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Peur sur la ville

29/08/2020 | par L. Hansen-Love | dans Politique | 2 commentaires

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BILLET : En quelques mots, la philosophe Laurence Hansen-Löve s’interroge sur ce qui se cache derrière le masque. N’est-il pas le signe du passage d’une société ouverte à une société fermée ? Le vecteur d’une révolution existentielle ?


Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale, en classes préparatoires littéraires et à Sciences Po Paris. Aujourd’hui professeur à l’Ipesup, auteur de plusieurs essais et de manuels de philosophie, elle a récemment publié Oublier le bien, nommer le Mal (éd. Belin, 2017) et, dernièrement, Simplement humains (éd. de l’Aube, 2019). Nous vous conseillons son blog.


L’angoisse généralisée est de rigueur. Tous masqués désormais. Les profs, les enfants à la récré, les journalistes. Les comédiens demain. Les «orateurs», les hommes politiques… il faut montrer l’exemple. Il convient aussi désormais de porter le masque chez soi («Méfions-nous des contaminations familiales»).

Lire aussi : «Seule la violence paie» : anatomie d’un mensonge (Laurence Hansen-Löve)

Peur du gendarme, peur de la maladie, peur de l’hospitalisation, peur de la mort, peur des vieux, peur des jeunes, peur des regards soupçonneux, peur des fêtes et des fêtards, peur d’être dénoncés par nos voisins. Peur d’être responsable d’un cluster.

Cette situation est-elle installée pour une durée indéterminée… ou pour toujours ? Fini les sourires d’un(e) inconnu(e) au coin de la rue, les visages enjoués, les crises de fou-rires (attention aux aérosols en suspension)… Adieu les embrassades, fini les câlins avec les petits-enfants…

Passage d’une société (symboliquement) ouverte à une société fermée. Muselée. Pour combien de temps? Le monde d’avant où l’on s’étreignait librement, où l’on croisait des visages avenants, où l’on adoptait des gestes conviviaux, où l’on tenait la main des mourants, où l’on leur offrait des funérailles, où l’on se rassemblait pour partager notre deuil, est-il définitivement révolu ?

Lire aussi : Mieux vaut préserver l’humanité que l’améliorer (Laurence Hansen-Löve)

Qu’il me soit permis de penser que ce que nous vivons aujourd’hui, fin août 2020, est une révolution existentielle et une tragédie.

Précision : je ne suis pas en train de faire le procès de ceux qui nous gouvernent. Je comprends parfaitement le concept de «moindre mal». Ces demi-mesures valent évidemment mieux, à tout prendre, que l’éradication à la chinoise ou le laisser-aller à la Trump.

 

L. Hansen-Love

Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale et en classes préparatoires littéraires. Aujourd'hui professeur à l'Ipesup, elle est l'auteur de plusieurs manuels de philosophie chez Hatier et Belin. Nous vous conseillons son excellent blog hansen-love.com ainsi que ses contributions au site lewebpedagogique.com. Chroniqueuse à iPhilo, elle a coordonné la réalisation de l'application iPhilo Bac, disponible sur l'Apple Store pour tous les futurs bacheliers.

 

 

Commentaires

Je ne résiste pas au plaisir d’en rajouter une louche : ce masque, qu’il nous faut porter désormais plusieurs heures par jour, on est sûr qu’il ne comporte pas des matériaux dangereux à inhaler ? Ne me remerciez pas , j’adore inventer des sujets pour les chaînes d’info en continu et les talk-shows de fin de semaine.

par Philippe Le Corroller - le 31 août, 2020


Osons.. penser.
Il fut un temps où « nous » disions que la République se vivait à visage découvert.
Si on regarde le mot « république », il est fait de deux mots latins : res publica. Cela veut dire « la chose publique ».
Il me semble que nous sommes… perdus pour savoir ce qui est publique, privé ou intime. Songez un peu… quand des présentateurs de radio parlent sur les radios.. de service « publique » (mais… que sont-elles maintenant les radios ? sont-elles.. de SERVICE publique dans un contexte de libéralisation forcenée ? souvenons-nous que François Mitterand a vendu TF1 AU PRIVE lors de son premier mandat…) de la condition des culottes des Français, s’interrogent pour savoir si le Français prend une douche tous les jours, qu’est-ce qui est publique et qu’est-ce qui est privé ? QUI… en France peut dire ce qui est publique, ce qui est privé, et ce qui est intime (en admettant que le mot « privé » veuille dire autre chose que ce qui n’appartient pas à l’Etat…) ?
Il me semble qu’il y a grande confusion dans la baraque de la société autour de ces.. limites structurantes pour la pensée, et la vie ensemble.
Une grande cacophonie aussi…
Si la République est le RES PUBLICA, ce qui attaque nos représentations de la limite ? entre publique, privé et intime attaque… la République. (Mais une Res Publica où TOUT doit être publié et publique ne peut que se condamner elle-même à disparaître. Les mots ne peuvent vouloir dire que par opposition à un ailleurs/extérieur autre.)
Il me semble que le port du masque est à examiner et penser en tenant compte de ces confusions, et leur effet déstabilisant sur les pauvres êtres humains soumis à la condition humaine que nous sommes.
De mon observation, les lieux les plus terriblement frappés par le port du masque sont des lieux de SERVICE PUBLIQUE. L’espace publique en lien avec les institutions de l’Etat français est particulièrement touché.
Cela me semble… naturel, mettons.
Naturel dans la mesure où l’Homme… soumis à l’influence du latin, et cela inclut les Britanniques, les Américains, les Français, etc, est particulièrement sensible à la polysémie entre « service » et « servitude », qui penche dangereusement vers l’esclavage… dans les têtes. Comme je dis souvent ici : « io non voglio piu servir » (je ne veux plus servir) est le maître mot de Figaro à la veille de la Révolution française, mais Figaro n’est pas seul du tout. Figaro a été inventé, me semble-t-il, par un Français, Beaumarchais, avant de s’envoler dans le lyrisme exceptionnel de Wolfgang Amadeus Mozart pour notre plus grand bonheur .
Quand plus personne ne veut « servir », quand on confond service et esclavage, la société s’effondre. Et la chose publique avec. Avec ou sans masque, d’ailleurs…

par Debra - le 1 septembre, 2020



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