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La citoyenneté, un crime contre l’humanité ?

8/12/2020 | par Stéphane Braconnier | dans Politique | 5 commentaires

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TRIBUNE : Dans un texte haut en couleurs, et qui fera bondir certains, Stéphane Braconnier nous invite à distinguer l’homme du citoyen, dont les intérêts et les motivations s’opposent. La logique de l’un n’est pas celle de l’autre tant et si bien qu’ils risquent de ne plus se comprendre s’ils se confondent, créant les conditions d’une société inapaisée.


Diplômé en Philosophie de l’Université Panthéon-Sorbonne et en Droit de l’Université Pascal Paoli, ancien journaliste, ancien entrepreneur, Stéphane Braconnier est professeur de Philosophie depuis 2013, en poste dans l’académie d’Ajaccio puis celle de Nantes. Il a publié trois recueils de poésie : Testostérone ; L’Évasion sensuelle et Coup de pied dans la fourmilière (éd. Amalthée).


Le citoyen et l’homme ne sont pas compatibles, même si notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen tente cahin-caha de les concilier. L’un, quel qu’il soit, ne peut prospérer qu’en sacrifiant l’autre. En sa qualité de représentant de l’espèce animale, l’homme se prévaut et tente d’imposer le droit dit naturel. Au contraire, le citoyen se fait le plénipotentiaire du droit culturel, ou sociétal qu’on traduit plus généralement par le terme de droit positif : la loi applicable à un groupement humain déterminé. Un tel clivage dissocie radicalement deux modes distincts de réflexion. L’homme se pense en tant qu’individu quand le citoyen se pensera comme membre d’une société.

L’égoïsme naturel de l’individu

Tout les oppose, car si vous entamez votre réflexion à partir de l’individu, celui-ci devenant le fondement de votre raisonnement, vous le privilégierez au détriment de la société. L’anarchisme individualiste d’un Max Stirner se développera alors logiquement et l’homme s’exclamera que la seule cause qui vaille c’est la sienne, autrement-dit lui-même. Stirner est sans ambiguïté à ce propos :

«Dieu et l’humanité n’ont mis leur cause en rien – en rien autre chose qu’eux-mêmes. Semblablement, je mets ma cause en moi-même, moi qui aussi bien que Dieu suis le néant de tout autre, moi qui suis mon tout, moi qui suis l’Unique. […] Pour moi, il n’y a rien au-dessus de Moi.» [1]

Derrière chaque citoyen du monde, comme on dit, se cache un apôtre du droit naturel aux couleurs individualistes qui s’octroie des droits pour la simple raison qu’il appartient à l’espèce humaine. Et quand je dis citoyen du monde, c’est uniquement par commodité de langage, car le monde n’est en aucune manière une cité, au point que le terme de citoyen en est impropre. Or, ne l’oublions pas, un droit constitue un pouvoir que je détiens contre les autres car ce qu’il m’apporte, il le leur soustrait. Dans la pensée individualiste, il s’agit en l’occurrence d’un droit sans devoir, sans contrepartie, alors que généralement droit et devoir se répondent l’un l’autre, par le fait que le devoir est un pouvoir que les autres, en tant que société, ont sur moi. En niant les États, les nations, les frontières, les sociétés diverses et multiples, le citoyen du monde élimine toute réciprocité à ce que ses principes lui accaparent. Dès lors, l’individualisme de Stirner aboutit à la loi du plus fort, à la loi de la jungle :

«Tu as droit d’être ce que tu as la force d’être. Je tire tout droit et toute justification de moi. J’ai le droit de faire tout ce que j’ai la puissance de faire. […] Je décide si en moi c’est le droit ; hors de moi, il n’y a pas de droit. Si c’est juste pour moi, c’est juste.»[2]

