemblée législative. 2° que leur immigration soit très restreinte. Le Comité, pour sa part, propose une parité politique entre les deux populations :

«Il est reconnu que la Palestine est le pays commun des Arabes et des Juifs autochtones, que ces deux peuples ont eu une association historique avec elle, et que tous deux jouent un rôle vital dans la vie économique et culturelle du pays […] il importe d’éviter l’accélération du séparatisme qui caractérise aujourd’hui les relations entre Arabes et Juifs au Proche-Orient, […] l’État fédéral, qui, par sa nature même, doit mettre l’accent sur l’unité et la coopération, servira donc au mieux les intérêts de la paix […] il est tout à fait possible que, si une solution fédérale était fermement et définitivement imposée, les deux groupes, dans leur propre intérêt, développeraient progressivement un esprit de coopération dans leur État commun.»

Soutiens juifs et autres

De même, en 1947, Martin Buber déclare, lors d’un entretien (« Deux peuples en Palestine ») accordé à la radio néerlandaise :

«Ce dont chacun des deux peuples vivant l’un à côté de l’autre, l’un par l’autre, en Palestine, a réellement besoin, c’est d’autodétermination, d’autonomie, de possibilité de décider librement. Cela ne veut nullement dire le besoin d’un État où l’un des deux domine. La population arabe n’a pas besoin pour s’épanouir librement d’un État arabe, ni la population juive d’un État juif ; cela peut être garanti dans une structure commune binationale » qui « aurait très bien pu s’allier à une fédération d’États arabes…».

En 2003, l’historien juif new-yorkais Tony Judt, se distingue en écrivant :

«Une myriade de nouveaux États sont apparus, et la première chose qu’ils ont faite a été d’accorder des privilèges à la majorité nationale ou “ethnique” – définie par la langue, ou la religion, ou l’ancienneté, ou les trois à la fois – aux dépens des minorités locales importunes, reléguées en deuxième classe. […] L’idée même d’un « État juif » – un État dans lequel les Juifs et la religion juive jouissent de privilèges exclusifs que n’auront jamais les citoyens non juifs – est ancrée dans un autre temps et un autre lieu. En un mot comme en cent, l’État d’Israël est un anachronisme. […] Peut-être, après tout, les 250 000 colons juifs lourdement armés et subventionnés quitteront volontairement la Palestine arabe. Mais je ne connais personne qui y croie. Un grand nombre de ces colons sont prêts à mourir – et à tuer – plutôt que de partir.»[4]

À la même période, David Grossman[5], partisan d’une paix équitable, critiquait sans réserve Sharon, Arafat et le Hamas, en termes qu’on pourrait appliquer, mot à mot, à la situation actuelle. Le 2 septembre 2018, des représentants de La paix maintenant rencontrent Mahmoud Abbas. Yossi Beilin[6] rend compte de cette rencontre, qui évoque pour lui une discussion, l’été 1993, avec Faysal Husseini, Palestinien, dans le cadre des accords d’Oslo :

«Il n’y a rien de plus logique que les deux États indépendants qui existeraient à l’Ouest du Jourdain pour fonctionner dans un cadre formel de coopération. Cela pourrait éviter d’avoir à évacuer les colons et permettre aux personnes intéressées de vivre en Palestine en tant que citoyens israéliens, tout comme un nombre similaire de citoyens palestiniens pourraient vivre en Israël. Une confédération israélo-palestinienne pourrait également permettre d’intégrer les forces de sécurité des deux entités et même faciliter le règlement de la question de la souveraineté sur la vieille ville, surtout si les institutions communes fonctionnent à partir de celle-ci.»

Yossi Beilin et Hiba Husseini – juriste palestinienne, conseillère des délégations palestiniennes de négociations – ont proposé un plan semblable en février 2022. Ils l’ont nommé The Holy Land Confederation as a Facilitator for the Two-States solution[7]. Il prévoit une cohabitation entre deux gouvernements ETune union (confédération, HLC) – créée au plus tard 30 mois plus tard – concernant la sécurité, les infrastructures et autres politiques communes aux deux populations.  Les deux étant inséparables. Au bout de quelques années, les régimes des frontières (border regimes) entre les deux États sont établis. Des résidents d’un État pourront être citoyens de l’autre, en respectant les lois de leur pays de résidence. Jérusalem deviendra une ville libre. La sécurité intérieure et extérieure des deux États sera assurée par une coopération entre les deux.  Ce plan admet que les occupants israéliens en Cisjordanie puissent y rester comme résidents, que des Palestiniens puissent résider en Israël, moyennant quelques échanges et l’établissement d’une « résidence temporaire » de quelques années. En revanche le sort des réfugiés est abordé avec une hésitation qui confine à l’absence de solution. Les aspects économiques sont largement traités. Des « autorités conjointes » seront créées pour : les infrastructures et l’énergie, la santé, l’éducation, la culture, le sport, les communications, l’agriculture, la sécurité, la protection de l’environnement, le tourisme, l’aviation civile et les ports, la sécurité routière, etc.