On pourrait s’en épouvanter, certes, mais ce serait alors refuser de regarder la réalité en face. Les zones de non-droit, qui prospèrent dans nos banlieues où l’état de droit a disparu, s’avèrent l’illustration parfaite de la théorie anarchiste individualiste de Stirner. Le capitalisme, le libéralisme, la mondialisation économique aussi : même combat via la sacro-sainte concurrence. Et que fait notre société contre cet état de fait ? Rien, absolument rien quand elle ne s’en félicite pas commercialement parlant ! Les gros écrasent les petits : c’est tout naturel. Afin de se donner bonne conscience, on traduit cela et on travestit le phénomène : les travailleurs, les laborieux, les industrieux l’emportent sur les fainéants et les oisifs. Une juste revanche somme toute. Bien sûr, on s’offusque de la loi de la jungle, on n’a que l’état de droit à la bouche, mais on laisse la loi du plus fort prospérer. Pourtant, elle ne peut contenter que les riches et les puissants, les forts. Et nos sociétés perdurent comme s’ils étaient majoritaires : ce qui semble quand même paradoxal, avouons-le ! Cette contradiction n’échappa d’ailleurs pas à notre penseur de Bayreuth :

«Ce qui avait été établi sous forme de principe ou de théorie comme l’égalité de tous a trouvé précisément dans la concurrence sa réalisation et son exécution pratique, car l’égalité c’est la concurrence libre. Tous devant l’État sont de simples individus, dans la société ou relativement les uns aux autres, ils sont concurrents.»[3]

L’altruisme contre-nature du citoyen et sa déshumanisation totalitariste

Si l’on identifie la loi de la jungle à la loi naturelle, on est bien obligé de constater que la société ne l’a pas éradiquée. Ne croyez pas que j’abomine la pensée de Stirner. Si je ne cautionne pas sa loi du plus fort et garde une certaine préférence pour l’état de droit, je lui reconnais l’insigne mérite de ramener le curseur sur l’individu dont la société fait sa proie, de ce mouton dont elle se délecte. La morale, l’éducation, la religion, tout cet immense schème auquel il est difficile de nous soustraire dispense un endoctrinement mortifère pour l’individu, un vrai poison mental. Il doit préférer autrui à lui-même, et ceci en pleine contradiction avec son instinct naturel, comme si l’homme devenu social était en fait une sorte de schizophrène, car on ne peut éluder totalement sa propre nature, sa physiologie. C’est alors la grand-messe de la philanthropie, l’apologie suicidaire du sacrifice de soi dont le patriotisme guerrier est la plus nette expression. Comme si j’étais né avec une dette. Comme si j’étais venu au monde avec pour destin d’être le larbin attitré d’autrui. Franchement, cette idée-là pue le péché originel. De plus, on va vous expliquer que c’est dans votre propre intérêt. Il n’y a pas à dire : plus c’est gros et mieux ça rentre ! Parole de péripatéticienne ! Ne nous y trompons pas : on voit poindre un sophiste derrière le moraliste, une sorte de curé laïcisé avec du miel plein la bouche : le bien, le bien, le bien… celui des autres et jamais le sien ! Rousseau n’hésite notamment pas à conserver l’individu compte tenu de son utilité sociale, dans la mesure où il est redevable de son existence et de son confort existentiel à l’État :

«Le citoyen n’est plus juge du péril auquel la loi veut qu’il s’expose, et quand le Prince lui a dit : Il est expédient à l’État que tu meures, il doit mourir ; puisque ce n’est qu’à cette condition qu’il a vécu en sûreté jusqu’alors, et que sa vie n’est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l’État.» [4]

Mais si l’utilité publique devient le critère déterminant l’existence, il y a lieu de s’inquiéter pour celle des handicapés notamment, ou celle des citoyens dans un pays en surpopulation. Hitler devait avoir le même raisonnement que Rousseau quand il inaugura l’Aktion T4 qui élimina 70.000 à 80.000 handicapés, entre 1939 et 1941. Heureusement que la Convention Européenne des Droits de l’Homme et de Sauvegarde des Libertés fondamentales a institué le droit à la vie en son article 2, avant d’interdire la peine de mort.

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Contrairement à ce qui vient d’être développé, si l’on fait de la société l’alpha et l’oméga de notre réflexion, on n’aboutira ni plus ni moins qu’au totalitarisme dans lequel une société prospère au détriment de la liberté des individus qui la composent, formant ainsi une masse d’individus désindividualisés. Elle a dissout leur singularité dans l’être informe et fantasmatique du corps social. Une société, quelle qu’elle soit, doit créer une unité à partir d’une pluralité. C’est sa quintessence. D’ailleurs, si l’on prend l’exemple du droit des sociétés, une société s’avère une personne morale unique à partir du moment où elle réunit dans un même objectif social au moins deux individus différents. Elle acquiert la personnalité morale, une et indivisible, un peu comme notre République. Ce fantasme de l’unité s’oppose systématiquement à toute individualité divergente, laquelle constituerait une menace même pour son unité, donc son existence : un schisme intolérable. Dès lors, inutile de revêtir le citoyen d’un uniforme, il est déjà uniformisé mentalement. Il suit le mouvement sans broncher. Comme le disait très explicitement le ministre Jean-Pierre Chevènement en quittant le Conseil des ministres : «Un ministre, ça ferme sa gueule. Et si ça veut l’ouvrir, ça démissionne.». Ainsi, du fait du conditionnement culturel, le bon petit citoyen va faire ce qui est profitable à la société à laquelle il appartient, et non ce qui est profitable à lui-même. Thoreau en dresse d’ailleurs un portrait édifiant :

«La masse des hommes sert ainsi l’État, non point en humains, mais en machine avec leur corps. Ce sont eux l’armée permanente, et la milice, les geôliers, les gendarmes, la force publique, etc. La plupart du temps sans exercer du tout leur libre jugement ou leur sens moral ; au contraire, ils se ravalent au niveau du bois, de la terre et des pierres et on doit pouvoir fabriquer de ces automates qui rendront le même service. Ceux-là ne commandent pas plus de respect qu’un bonhomme de paille ou une motte de terre. Ils ont la même valeur marchande que les chevaux ou les chiens. Et pourtant, on les tient généralement pour de bons citoyens.»[5]

Effectivement, les radars automatiques ont développé à peu près autant d’humanité que les gendarmes en service qu’ils ont été amenés à remplacer. Par son comportement social, le bon petit citoyen renie sa propre existence en tant qu’homme, en tant qu’être naturel, comme trépané par son habitus culturel. Et qu’on ne me dise pas qu’il y trouve son compte au final, parce que l’inégale répartition des richesses au sein de la société fait qu’il y a peu de gagnants à ce jeu-là, et beaucoup de perdants. Le bon petit citoyen obéit à la loi dont on lui raconte qu’elle est l’expression de sa liberté, dixit encore Rousseau : «il n’y a point de liberté sans loi» [6], alors que celle-ci ne comprend essentiellement que des interdits. Rhétorique vraiment extraordinaire qui permet de définir un terme par son antonyme ! La loi c’est «fais pas ci, fais pas ça», comme dit la chanson ; «dur dur d’être un bébé», se devrait-on d’ajouter.

Lire aussi : «Tu peux dire ce que tu veux, alors : ferme-la» ? (Stéphane Braconnier)

La liberté consiste dans notre capacité à adapter le monde, notre environnement à nous-mêmes. Tout ce que nous faisons vraiment librement, nous le faisons pour améliorer notre condition, non pour la détériorer, pour éprouver du plaisir et non du déplaisir. Mais pas plus que l’esclave n’adapte son environnement à son profit car il le fait pour celui de son maître, pas plus le citoyen n’améliore sa condition en servant autrui ou la collectivité à laquelle il appartient. Il n’y a qu’un sophiste pour nous en faire accroire autrement et le communisme n’avait pas d’autre utopie : ne pas travailler pour soi, mais pour le bien de tous.