Lire aussi : Le fanatisme de l’indifférence (Michel Juffé)

Gordon Brown (ancien premier ministre du RU), a rappelé dans The Guardian (9 janvier 2024) qu’en 2008 une solution été proche. Pour lui restent valides les points suivants : l’accueil des réfugiés palestiniens ; une défense commune contre le terrorisme (d’où qu’il vienne) ; le « confinement » des colons sur une surface nettement plus restreinte (sans les obliger à retourner en Israël). Je n’ai évidemment pas fait le tour de toutes les propositions et commentaires concernant l’évolution des relations Israël / Palestine. Elles supposent toutes que les extrémistes des deux populations soient tenus à l’écart et neutralisés. La plus élaborée me semble être celle dite « HLC » (Beilin-Husseini), bien qu’elle insiste sur la « légèreté » de la confédération qu’elle propose.

Haredim contre Hamas : vers un État fédéral et laïque ?

Pourquoi n’est-elle pas utopique ? Et d’abord pourquoi les revendications et proclamations des juifs intégristes et des Palestiniens extrémistes sont-elles, elles, totalement irréalistes ? Que veulent les juifs « ultra-orthodoxes » (comme on les appelle) qui se désignent eux-mêmes comme craignant-Dieu (haredim) ? Que peuple israélien occupe la « terre d’Israël », qui fut sienne il y a encore 2 000 ans, et dont il fut dépossédé par les chrétiens, puis par les musulmans. Les « implantations » (nom donné par les Juifs, et appelées « colonies » par d’autres) sont une reconquête non-armée de territoires qui devraient appartenir aux Juifs israéliens. Les habitants juifs des « implantations » sont 720 000 en juin 2023. Ce mois-là, d’une part, le ministre des Finances, Bezabel Smotrich, partisan du Grand Israël et de l’élimination de toute autorité politique palestinienne, est placé à la tête de l’autorité de planification des colonies, d’autre part, la procédure d’installation est simplifiée, afin de doubler (dans quel délai ?) le nombre de colons. Israël n’obtiendra jamais que cette occupation de fait, quelle que soit son extension, soit acceptée au niveau international. Que veulent les extrémistes palestiniens ? Pour simplifier, je ne parlerai que du Hamas, même si l’OLP joue encore un rôle politique important. Le Hamas a prouvé sa capacité à exterminer des Juifs israéliens (et autres). Ceci était inscrit dans sa charte, mise à jour en 2017. Elle est parfaitement claire sur ces points :

«La Palestine est la terre du peuple palestinien arabe ; il en est originaire, il ne fait qu’un avec elle, il lui appartient, et c’est à partir de cette appartenance qu’il communique avec le reste du monde. » […] « La Palestine est une terre dont on s’est emparé par la force pour mettre en œuvre un projet sioniste, raciste, inhumain et colonial fondé sur une promesse mensongère (la Déclaration Balfour), sur la reconnaissance de l’entité occupante, et sur le fait accompli. La Palestine symbolise la résistance qui se poursuivra jusqu’à la libération complète, jusqu’à ce que tous les Palestiniens soient revenus y vivre et jusqu’à ce qu’un État vraiment souverain soit établi avec Jérusalem comme capitale.» (Préambule)

«La Palestine s’étend de la Jordanie, à l’est, jusqu’à la Méditerranée, à l’ouest, et de Ras Al-Naqurah, au nord [au Liban, 500 mètres au-delà de la frontière israélo-libanaise], jusqu’à Umm Al-Rashrash, au sud [Eilat], est une unité territoriale indivisible.» (art. 2) Autrement dit, sur l’ensemble du territoire formé aujourd’hui par Israël, la Cisjordanie et Gaza.»

«Tous ceux qui vivaient en Palestine avant 1947 et leurs descendants (par le père) sont Palestiniens. » (art. 4) « L’identité palestinienne est authentique et éternelle». (art. 5)

C’est une terre sainte. Jérusalem est palestinienne. Tous les Palestiniens ont un droit de retour. Le Hamas ne lutte pas contre les Juifs mais contre les sionistes. L’État d’Israël est illégal.À ceci près que les Haredim ne veulent pas détruire un État palestinien qui n’existe pas, leurs prétentions sont presqu’entièrement superposables avec celles du Hamas. C’est le même fanatisme des deux côtés, avec l’idée commune que le sol du Grand-Israël / de la (grande) Palestine est non-partageable. C’est donc l’impasse, avec un massacre mutuel qui, lui, va durer « éternellement ».