Le citoyen : un résidu d’humanité

Mais revenons à notre dilemme : à savoir si notre réflexion doit privilégier l’individu ou la société, la solution dans chacun des deux cas apparaissant contradictoire l’une de l’autre. La question sous-jacente à mon sens est de savoir lequel prime sur l’autre, compte tenu de son origine, je veux dire par là qu’il n’y aurait pas de société sans individu et que conséquemment, l’individu s’impose en ce sens. En effet, pourquoi nous associons-nous ? Pourquoi nous acoquinons-nous avec notre prochain ? Par pure bonté d’âme, ou pour améliorer notre sort ? Pour être mieux, cela va sans dire. Ceci implique qu’individuellement, nous soyons les créanciers de la société, et en aucune manière son débiteur. Pourquoi devrait-on supporter autrui si c’est pour être plus mal ? On se marie notamment pour le plaisir sexuel, non pour se disputer avec son partenaire. À l’aune de ce raisonnement, le propos de Kennedy qui veut que les Américains ne demandent pas ce que leur pays peut faire pour eux, mais bien ce qu’ils peuvent faire pour leur pays (discours d’investiture du 20 janvier 1961) ruine les fondements de toute société humaine. Nous n’existons pas pour le bien d’autrui, mais pour le nôtre. De la sorte, la démarche citoyenne paraît quelque peu hasardeuse dans sa prédilection sacrificielle pour le bien public. Durant toute leur vie, combien apportent plus à leur communauté qu’ils ne reçoivent d’elle ? Le bon petit citoyen, c’est souvent celui qui travaille toute sa vie et qui perçoit sa retraite l’année de son cancer. Même pas honoré par la société pour le sacrifice de son existence ; du moins elle ne le critique pas. Elle vilipendera au contraire celui qui vit des aides sociales sans faire le moindre effort, le considérant comme un parasite, un colon comme dirait Tocqueville :

 «Il y a telles nations de l’Europe où l’habitant se considère comme une espèce de colon indifférent à la destinée du lieu qu’il habite. Les plus grands changements surviennent dans son pays sans son concours ; il ne sait même pas précisément ce qui s’est passé ; il s’en doute ; il a entendu raconter l’événement par hasard. Bien plus, la fortune de son village, la police de sa rue, le sort de son église et de son presbytère ne le touche point ; il pense que toutes ces choses ne le regardent en aucune façon, et qu’elles appartiennent à un étranger puissant qu’on appelle le gouvernement. Pour lui, il jouit de ses biens comme usufruitier, sans esprit de propriété et sans idées d’amélioration quelconque.»[7]

Assurément, en tant que citoyen, il est coupable de vivre aux frais de la société. Mais, en tant qu’individu, en tant qu’homme naturel, est-il aussi fautif de survivre la plupart du temps au frais d’un État qu’il n’a pas choisi, qui lui a été imposé ? Ceux qui sacrifient leur vie pour une société ingrate ne passent-ils pas pour des imbéciles aux yeux de ceux qui en profitent ? L’allocataire des minimums sociaux n’est-il pas plus lucide que le gilet jaune qui travaille toute la semaine pour survivre aussi péniblement que lui ? Si tous deux survivent, l’un est un esclave, l’autre ne l’est pas et le prédateur s’estimera toujours plus intelligent que sa proie.