Sortir de cette impasse, c’est retirer leur poids politique aux Haredim (et leurs semblables) et au Hamas (et leurs semblables). C’est établir une charte au sein de laquelle le Dieu des juifs et le Dieu des musulmans est un seul Dieu (inclusif et non exclusif, en quelque sorte), où la constitution devient civile, où la cohabitation des Juifs et des Palestiniens sur le même territoire est licite et encouragée (pas d’apartheid). Comment y parvenir, je n’en sais rien. Je partage l’idée de David Grossman qui écrivait, dès 1997, qu’Israël doit faire le premier pas, étant en position de force à tous égards (militaire, économique, technologique, etc.). Ce qu’il faut espérer, alors que cela paraît impossible aujourd’hui, est que les populations actuelles d’Israël, de Cisjordanie et de Gaza, vont comprendre qu’elles se placent entre les mains de fous sanguinaires et suicidaires des deux côtés, et vont leur ôter tout moyen de domination.

Lire aussi : La victoire du diable (Michel Juffé)

N’ayant pu consulter que quelques textes, je ne sais pas si des précisions sur le plan d’État unique ont été formulées, mais je n’ai lu aucune proposition détaillée. L’État binational a été décrié principalement parce que la démographie réduirait rapidement les Juifs au rang de minorité ethnique et politique[8], et que, de toute façon, les Arabes de Palestine ne rêvaient que de rejeter les Juifs à la mer (les Juifs, et non les Israéliens). Confiant dans l’intelligence et la hauteur de vue des Juifs qui ont proposé l’État unique binational[9], je vais tenter d’en établir un portrait rapide, et laissant flous quelques traits (sous forme d’interrogations sans réponse) :

1° La garantie effective que les peuples, États, confessions, etc., musulmans (ou autres) cesseront tout appel et toute action en vue de faire disparaître les Juifs de Palestine, et s’opposeront à tout appel et action en ce sens conduits par des factions intégristes de tous bords. La même garantie sera accordée aux Arabes de Palestine. Sous peine de sanction pénale ou d’interdiction.

2° La pleine citoyenneté accordée à tous les habitants majeurs de la Palestine (comprenant ceux d’Israël, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza – quitte à modifier certaines frontières) ; ceci incluant qu’aucun habitant ne peut être exempté des devoirs de la citoyenneté (service militaire pour tous, y compris les religieux, par exemple) et ne peut être privé de ses droits (protection sociale, santé, justice, etc.) Une variante est proposée par Omer Bartov : tout habitant de la Palestine (au sens large) doit pouvoir être résident d’un des États et citoyen de l’autre[10].

3° Un statut égal pour toutes les religions et la subordination des préceptes religieux aux lois de l’État et aux lois internationales. Ce qui inclue la laïcisation de tous les partis politiques, y compris ceux qui sont soutenus par des organisations confessionnelles (ce seul point exigera une réglementation très précise).

4° L’unicité de l’ensemble des pouvoirs publics : législatif, exécutif, judiciaire, sans quota accordé à quelque groupe que ce soit et en appliquant l’actuelle loi électorale d’Israël à l’ensemble de la Palestine. Cela implique une seule diplomatie, un seul système fiscal et douanier, une seule police, une seule armée, etc.

5° L’union économique complète, telle qu’elle a été préconisée en 1947 (sans être jamais appliquée, par exemple avec les aides financières internationales, qui vont d’une part à Israël et de l’autre à la Cisjordanie et à Gaza). Même si cela signifiait l’absorption de l’économie des Palestiniens par celle des Israéliens, cela ne changerait pas grand-chose puisque la grande majorité de l’import-export palestinien a lieu avec Israël.

6° L’acceptation de l’occupation actuelle des diverses parties du territoire commun, sous réserve d’indemnisation ou de compensation territoriale des populations spoliées. La liberté totale d’installation pour tout habitant – quelle que soit sa confession ou non-confession, citoyenneté d’origine – sur toute partie du territoire du nouvel État. L’aide apportée à cette installation, de manière équitable entre demandeurs.

Quelques questions se posent alors : Faut-il que cet État soit d’emblée entièrement unifié ou peut-on préférer un État fédéral contenant deux États (Israélien, Palestinien), qui pourra évoluer vers deux États (fin de la fédération) ou vers l’État unique ? L’État fédéral est le plus souple quant à son évolution possible. La préservation du droit des peuples à exister peut-elle s’étendre jusqu’à l’interdiction de partis (religieux ou non) qui préconisent la destruction d’une population (Juifs, Arabes) ou d’une confession (juifs, musulmans, chrétiens) ? Faudra-t-il favoriser le rapprochement des deux cultures ? L’hébreu et l’arabe sont deux langues sémitiques assez proches, les deux populations sont des héritiers génétiques des Cananéens, les deux sont « abrahamiques ». Faut-il passer outre la question démographique (puisque tous seront citoyens et nationaux d’un même État) ou agir afin d’éviter que se forment des minorités dominées, voire asservies ? Qu’est-ce qui empêchera des citoyens palestiniens d’être Juifs (et juifs) ou Arabes (et musulmans) ou chrétiens, etc., ou n’importe quoi d’autre ? Quels seront les rapports de cet État avec l’Union européenne ? La ligue arabe ? Les autres États du Proche-Orient ? Des unions commerciales ? Politiques ? Culturelles ?  Israël est doté d’armes nucléaires. Que faudra-t-il en faire ? Qui en détiendra le contrôle ?

J’aimerais terminer par une remarque d’ordre général. Cohabiter – notion qu’évoquent les partisans de HLC – c’est partager des projets et des intentions, ainsi que des ressources et des modes d’action en vue de les réaliser. C’est plus que se tolérer mutuellement, même si cette tolérance est le socle commun. Sachant que la cohabitation peut rassembler des populations aux rythmes de vie et aux règles de conduite différents, qui devront être rendus compatibles et si possible complémentaires, sans devenir identiques. Le premier problème à résoudre est donc celui des projets communs. Sans cela, toute cohabitation sera une répartition de moyens (espaces alloués, moyens financiers, etc.) dans un cadre juridique plus ou moins précis et détaillé. Cette répartition peut être forcée (à l’aide d’instances supra- ou internationales) mais il est peu probable qu’elle engendre un projet commun. Celui-ci ne peut être établi que par les populations cohabitantes. Comment ? C’est à elles de le trouver, à l’aide de médiateurs qu’elles auront choisi.


[1] Le Monde Juif 1947/8, N° 12, pages 7 à 8. Éditions Centre de Documentation Juive Contemporaine.

[2] Ces évolutions sont similaires à celles indiquées en 2008 par Youssef Courbage : 668 000 Palestiniens (pas seulement les musulmans) et 84 000 Juifs en 1922, 1 305 000 Palestiniens et 650 000 Juifs en 1947 (11,2% à 33,2% de Juifs), soit environ 2 fois plus de palestiniens et 8 fois plus de Juifs dans l’intervalle 1922-1947. Deux phases de la démographie en Palestine, 1872-1948, 1967-2025, Presses de l’IFPO, 2008.

[3] Ihud : petit parti créé en 1942 par Judah Leon Magnes (un des fondateurs de l’université hébraïque de Jérusalem), Martin Buber et autres. Il perdit assez vite toute influence. Hashomer Hatzair : « la jeune garde » fondé en 1913, socialiste, laïc, sioniste.

[4] Israel: The alternative, paru le 23 octobre 2003 dans The New-York Review of Books, traduit en français sous le titre « Israël, l’alternative » (Le Débat, n° 28, 1er trimestre 2004)

[5] Chroniques d’une paix différée, Seuil, octobre 2003. Dans un article publié par Haaretz le 13 octobre 2023, il accuse Netanyahou de trahison.

[6] Yossi Beilin a occupé divers postes à la Knesset et au gouvernement israélien, dont ministre de la Justice, puis des affaires religieuses. Il a participé au lancement du processus d’Oslo, à l’accord Beilin-Abu Mazen et à l’initiative de Genève (2003).

[7] The economic cooperation foundation (fondé en 1991) https://ecf.org.il/media_items/1538

Ce plan s’inscrit dans la continuité des Accords de Genève (décembre 2003), qui ont été rejetés par les deux parties.

[8] Sachant qu’en 2020, Israel compte environ 7 millions de Juifs et 2 millions d’Arabes, et l’ensemble Gaza-Cisjordanie 5 millions d’Arabes.

[9] Tel Shlomo Sand, qui vient de publier Deux peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme, Seuil, janvier 2024.

[10] Historien, Invité de l’émission « Les matins de France-Culture », 14 décembre 2023.

 

Michel Juffé

Né en 1945, Michel Juffé est un philosophe français, intéressé aux questions d'éthique, de philosophie politique et d'écologie. Il fut conseiller du vice-président du conseil général de l'écologie et du développement durable (2003-2010) et a enseigné dans plusieurs grandes écoles et universités. Auteur d'une douzaine d'ouvrages, il a récemment publié Sigmund Freud – Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016), Café-Spinoza (Le Bord de l'eau, 2017), Liberté, égalité, fraternité... intégrité (L'Harmattan, 2018), A la recherche d'une humanité durable (L'Harmattan, 2018) et, dernièrement, Éclats d’un monde disparu (Élan des mots, 2020), Nietzsche lecteur de Heidegger (Élan des mots, 2021) et Vlad le destructeur (Élan des mots, 2022).

 

 

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