L’individu n’est plus un homme, mais une entité sociale dont l’existence doit être déterminée par l’environnement sociétal. La société l’écrase via un formatage de plus en plus prégnant. Globalement, il avait un espace de liberté entre le déterminisme naturel et le déterminisme social qui le conditionnent, et cet espace de liberté définissait quelque part sa personnalité. Or, de nos jours, cet espace de liberté se rétrécit à vue d’œil et la société tend à l’anéantir, attentant par là même à la personnalité de l’être humain. Les nouvelles technologies invasives dans sa vie privée ne sont que le moyen pour les sociétés d’éradiquer l’homme du citoyen, et j’en veux pour exemple le fameux crédit social institué par le pouvoir chinois. On a des droits dans la mesure où notre comportement consacre une adhésion au diktat sociétal, c’est la nouvelle règle. Si vous n’êtes pas d’accord avec les autres, alors pas de droit. La prime à la petite gâterie, somme toute ! On est loin des droits naturels et imprescriptibles de l’homme énoncés par l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, acquis simplement par le fait d’appartenir à l’espèce humaine. Doit-on rappeler quels sont ces quatre droits, histoire d’avoir froid dans le dos : la liberté, la propriété, la sûreté et le droit de résistance à l’oppression ? Ce sont-là les droits auxquels peut prétendre tout homme en tant qu’individu. Le principe du crédit social balaye tout ceci d’un revers de manche totalitaire. On s’en offusque bien sûr en France, mais on comprend qu’il faille vacciner nos enfants sous peine de na pas les voir accueillis à la crèche.

C’est le même principe et nous sommes sur la même dérive totalitaire collectiviste : on a juste un peu de retard que nos élus tentent de rattraper à la faveur de lois toujours plus liberticides. Bien sûr encore, la Chine est une dictature quand nous sommes une démocratie ; sauf que petit à petit, le mot démocratie devient le nom d’une marque de vaseline, rien de plus. Des citoyens, des politiques évidemment, des philosophes tels que Michel Onfray, s’élèvent contre la progression de l’individualisme dans nos sociétés, risquant de mettre à mal le vivre ensemble. Franchement, à une époque où tout ce que nous faisons est épié, où les processus de conditionnement n’ont jamais été aussi efficaces et étendus à toutes les sphères de notre existence, c’est réellement une tentative de diversion éhontée que de crier au loup contre l’individualisme de nos jours. Quand j’entends qu’il serait d’un égoïsme coupable de ne pas se faire vacciner contre la Covid-19 et qu’il convient de rendre obligatoire une telle vaccination sous peine de sanctions afin de protéger autrui de soi, je m’attends à me faire brider, comme un Chinois. Et c’est déjà le cas pour un de mes amis : sa fille est installée en Australie et ce pays vient d’interdire tout franchissement de sa frontière à des individus qui n’auraient pas été vaccinés. Donc, mon ami et/ou sa fille doivent se faire vacciner, sinon ils ne se reverront plus. Le mur de Berlin rétabli sanitairement.

Le citoyen, complice d’une injustice inhumaine

Un Amérindien, Mato-Kuwapi, disait en 1915, peu avant sa mort : « le corps d’un homme est son bien et quand il donne son corps ou sa chair, il s’agit du don de la seule chose qui lui appartienne vraiment» [8]. Effectivement, mon corps est à moi et j’entends en disposer : en aucune manière il ne saurait être un bien social. D’ailleurs, que m’a apporté la société pour que je lui sois redevable jusque dans ma viande ? Plutôt intrusif comme procédé. Autrui mérite-t-il au point de décider pour moi de ce que je dois faire de ma propre corporalité ? Absolument pas, et même si c’était le cas, comme Stirner, je ne me laisserai pas faire, quitte à avoir la philosophie d’un «Gaulois réfractaire», selon une formule macronique.

Je ne tiens évidemment pas à contaminer les autres, mais cette volonté ne saurait s’effectuer au prix de la mise à disposition sociale de mon corps, d’autant que dans cette malheureuse aventure sanitaire, je risque autant que les autres et je ne leur demande rien. À la différence que la mort est une fatalité et que je trouve inutile de la repousser, surtout à un tel prix. Un peu plus ou un peu moins de temps sur Terre ne justifie pas l’évanescence programmée de mon individualité, car vivre sans âme, sans conscience intime, à la faveur d’un ersatz de liberté, en simple petit citoyen décérébré, c’est être un mort vivant. Alors, autant l’être complètement… Dans le pire des cas, même si je me faisais vacciner, ce serait pour mon seul profit, et aucunement pour celui des autres auxquels je lègue mon indifférence, même s’ils bénéficiaient indirectement de cette vaccination, d’une manière ou d’une autre. Je ne suis pas né avec une dette, je ne leur dois rien, je ne suis pas l’auteur de ce virus et si j’en suis une victime potentielle, ce n’est pas parce que je l’aurais propagé. En tant qu’individu, je récuse toute responsabilité.

Une telle prise de position ne cautionne nullement l’individualisme échevelé d’un Stirner qui aboutit à la loi de la jungle. Comme je le disais précédemment, je privilégie un certain état de droit à l’ordre naturel, brut de décoffrage. Mais pas un état de droit établi par les puissants de ce monde au préjudice des populations qu’ils soumettent. Pas de cet état de droit qui instaure la loi afin de sanctuariser, de protéger ce qu’ils ont dérobé d’une manière ou d’une autre à l’humanité. Comme le dit si bien Pascal :

«Sans doute, l’égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.»[9]

Non, jamais je n’adhérerai à une telle paix. Non, je ne serai jamais le citoyen, je veux dire le complice d’une telle escroquerie sociale face à laquelle j’opposerai toujours l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui m’octroie ce droit naturel et imprescriptible de l’homme : le droit de résister à l’oppression.

[1] Stirner, L’Unique et sa propriété, Éd. La Table ronde, coll. La Petite vermillon, trad. Henri Lasvignes, Paris, 2000, p.17.
[2] Idem., pp.203-204.
[3] Idem., p.278.
[4] Rousseau, Du Contrat social, Livre II, chap. 5.
[5] La Désobéissance civile, Éd. Le Passager clandestin, Le Pré Saint-Gervais 2009, p.23.
[6] Rousseau, VIIIe Lettre écrite sur la montagne.
[7] Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Paris 1992, pp.103-104.
[8] Pieds nus sur la terre sacrée, textes réunis par T.C. McLuhan, Éd. Denoël, Paris, 1974, p.45.
[9] Pascal, Pensées, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Éd. Gallimard, Paris, 1954, p.1152.

 

Stéphane Braconnier

Stéphane Braconnier fit ses études de philosophie à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, avant une courte expérience dans le journalisme. Partant vivre en Corse, il fit son droit à l’Université Pascal Paoli et se lança dans l’entreprenariat. Il écrivit trois recueils de poésie intitulés respectivement Testostérone, L’Évasion sensuelle et Coup de pied dans la fourmilière, publiés aux Éditions Amalthée. Depuis 2013, a été est professeur de philosophie dans l'académie d’Ajaccio, puis de Nantes.

 

 

Commentaires

Je suis un peu médusée en lisant cet écrit, je l’avoue…

Etudiant la civilisation romaine en autodidacte, je me suis aperçue dernièrement que l’organisation politique de Rome, comme d’Athènes, s’appuie sur la cité comme unité politique de base. La cité, et non pas le pays. Le fait de faire partir l’organisation politique de la ville a d’énormes conséquences sur le corps social, dans la mesure où les hommes de la (grande) ville et les hommes des campagnes ne vivent pas la même vie, et n’ont pas toujours les mêmes activités, les mêmes intérêts, pour employer un mot lourd de sens.
Quand ils s’agit de rassembler les hommes qui vivent dans la ville/les villes et les hommes qui vivent dans les campagnes, derrière un projet de vivre ensemble commun, ça peut être délicat.
Se souvenir que nous restons grandement déterminés par l’histoire ancienne pour penser le vivre ensemble, et la République Française a une dette colossale envers la ville de Rome pour se mettre en place. A la différence notable que la République Française a été censée rassembler des personnes d’un.. PAYS, et non pas faite pour les Parisiens. On peut l’espérer, en tout cas…
Je reste attachée à l’emploi du mot « sujet » ou « personne » que j’oppose à « individu ». « L’individu » est.. lisse, atomique ; il vient de nulle part, il n’a pas d’histoire. Il s’oppose au concept de « la masse », et on peut l’entendre déjà à l’oeuvre dans le livre de l’Ancien Testament, Isaïe, dans la phrase : « nous tous comme des moutons, nous nous sommes égarés ; chacun s’est mis à aller dans sa propre direction ». On peut donc trouver l’individualisme à l’oeuvre très loin en arrière dans notre histoire collective, dans les textes en tout cas. La phrase d’Isaïe a le mérite de souligner les liens intimes qui unissent le troupeau de moutons, et le « chacun » qui va dans son propre sens. Je dirais que l' »individu » est l’autre pôle de « la masse », dans une pensée polarisée, DUELLE. Le grec ancien fait partir la société de trois, et non pas deux. Mon expérience personnelle me suggère que la société part de trois, et non pas deux. Une pensée qui scinde le monde en deux, en opposant deux entités de manière antagoniste est une pensée qui montre qu’elle a du mal à… faire société.

Ce que je trouve glaçant dans ce texte, c’est son parti pris d’exclusion radicale entre les intérêts de la société et ceux de la personne : la logique d' »ou bien/ou bien » est la logique du sacrifice.
Mais… le sacrifice est sur la scène de l’humanité depuis fort longtemps maintenant. Il fonde.. le sacré. Je ne sais pas si l’Homme peut vivre sans le sacré.. SOUS UNE FORME OU UNE AUTRE… A l’époque où les marches du temple de Jérusalem baignaient dans le sang des animaux, le « sacrifice » prenait cette forme là.
Le sacrifice a également la particularité de.. DEFINIR la valeur de la vie humaine pour la personne ET sa société, et l’Homme est aussi un animal qui aime ses définitions. Je dirais même qu’il fait corps avec ses définitions.

Pour les projets totalitaires, il n’en manque pas. Surtout si on songe que le totalitarisme lui-même est un effet du langage. Quand on fait des écrits ou des phrases avec un chapelet de « tout/tous », on fait le lit du totalitarisme.

Pour illustrer cette dernière phrase, je cite Descartes, dans « Le Discours de la Méthode » qui me semble très pertinent pour comprendre notre actualité :
« Mais sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre LA LOI QUI NOUS OBLIGE A PROCURER, AUTANT QU’IL EST EN NOUS, LE BIEN GENERAL DE TOUS LES HOMMES : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort UTILES à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant LA FORCE et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de TOUS les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à TOUS LES USAGES auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre COMME MAITRES ET POSSESSEURS DE LA NATURE. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouiraient sans peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour LA CONSERVATION DE LA SANTE, laquelle est sans doute le premier bien, et le fondement de TOUS LES AUTRES BIENS de cette vie : car même l’esprit dépend si fort du tempérament, et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui RENDE COMMUNEMENT LES HOMMES PLUS SAGES et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est DANS LA MEDECINE qu’on doit le chercher. » Sixième partie, deuxième paragraphe.
Il s’agit de l’utopie de Descartes. En principe… une utopie est nulle part, selon l’étymologie, mais Descartes, sous la forme d’une fiction, d’un PROJET, a décrit autour de 1600 et des poussières le monde dans lequel nous vivons, en grande partie, et encore plus depuis l’épisode du Corona Virus…

L’utopie de Descartes est aussi un projet totalitaire. Regardez le nombre de fois qu’on trouve le mot « tout » ou « tous » dedans.
Il est banal de constater à quel point les projets totalitaires partent d’un désir bienveillant. Si seulement… la corruption du meilleur n’engendrait pas le pire, n’est-ce pas ?
Le projet totalitaire de Descartes est un projet conservateur, qui vise à PROTEGER la santé, comme bien général de tous les hommes, donc.. LA SANTE PUBLIQUE. Quel est le rapport entre notre santé personnelle, notre vécu INTIME de nous-mêmes en tant que corps/esprit, et la santé publique ?….
Il me semble que tant qu’on est à mi-chemin vers la réalisation d’un projet totalitaire, aussi bienveillant soit-il, nos (forcément pauvres…) vies restent vivables. Mais plus on s’avance dans et vers la réalisation, plus la bienveillance s’estompe petit à petit.
Peut-être parce que « nous » nous apercevons petit à petit qu’il n’y a pas de paradis sur terre, (en tout cas, ce qu’on avait projeté s’avère ne pas être le paradis qu’on escomptait) et que « nous » nous sommes leurrés ?
Je crois qu’il ne faut pas sous-estimer le poids de la déception, de la rage qu’elle engendre, sur nos motions mélancoliques de masse….

par Debra - le 8 décembre, 2020


En somme , vous défendez la  » désobéissance civile  » , ce concept cher à Henry David Thoreau ( 1817_1862 ) , philosophe pour adolescents attardés , qui vivait dans les bois en semaine et rentrait le week-end déguster les petits plats préparés par sa famille . Concept qui permet depuis 1849 , date de parution de son livre , à des jeunes gens ne s’étant pas encore vraiment frottés aux réalités de la vie , de tenter d’imposer au pouvoir légalement élu la dictature de la minorité , quand ce n’est pas celle de leur égo hypertrophié . Au mieux , lorsqu’ils sont policés , ça donne les doux rêveurs d’Extinction Rebellion , qui veulent nous rejouer Gandhi ou le flower power , avec , bien sûr , l’objectif de  » sauver la planète  » . Au pire , ça donne les Black Blocs, qui tentent d’imposer par la violence ce qu’ils sont incapables d’argumenter . Et qui se comportent donc , si les mots ont un sens , en ennemis de la démocratie , laquelle repose sur la culture du débat . Ben moi ( et je crois que nous sommes quelques uns comme moi ! ) , j’ai très envie de continuer à vivre en démocratie ! Et , pour reprendre le point de départ de votre thèse , je me pense A LA FOIS en tant qu’individu et en tant que citoyen . Je suis assez âgé pour savoir que l’anarchie débouche toujours sur des drames épouvantables . J’attends donc notamment de l’Etat qu’il exerce son autorité , qu’il ne trahisse pas ses forces de l’ordre et fasse respecter la démocratie représentative . Si par malheur il s’en avérait incapable , je ne manquerais pas , aux prochaines élections , d’exercer mon droit de citoyen pour en changer les dirigeants .  » Elections , piège à cons ?  » . Que nenni : la démocratie c’est l’obéissance à la loi que le peuple se donne à lui-même . Comme l’a fort justement écrit Pierre-Henri Tavoillot dans son livre Comment gouverner un peuple-roi ? :  » La démocratie – là est la grandeur de son épopée – c’est l’extension du domaine de l’adulte . « 

par Philippe Le Corroller - le 8 décembre, 2020


Je ne peux pas dire que je suis d’accord avec vous, je suis même plutôt en désaccord. L’opposition entre citoyen et homme me paraît trop binaire. Mais j’aime beaucoup en revanche votre côté »coup de poing ». Ça revigore !

par Mme Michu - le 9 décembre, 2020


[…] Le citoyenneté, un crime contre l’humanité ? (Stéphane Braconnier) […]

par iPhilo » L’Edito : «Il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites» - le 11 janvier, 2021


Du pareil au même… Ni opposition, ni schizophrénie… Différentes facettes du même égoïsme… Droit naturel et droit de l’homme et du citoyen de 1789… Droit défendu par les libertariens américains et droit défendu par les bourgeois comme l’analyse Marx dans « La question juive » : « l’homme égoïste, l’homme en tant que membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire un individu séparé de sa communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel » … Analyse qui valide totalement la conclusion du texte !
Georges Robreau

par Georges Robreau - le 16 mars, 2021



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